La nutrition reçoit-elle l'attention qu'elle mérite ?

Deux ans après le lancement de l'effort global visant à mobiliser les pays pour l'utilisation d'approches scientifiques permettant d'améliorer la nutrition, la situation semble évoluer. Le Mouvement pour le renforcement de la nutrition (Scaling Up Nutrition Movement), mieux connu sous son acronyme SUN, est composé de 30 pays.

Des pays sont toutefois réticents à adhérer au mouvement, alors que le manque de clarté et le lien perçu avec des entreprises qui ont des bilans nutritionnels controversés sont remis en question et critiqués, indiquent des experts.

« Personne ne peut nier que le mouvement se fonde sur des principes scientifiques solides et qu'il a donné à la nutrition l'éclairage dont elle avait désespérément besoin, mais il existe toujours une certaine confusion concernant son fonctionnement et ses objectifs », a dit Purnima Menon, experte en nutrition pour l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI).

Les études publiées par The Lancet en 2008 ont montré que les interventions nutritionnelles à faible coût - telles que les repas équilibrés enrichis en micronutriments et l'allaitement des enfants jusqu'à l'âge de deux ans - réduisent non seulement les risques de mortalité infantile et maternelle, mais soutiennent également la croissance économique dans les pays en développement. Le Cadre SUN, qui a été développé en 2010, se basait notamment sur une série de découvertes publiées dans the Lancet ; il reconnaissait également la nécessité de prendre en compte les déterminants fondamentaux d'une mauvaise nutrition, y compris l'accès médiocre aux produits alimentaires nutritifs, à l'eau potable et à l'hygiène.

Une grande tente

Le Mouvement SUN est considéré comme une « grande tente, conçue pour fournir un espace politique au sein duquel les initiatives nutritionnelles peuvent être mises en ouvre de façon optimale », a dit David Nabarro, coordinateur du mouvement et Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la sécurité alimentaire et la nutrition.

Le mouvement offre aux pays un espace pour développer leurs propres approches nutritionnelles en se basant sur les besoins et les capacités de chaque pays, a dit M. Nabarro. « Le mouvement vise à s'assurer que les pays prennent l'initiative et que les efforts déployés par les diverses parties intéressées répondent aux besoins des populations et aux demandes des pays ».

Mais cela pourrait causer sa perte. « S'il est nécessaire de fournir un espace suffisant pour répondre aux besoins de chacun de manière acceptable, il est essentiel de fixer des limites et de définir un objectif clair », a dit un expert en nutrition sud-africain qui a demandé à garder l'anonymat.

En essayant de contenter tout le monde, SUN risque de perdre l'aide ô combien précieuse des défenseurs de la nutrition qui ont souvent une approche puriste. Selon eux, le partenariat entre le mouvement et les entreprises du secteur privé, telles Unilever, qui ne sont en général pas associées à des produits sains, est difficilement compatible avec les efforts scientifiques visant à ajuster les stratégies nutritionnelles et à mettre en ouvre des interventions à faible coût.

SUN ne privilégie pas de partenariat spécifique, a indiqué M. Nabarro. Toutes les parties intéressées, y compris les entreprises, s'engagent à respecter les principes d'engagement du mouvement. « Si quelqu'un ne respecte pas notre message ou l'utilise pour défendre des intérêts contraires à ceux du mouvement, merci de nous en faire part », a-t-il dit.

Refus de participer

L'Afrique du Sud n'a pas encore rejoint le mouvement SUN ; certains experts indiquent que le pays se concentre trop sur les interventions intégrées, comme les aliments thérapeutiques prêts à l'emploi. Ces approches pourraient être dictées par les bailleurs de fonds, et ne répondraient pas aux besoins du pays, a indiqué un responsable de la nutrition sud-africain, qui a préféré garder l'anonymat.

« Nous ne dépendons pas des bailleurs de fonds, notre problème est davantage lié à la suralimentation qu'à la sous-alimentation, et SUN ne nous parle pas de cela. Nous avons l'impression que SUN est simplement un mouvement destiné aux pays pauvres qui ont des problèmes de sous-nutrition et ont besoin de fonds pour répondre à ce problème ».

De plus, a souligné le fonctionnaire, « la procédure d'adhésion des pays n'est pas claire. Sommes-nous invités ? ».

M. Nabarro indique, « Les pays SUN - et personne d'autre - établissent leurs stratégies pour l'amélioration de la nutrition. Tous les pays sont invités à rejoindre le mouvement. Les procédures ne sont pas onéreuses : une fois qu'ils ont rejoint le mouvement, les pays partagent leurs expériences de développement et de mise en ouvre des stratégies ».

Milla McLachlan, directrice de recherche à la Division de la nutrition humaine de l'université de Stellenbosch en Afrique du Sud, reconnait que les capacités de son pays sont limitées pour aborder les questions de nutrition. « En ce qui concerne l'Afrique du Sud, je pense que la question est de savoir s'il faut consacrer des capacités supérieures très limitées en matière de nutrition pour une initiative internationale qui met du temps à se développer ou s'il faut l'inscrire à l'agenda du plan national de développement (je pense que c'est le cas), aux agendas provinciaux et au renforcement de l'application de politiques existantes solides et contestées ... on ne devrait pas avoir à choisir entre les deux, mais peut-être [le fait-on] ».

« Personne ne peut nier que le mouvement se fonde sur des principes scientifiques solides et qu'il a donné à la nutrition l'éclairage dont elle avait désespérément besoin, mais il existe toujours une certaine confusion concernant son fonctionnement et ses objectifs »

Dans une entrée récente de son blog, publiée après une conférence sur la nutrition en Afrique du Sud, Lawrence Haddad, directeur de l'Institut des études en développement, a noté, « Il est intéressant de constater que l'on parle peu du mouvement pour le renforcement de la nutrition (SUN). Par exemple, lorsque l'on demande aux hauts représentants chargés de la nutrition au sein du gouvernement sud-africain pourquoi ils n'ont pas rejoint SUN, ils indiquent qu'ils attendaient une invitation. Ils n'ont bien entendu pas besoin d'invitation - c'est le but.

« Il existe peut-être des raisons politiques pour lesquelles l'Afrique du Sud ne signe pas - ils n'ont pas besoin d'argent, ils pensent peut-être que les complications engendrées par les relations avec les bailleurs de fonds n'en valent pas la peine, et qu'être responsable devant une assemblée importante n'est pas une décision facile à prendre - mais je trouve cette distance plutôt étonnante ».

Le mouvement aurait probablement besoin d'une stratégie de communication plus efficace pour atteindre les pays et leur expliquer son objectif, indique un expert en nutrition d'un pays en développement asiatique.

Werner Schultink, Chef de la section Nutrition du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), a indiqué qu'il existait plusieurs raisons pour lesquelles d'autres pays n'avaient pas rejoint SUN : celles-ci vont du manque de capacité des gouvernements fragiles au fait que la nutrition n'est pas une priorité.

Harmoniser les approches nutritionnelles

SUN essaye de rassembler un ensemble de parties intéressées pour garantir que tout le monde utilise le même langage en termes d'interventions et de politiques - et le mouvement fournit un cadre pour le faire, a expliqué M. Nabarro.

La première étape consiste à rassembler des personnes issues de différents groupes autour du thème de la nutrition dans chaque pays. Il faut ensuite établir des stratégies et des cadres législatifs pour aborder des questions telles que celles de l'enrichissement d'aliments comme la farine et le sel avec des micronutriments, de la promotion de l'allaitement exclusif des bébés de moins de six mois par le biais du versement d'indemnités de congé de maternité ou de la limitation des publicités pour le lait en poudre.

Les pays SUN fixent également leurs propres objectifs ou résultats attendus en matière de nutrition ; les objectifs pourraient concerner la réduction de la malnutrition d'un certain pourcentage dans un délai déterminé ou l'éradication des déficiences en micronutriments, comme l'anémie ou la déficience en iode. Cette étape est suivie par une levée de fonds et un renforcement des capacités nécessaires à la réalisation de ces objectifs.

M. Nabarro indique que le secrétariat du SUN contrôle les progrès réalisés dans chaque pays lors de conférences téléphoniques organisées six fois par semaine avec des points focaux nationaux. « S'ils rencontrent des difficultés, mon équipe et moi essayons de répondre à leurs inquiétudes et de trouver des solutions depuis Genève ».

M. Schultink de l'UNICEF a indiqué qu'il n'y avait pas d'indices prouvant que le mouvement avait déjà eu un impact. Il a dit que lors d'une récente revue des progrès du SUN, le ministre des Finances du Nigeria - et non pas le ministre de la Santé - s'était présenté devant les Nations Unies. « J'ai trouvé que cela montrait bien le niveau de priorités et l'attention apportée à la nutrition dans les pays grâce à SUN ».

Des organisations non gouvernementales (ONG) comme Médecins Sans Frontières (MSF) comprennent l'intérêt que les pays ont à rejoindre SUN, une « plateforme permettant d'échanger et d'obtenir de l'aide pour réaliser leurs projets, mais aussi de s'inspirer de pays d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale, comme le Pérou et le Guatemala, qui mettent en ouvre d'importants programmes de nutrition avec succès », a dit Stéphane Doyon, responsable de la campagne Malnutrition à MSF.

Désaccords persistants

Mais le responsable sud-africain de la nutrition indique que les réussites enregistrées en Amérique du Sud, et notamment au Brésil avec la campagne Faim Zéro, qui a permis de réduire la malnutrition des enfants de deux tiers sans avoir recours à des interventions intégrées ou déterminées par les bailleurs de fonds, ne sont pas suffisamment mises en avant par la campagne SUN.

« Une campagne portant sur les produits de base est en contradiction avec l'accent mis dans beaucoup de pays en développement sur les interventions nutritionnelles conçues sur place, qu'il s'agisse du développement d'aliments thérapeutiques à base de pois chiches ou de la promotion des jardins potagers », a dit ce responsable.

M. Nabarro indique que le mouvement ne met pas l'accent sur « la nutrition biomédicale », c'est-à-dire sur les interventions intégrées, mais « certains pays ont choisi de privilégier une meilleure mise à disposition de ces produits, particulièrement pour le traitement de la malnutrition sévère aigüe, ce qui permet souvent de sauver des vies ».

Les interventions les moins coûteuses ne sont pas toujours les meilleures, a noté un expert en aide à la nutrition. « On se concentre parfois plus sur les coûts que sur l'efficacité ».

Les pays SUN ont tous des difficultés à estimer le montant des fonds manquants pour mettre en ouvre leurs projets, indique M. Nabarro. « Nous les aidons à mettre en place des systèmes de suivi financier efficaces ».

On dénombre 165 millions d'enfants souffrant d'un retard de croissance et plus de deux milliards de personnes souffrant de déficiences en micronutriments, souligne-t-il. « Voir les gouvernements accorder davantage d'importance à la nutrition et contrôler les résultats est une inspiration et montre à quel point l'engagement s'accroît ».

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