Qu'est-ce qui a bien fonctionné dans la réponse à la crise ?

Les Sahéliens ont l'habitude de vivre en permanence en mode survie et de mettre tout en œuvre pour surmonter l'adversité. En 2011, les prix élevés des denrées alimentaires, la fin des envois de fonds depuis la Libye, les mauvaises récoltes dans la plus grande partie de la région et le conflit dans le nord du Mali ont eu un effet disproportionné sur la sécurité alimentaire déjà fragile et l'économie de la région. Environ 18,7 millions de personnes risquent de souffrir de la faim et 1,1 million d'enfants sont exposés à la malnutrition sévère cette année.

La situation a donné lieu à la plus grande intervention humanitaire de l'histoire de la région. On s'accorde généralement pour dire que cette intervention a contribué à prévenir une catastrophe de grande ampleur. Comme l'indique Martin Dawes, responsable de la communication du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) pour l'Afrique de l'Ouest : « Le plus grand succès est d'avoir réussi à éviter les pires clichés africains grâce à une intervention précoce. »

Les journalistes d'IRIN se sont entretenus avec des représentants d'organisations d'aide humanitaire, des bailleurs de fonds et des experts du Sahel afin de déterminer pourquoi la réponse à la crise avait mieux fonctionné cette année.*

Adéquation des systèmes d'alerte précoce

Les bailleurs de fonds et les organisations d'aide humanitaire ont été « piqués au vif » par les critiques sur la lenteur de la réponse à la sécheresse qui a frappé la Corne de l'Afrique en juillet 2011, ce qui les a poussés à réagir plus tôt et plus rapidement dans le Sahel trois mois plus tard, a dit Peter Gubbels, coordinateur pour l'Afrique de l'Ouest auprès de l'organisation non gouvernementale (ONG) Groundswell International et co-auteur du rapport Échapper au cycle de la faim : les chemins de la résilience au Sahel. « Ils ont évité le pire et sont intervenus rapidement », a-t-il ajouté.

Les rapports des systèmes d'alerte précoce ont commencé à paraître en octobre à certains endroits. Déjà, en décembre, les gouvernements nationaux (sauf ceux du Sénégal et de la Gambie) avaient reconnu les signaux d'alerte précoce et pris les mesures nécessaires pour faire face à la crise. La réponse avait commencé à s'accélérer à partir du mois de janvier.

Les données concernant les personnes vulnérables et les besoins à combler sont beaucoup plus précises depuis que les gouvernements des pays du Sahel et les organisations d'aide humanitaire qui œuvrent dans cette région mènent systématiquement des enquêtes SMART (une méthodologie qui permet une évaluation précise de la sévérité d'une crise par l'analyse du statut nutritionnel des enfants de moins de cinq ans et du taux de mortalité) à chaque période de soudure et qu'ils ont adopté l'analyse de l'économie des ménages (AEM), qui donne un aperçu plus complet et plus nuancé de la façon dont les familles vulnérables se retrouvent plongées dans la crise.

« Il s'agit d'une amélioration importante des méthodes d'identification des besoins prioritaires et des populations vulnérables », a dit M. Gubbels. Au Burkina Faso, par exemple, les AEM ont permis d'identifier des ménages souffrant d'insécurité alimentaire dans des régions qui n'étaient pas touchées par la sécheresse.

Plus d'argent plus rapidement

Les donateurs ont alloué 971 millions de dollars à la région depuis la fin 2011. Quand on compare mois par mois l'évolution de la réponse à la crise à celle apportée à la sécheresse de 2010, on constate que les bailleurs de fonds ont donné plus et plus rapidement cette fois-ci. Des organisations multilatérales comme le Fonds central d'intervention d'urgence des Nations Unies (CERF) et l'Office d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) ont annoncé le versement de sommes importantes en novembre (le CERF a contribué à hauteur de 80 millions de dollars et l'ECHO et la Commission européenne ont donné 410 millions de dollars pour venir en aide aux victimes de la crise alimentaire). Les États-Unis ont ensuite donné 315 millions de dollars et d'autres donateurs plus petits comme le Royaume-Uni et la France leur ont emboîté le pas en janvier.

« Les bailleurs de fonds ont donné dès le début », a dit Stephen Cockburn, coordinateur des campagnes et politiques de l'ONG Oxfam en Afrique de l'Ouest. La crise a bénéficié d'une bonne visibilité pendant toute l'année : « Nous n'avons jamais eu autant de visites importantes dans notre région dans un laps de temps aussi court », a dit M. Gubbels.

Toutefois, malgré l'intervention accrue des bailleurs de fonds, le financement obtenu jusqu'à présent correspond à 59 pour cent seulement des 1,6 milliard de dollars qui ont été estimés nécessaires pour faire face à la crise.

Initiatives des gouvernements nationaux

De nombreux gouvernements nationaux ont pris en main la réponse à la crise et des systèmes alimentaires sont maintenant en place dans la plupart des pays du Sahel, a dit Félicité Tchibindat, conseillère régionale en nutrition au bureau de l'UNICEF pour l'Afrique de l'Ouest.

Le Niger s'est démarqué en sonnant l'alarme dès le mois d'octobre et en utilisant des systèmes d'alerte précoce sophistiqués. Le pays a appliqué à plus grande échelle le système de réponse alimentaire qui était en place depuis la crise de 2010 et amélioré la formation sur l'alimentation dans le cadre de son protocole national de nutrition. Il a maintenant une longueur d'avance en matière de résilience, selon Oxfam. Le Niger a presque diminué de moitié le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans depuis 1998.

Le Tchad a également fait des progrès importants depuis le début de l'année en adoptant un protocole de nutrition, en mettant sur pied des systèmes d'aiguillage des patients et en donnant à des centaines de travailleurs de la santé une formation sur l'alimentation. Même le Nigeria accepte maintenant les enquêtes SMART, a noté Mme Tchibindat.

La honte associée à la malnutrition s'est dissipée : les gouvernements qui cherchaient, il y a plusieurs années, à cacher ou à minimiser leur problème de malnutrition y font maintenant face. « L'alimentation, la faim et la pauvreté seront toujours des sujets gênants, mais il y a maintenant une certaine ouverture et une possibilité de dialogue », a dit Stéphane Doyon, responsable de la nutrition auprès de Médecins sans Frontières (MSF).

Le Niger est le pays qui a fait le plus de progrès. M. Gubbels considère que le pays a fait preuve d'un « changement d'attitude révolutionnaire » : alors que les autorités niaient l'existence d'un problème en 2005, elles sont maintenant les premières à guider les agences dans la recherche, la prévention et la réponse en matière de nutrition.

Amélioration de l'approvisionnement en RUTF

En vertu du système de réponse alimentaire sur lequel se sont entendus les pays de la région, l'UNICEF est responsable de l'approvisionnement en nourriture thérapeutique prête à l'emploi (Ready-to-Use Supplementary Food, RUTF). L'organisation possède une chaîne de production automatisée au Niger, ce qui a permis un meilleur contrôle de la qualité, une augmentation de la production et une diminution des ruptures de stock.


Photo: Anna Jefferys/IRIN
Les systèmes nationaux d'aiguillage des patients souffrant de malnutrition s'améliorent dans l'ensemble de la région

Quand les chaînes d'approvisionnement en RUTF fonctionnent bien, « cela signifie que nous n'avons pas à nous en faire à ce sujet et que nous pouvons nous consacrer à autre chose », a dit Mme Tchibindat. C'est la première fois que la RTUF produite au Niger est utilisée pour nourrir des enfants souffrant de malnutrition dans les pays voisins.

L'UNICEF estime que le nombre d'enfants traités pour malnutrition aiguë sévère dans l'ensemble du Sahel atteindra environ 800 000 d'ici la fin 2012. « Ces chiffres [un million d'enfants traités au Niger depuis 2005] ne devraient pas provoquer un sentiment de honte », a dit M. Doyon, de MSF. « Ils devraient plutôt encourager les gens à faire davantage d'efforts », a-t-il dit, ajoutant que le Niger avait conservé son système de traitement même après la récolte exceptionnelle de l'an dernier.

Davantage d'attention accordée à la MAM

« L'importance de l'alimentation a été mieux comprise et mieux appliquée », a dit David Gressly, coordinateur humanitaire régional des Nations Unies pour le Sahel.

On estime à environ trois millions le nombre d'enfants sahéliens qui souffrent de malnutrition aiguë modérée (MAM). Dans ce contexte, le Programme alimentaire mondial (PAM) a décidé d'élargir son rôle habituel de garant de la sécurité alimentaire pour inclure la prévention de la MAM. L'organisation a distribué des aliments enrichis et de la RTUF à 3,7 millions d'enfants et leurs mères, selon Susana Rico, coordonnatrice du PAM pour le Sahel. Le peu d'attention accordée à la MAM à long terme dans le Sahel a été largement critiqué au cours des dernières années.

Le supplément utilisé par le PAM pour résoudre les problèmes de MAM est une version améliorée du mélange classique maïs-soja (corn-soya blend, CSB). Le CSB+ a été créé en 2010 pour nourrir les enfants de plus de deux ans, les adolescents et les adultes. Il est moins transformé et plus facile à digérer que le CSB. Le CSB++, fabriqué à partir de lait, d'huile et de sucre, a été créé par la suite pour combler les besoins des enfants de moins de deux ans qui souffrent de malnutrition.

Si davantage d'attention doit être accordée à la prévention de la MAM à long terme, il convient toutefois de souligner que les efforts du PAM ont déjà porté leurs fruits. Selon une étude préliminaire réalisée en septembre au Niger par le PAM, la stratégie a permis de réduire les taux de MAM là où elle a été utilisée.

Plus d'argent distribué

Selon Mme Rico, le PAM a distribué de l'argent ou des bons d'alimentation à 2,1 millions de personnes à la fin septembre. Il s'agit de la plus importante distribution de fonds d'urgence assurée par l'organisation. Les ONG ont également accéléré les distributions d'espèces dans l'ensemble de la région. Les évaluations ne sont pas encore terminées et des analyses plus poussées des conditions du marché et du climat économique sont nécessaires, mais, selon Jean-Martin Bauer, analyste de la sécurité alimentaire et des marchés auprès du PAM, l'aide d'urgence en espèces, lorsqu'utilisée ailleurs et dans des conditions adéquates, s'est cependant révélée plus flexible et plus rapidement exploitable que les vivres.

Interventions sur le marché

Certaines mesures adoptées par les gouvernements en réponse à la crise ont eu des résultats, mais ceux-ci ont généralement été limités, a dit M. Bauer, du PAM. Par exemple, le Mali a cessé d'appliquer la taxe sur la valeur ajoutée sur le riz afin de tenter de stabiliser les prix exorbitants de cette graminée et le gouvernement de la Mauritanie a subventionné le riz et l'huile végétale dans la capitale, Nouakchott. Cette dernière intervention a eu un impact notable parce qu'elle a été faite à grande échelle dans un environnement urbain.

Plusieurs pays, notamment le Niger, le Mali et le Nigeria, disposent d'importantes réserves de grain qui contribuent à donner le coup d'envoi à la réponse humanitaire en cas de besoin. Les agences peuvent en effet les utiliser en attendant leurs propres vivres et utiliser ceux-ci, lorsqu'ils arrivent, pour reconstituer les stocks nationaux.

Selon M. Bauer, les États d'Afrique de l'Ouest sont sur la bonne voie avec leur politique agricole régionale, l'ECOWAP, mais ils doivent l'appliquer et aller encore plus loin en créant une politique de marché commun. Cette politique leur permettrait d'harmoniser les taxes à l'importation sur les céréales, de créer des réserves nationales de grain, de mettre un frein au racket qui a cours dans l'ensemble de la région et qui pousse les prix des denrées alimentaires à la hausse et de prendre d'autres mesures pour permettre à la région de mieux faire face au réchauffement climatique et aux chocs économiques qui seront inévitables à l'avenir.

Accélération des procédures d'approvisionnement

Le PAM peut maintenant acheter de la nourriture sur prêt et payer lorsqu'il reçoit l'argent des bailleurs de fonds, ce qui permet, dans certains cas, d'accélérer la procédure de jusqu'à 100 jours, a dit Mme Rico. L'utilisation des marchés régionaux pour l'obtention de près d'un tiers des approvisionnements a également permis d'accélérer la réponse. Mme Rico estime que le PAM a aidé environ 8 millions de personnes par l'intermédiaire des distributions de vivres ou de bons d'alimentation, soit environ 80 pour cent des personnes dans le besoin.

Les gouvernements et les donateurs sont plus ouverts à la résilience

Les bailleurs de fonds commencent à saisir l'importance de renforcer la résilience des populations du Sahel. « À cause de cette crise, les gouvernements se montrent maintenant plus ouverts à discuter d'insécurité alimentaire, de résilience et d'alimentation », a dit Cyprien Fabre, chef du bureau régional de l'ECHO en Afrique de l'Ouest.

En juillet 2012, les gouvernements des pays membres de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), le PAM, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILLS) et les bailleurs de fonds ont lancé l'initiative AGIR Sahel (Alliance globale pour l'Initiative Résilience) afin d'aider les Sahéliens à surmonter les chocs futurs, notamment en mettant davantage l'accent sur l'agriculture.

Les Nations Unies élaborent actuellement leur stratégie de renforcement de la résilience dans le Sahel. Les gouvernements affectés semblent aussi mieux comprendre la notion de résilience : le gouvernement du Burkina Faso met plus l'accent sur l'agriculture à petite échelle et le gouvernement nigérien tente de développer ses filets de sécurité sociale.

Ils devraient s'inspirer du cas de l'Éthiopie, a dit M. Gubbels. Le gouvernement éthiopien a en effet créé un système qui permet, en cas de choc, de distribuer des vivres ou de l'argent aux 7 millions de citoyens les plus vulnérables en l'espace de deux mois. « D'après ce que je peux voir, il n'existe rien de semblable ailleurs dans le Sahel », a ajouté M. Gubbels.

Et maintenant ?

Il faut faire bien attention de ne pas commettre d'impair, selon les experts du Sahel. On ne s'attend pas à de mauvaises récoltes et les prix des céréales ont commencé leur baisse saisonnière, mais, comme tous les deux ans, plus d'un demi-million d'enfants souffriront de malnutrition aiguë dans le Sahel cette année. « Reste maintenant à savoir quelle sera la prochaine étape », a dit M. Doyon, de MSF. « Bien entendu, il faudra mettre en place des actions de développement supplémentaires [pour renforcer la résilience], mais cela ne devrait pas supplanter tout ce qui a été fait pour améliorer la santé et la nutrition au cours des dernières années. »

Il y a « beaucoup de bonne volonté et de rhétorique », a dit M. Gressly. « Mais se traduiront-elles par des interventions concrètes ? Dans le cas contraire, le statu quo sera maintenu et nous serons de retour là où nous étions cette année », a-t-il averti. 

Analyse : Crise au Sahel - les leçons à tirer

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