Gestion des dépouilles mortelles lors de catastrophes

La gestion des dépouilles mortelles est un élément clé de la réponse aux catastrophes. Selon les experts, la façon dont sont traitées les victimes affecte profondément et durablement la santé mentale des survivants et des communautés.

« La gestion adéquate des dépouilles mortelles constitue un aspect essentiel de l’action humanitaire en cas de catastrophe, au même titre que le sauvetage des survivants et les soins qui leur sont donnés ou que la fourniture des services de base », a dit à IRIN Morris Tidball-Binz, médecin légiste auprès du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Genève.

Les désastres naturels de grande envergure peuvent faire des milliers de victimes. Dans ce contexte, les systèmes locaux qui prennent en charge les morts peuvent être débordés et l’absence de plan permettant de faire face à des catastrophes entraînant un grand nombre de victimes peut donner lieu à une mauvaise gestion des dépouilles mortelles.

À la suite du tremblement de terre de 2010 à Haïti, qui a fait plus de 200 000 victimes, les corps ont été empilés à l’extérieur des morgues et des hôpitaux et des milliers d’entre eux ont été inhumés dans des fosses communes sans être identifiés en raison du manque de coordination.

Il existe plusieurs idées fausses sur la gestion des dépouilles mortelles. Contrairement à la croyance populaire, les dépouilles ne provoquent pas d’épidémies après une catastrophe naturelle.

Selon les plus récentes lignes directrices publiées par l’Organisation panaméricaine de la Santé et l’Organisation mondiale de la Santé (OPS/OMS), aucun élément ne porte à croire que les dépouilles provoquent des épidémies, car les victimes de catastrophes naturelles meurent généralement par suite de blessure, de noyade ou de brûlure, et non pas de maladies infectieuses comme le choléra, la typhoïde, le paludisme ou la peste.

Certaines maladies infectieuses comme la tuberculose, les hépatites B et C et les maladies diarrhéiques peuvent survivre jusqu’à deux jours dans un cadavre. Le VIH peut quant à lui survivre jusqu’à six jours. Selon les lignes directrices toutefois, le risque de contamination posé par ces agents est faible.

« Il n’existe aucune preuve permettant de croire que les dépouilles sont responsables d’épidémies et posent un risque significatif pour la santé publique », a dit Kouadio Koffi Isidore, chercheur sur les maladies infectieuses et la gestion des risques sanitaires liés aux catastrophes à l’Institut international pour la santé mondiale de l’université des Nations Unies (UNU-IIG), à Kuala Lumpur. « Les survivants affectés par la catastrophe sont beaucoup plus susceptibles de transmettre des maladies que les morts », a-t-il ajouté.

S’il existe un risque potentiel de diarrhée lié à la consommation d’eau contaminée par les matières fécales libérées par les corps, la désinfection de routine de l’eau destinée à la boisson suffit à prévenir toute maladie transmise par l’eau, selon les experts.

Les maladies infectieuses comme le choléra, le typhus ou la peste peuvent toutefois, dans certains cas, représenter un risque sanitaire nécessitant la gestion adéquate des dépouilles, a dit M. Isidore. « Certaines précautions devraient être prises avec les cadavres immédiatement après la mort, en particulier lorsqu’on craint l’éclosion de maladies infectieuses. »

Pour la désinfection, les lignes directrices de l’OPS/OMS recommandent d’employer une solution de chlore plutôt que de la poudre de chaux, un produit couramment utilisé qui a un effet limité sur les pathogènes.

Sensibilisation et formation

Il est également important de sensibiliser les communautés au risque d’infection lié à des pratiques comme la toilette et l’enterrement du cadavre (obligatoires chez les musulmans), ainsi qu’aux grands rassemblements à l’occasion des funérailles.

Selon les directives de l’OPS/OMS, l’autonomisation et la formation des membres des communautés locales sont des éléments importants de la gestion des dépouilles mortelles, car les habitants de ces communautés sont généralement les premiers sur place pour venir en aide aux victimes.

L’aspect psychologique est aussi extrêmement important. La gestion digne et adéquate des dépouilles mortelles peut contribuer à atténuer le traumatisme que représente la perte d’un être cher. La récupération rapide des dépouilles devrait être une priorité, car elle facilite l’identification et réduit les souffrances psychologiques des survivants. La vue des cadavres et l’odeur qu’ils dégagent peuvent également être une source de traumatisme pour les survivants.

Il est par ailleurs important d’offrir une formation adéquate aux équipes de récupération des dépouilles afin d’atténuer le stress de leurs membres.

Selon le Centre asiatique de préparation aux catastrophes (ADPC), il s’agit d’un élément clé pour faire face au traumatisme psychologique lié à la perte d’êtres chers et au fait d’être confronté à la mort d’un grand nombre de personnes à la suite d’une catastrophe.

« La priorité, c’est d’aider les gens à recréer des réseaux sociaux pour éviter l’isolement et leur donner la possibilité de pleurer leurs morts de façon appropriée », a dit Lynne Jones, pédopsychiatre auprès d’International Medical Corps, dans le cadre d’un interview accordé plus tôt à IRIN.

Religion et coutumes

Selon les lignes directrices de l’ADPC, les leaders religieux et communautaires peuvent jouer un rôle important en aidant les proches des victimes à mieux comprendre et à accepter la récupération et la gestion des dépouilles mortelles.

Les communautés locales devraient être encouragées à célébrer des cérémonies traditionnelles et à vivre leur deuil. Elles devraient aussi respecter leurs pratiques culturelles et religieuses habituelles.

« Si les morts ne sont pas ‘honorés’, c’est-à-dire s’il n’y a ni inhumation ni cérémonie de deuil appropriée, les gens sont privés des moyens d’accepter et de surmonter leur perte », a dit Mme Jones à IRIN après le tremblement de terre à Haïti.

Inhumation des dépouilles

Selon les bonnes pratiques internationales élaborées par le projet Sphère, les dépouilles mortelles devraient être traitées dans le respect de la dignité, d’une manière culturellement appropriée et sur la base de bonnes pratiques de santé publique.

L’incinération rapide, l’utilisation de bulldozers pour ramasser les corps ou l’absence d’endroit pour les enterrer peuvent causer beaucoup de stress.

Conformément aux standards Sphère, les sépultures doivent être creusées à plus de 30 mètres de toute source d’eau souterraine utilisée pour l’approvisionnement en eau potable. Le fond des fosses doit être situé à plus de 1,5 mètre de la nappe phréatique et les eaux de surface provenant des fosses ne doivent pas pénétrer dans les zones habitées.

Le CICR recommande d’éviter l’incinération des corps non identifiés. Celle-ci ne présente en effet aucun avantage sur le plan sanitaire. Dans les situations d’urgence, l’inhumation est préférable, sauf si les croyances culturelles ou religieuses exigent de procéder autrement.

L’incinération peut en outre détruire les preuves permettant une identification ultérieure. Elle nécessite de grandes quantités de combustible et pollue l’air ambiant. Elle peut par ailleurs constituer un problème logistique pour les équipes de récupération qui doivent gérer un grand nombre de corps.

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