Les frontières sont-elles ouvertes aux réfugiés syriens ?

Les agences d'aide humanitaire, les organisations des droits de l'homme et les responsables gouvernementaux locaux font part de leur vive préoccupation, alors que les milliers de personnes qui ont fui les violences en Syrie se retrouvent bloquées aux frontières, attendant de pouvoir entrer dans un pays pour y demander l'asile.

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), les autorités turques indiquent que plus de 10 000 Syriens sont rassemblés à divers points du côté syrien de la frontière ; bon nombre d'entre eux attendent de passer en Turquie.

Le poste-frontière du district d'al-Qa'im, entre la Syrie et l'Irak, est fermé depuis le 21 octobre, selon un sous-ministre irakien, un responsable du district et un représentant du HCR stationné à la frontière. Seules les personnes nécessitant une aide médicale d'urgence sont autorisées à le franchir.

La militante syrienne Rima Flihan, membre des Comités locaux de coordination aujourd'hui installée en Jordanie, a dit à IRIN que des civils syriens ont été refoulés par les autorités jordaniennes à la frontière et à l'aéroport. Elle a indiqué que des Syriens avaient connu le même sort à leur entrée en Lybie.

« Plusieurs pays empêchent les Syriens d'entrer sur leur territoire », a-t-elle dit.

Dans certains pays d'Europe orientale, les taux de rejet des réfugiés syriens qui se présentent aux frontières s'élèvent à plus de 50 pour cent, selon le HCR.

« Par ailleurs, certains pays sont davantage susceptibles de tolérer le séjour de Syriens plutôt que de leur accorder une réelle protection », a indiqué le porte-parole Adrian Edwards lors d'un point de presse organisé à Genève le 16 octobre. « Il y a donc un risque réel que les personnes ayant besoin de protection se voient refuser les droits auxquels elles peuvent prétendre en vertu du droit européen ou international ».

Des capacités limitées

La Turquie accueille déjà plus de 100 000 réfugiés syriens dans ses camps et environ 70 000 autres personnes à travers le pays. L'Irak, qui se remet d'une guerre civile, a des difficultés à contenir la violence sur son territoire. Les gouvernements de ces deux pays indiquent qu'ils acceptent un nombre limité de réfugiés chaque jour, car ils manquent de capacités pour les accueillir.

Quelque 7 600 réfugiés vivent dans les deux camps établis dans le district d'al-Qa'im en Irak et dans des bâtiments publics, y compris des écoles.

« Mais les deux camps sont surpeuplés », a indiqué Haider Al-Fahad, officier responsable du HCR dans le district d'al-Qa'im. Le HCR a entrepris des travaux d'aplanissement pour établir un troisième camp, appelé à accueillir 5 000, puis 20 000 réfugiés, mais M. Al-Fahad a indiqué que le camp n'ouvrirait probablement pas ses portes avant trois semaines.

Pendant ce temps, le gouvernement n'accepte que ce qu'il qualifie d'urgences ou de « cas humanitaires » : les malades, les personnes âgées ou les blessés. Mais le sous-ministre irakien du Déplacement et de la Migration, Salam Dawood Al Khafagy, a dit à IRIN que, avec l'accord du cabinet, « le gouvernement irakien ouvrira ses frontières à tous les réfugiés en situation d'urgence afin de sauver leur vie ».

Avant la fermeture récente de sa frontière, l'Irak n'accueillait que 100 à 120 réfugiés par jour, car cela « nous permet de mieux contrôler la situation et de nous assurer que chacun reçoit l'aide dont il a besoin », a dit M. Al Khafagy. Le gouvernement irakien a interdit l'entrée des hommes syriens âgés de 15 à 50 ans « pour des raisons de sécurité », a-t-il ajouté.

Mahmoud Shakir, directeur adjoint responsable des questions des réfugiés syriens dans le district d'al-Qa'im, estime qu'environ 1 000 déplacés syriens se trouvent à Albu Kamal, le village syrien le plus proche ; en attendant de passer la frontière irakienne, ils vivent chez des proches ou en plein air. (Les observateurs se demandent s'il s'agit de déplacés syriens ou simplement d'habitants du village d'Albu Kamal qui veulent retrouver des parents appartenant à leur tribu de l'autre côté de la frontière.)

« Plus de 10 000 Syriens désespérés, qui fuient la terreur des bombardements aériens et des pilonnages d'artillerie, sont bloqués à la frontière irakienne ou turque et beaucoup d'entre eux vivent dans des conditions misérables »

M. Al-Fahad a indiqué que les chefs communautaires et religieux dressaient des listes de 120 réfugiés prêts à franchir la frontière chaque jour, conformément aux limites imposées par le gouvernement. Mais ces derniers jours, a-t-il dit, les gens ne viennent plus jusqu'à la frontière, car ils savent qu'elle est désormais fermée.

Le nombre de personnes présentes à la frontière évolue également en fonction de la situation en Syrie : « Les gens viennent lorsqu'il y a des bombardements », a dit Niyazi Maharramov, chef des opérations du HCR en Irak. « Quand il n'y a pas de bombardement, il n'y a personne ». Il a indiqué qu'il se trouvait à la frontière le 22 octobre et qu'il n'avait vu « personne » de l'autre côté.

En Turquie, où le seuil psychologique de 100 000 réfugiés acceptés a été fixé, le gouvernement a autorisé l'entrée d'environ 500 personnes par jour, selon les derniers bilans des Nations Unies.

La Turquie, qui a déjà établi 14 camps dans sept provinces, va bientôt ouvrir un nouveau site dans la province de Sanliurfa afin d'accueillir 11 000 personnes. En attendant, la Société du Croissant-Rouge turc a commencé à fournir une aide de base aux personnes installées le long de la ligne de démarcation entre la Turquie et la Syrie en août.

Protection

Nombre de voix se sont élevées pour critiquer le délai d'acceptation des dossiers de demandes d'asile.

Dans un rapport publié le 14 octobre, Human Rights Watch (HRW) a appelé les gouvernements irakien et turc à rouvrir les points de passage frontaliers où les réfugiés sont bloqués, soulignant que ces gouvernements ne respectaient pas le droit international.

« Plus de 10 000 Syriens désespérés, qui fuient la terreur des bombardements aériens et des pilonnages d'artillerie, sont bloqués à la frontière irakienne ou turque et beaucoup d'entre eux vivent dans des conditions misérables », a déclaré Gerry Simpson, chercheur senior auprès de la division Réfugiés et chargé du plaidoyer à Human Rights Watch.

Selon HRW, des Syriens vivent dans une oliveraie proche du poste frontière de Bab-al-Hawa (d'où les réfugiés peuvent rejoindre la province turque d'Hatay) depuis plusieurs semaines, supportant parfois de fortes pluies. Au poste-frontière de Bab al-Salam (d'où les réfugiés peuvent rejoindre la province turque de Kilis), des Syriens ont dit à HRW qu'ils avaient protesté à de multiples reprises au poste-frontière, et qu'ils avaient supplié les gardes de les laisser entrer en Turquie.

« Nous devrions trouver une solution pour les personnes qui attendent à la frontière », a dit Idil Eser, la coordinatrice des projets de soutien psychologique destinés aux personnes réfugiées en Turquie par le biais de l'organisation des droits de l'homme Helsinki Citizens Assembly, basée à Istanbul. « Nous pensons que les arrivées vont se multiplier . L'hiver approche. Les personnes qui attendent à la frontière sont de plus en plus faibles. Elles ne sont pas aussi bien nourries que [celles qui sont arrivées avant] ».


Photo: IHH
L'abri occupé par les Syriens qui attendent de pouvoir entrer en Turquie

Elle a indiqué que l'établissement d'une zone tampon était nécessaire pour donner aux travailleurs humanitaires la sûreté et la sécurité dont ils ont besoin pour venir en aide aux personnes installées de l'autre côté de la frontière. Certains groupes d'aide humanitaire ont malgré tout commencé à franchir la frontière pour venir en aide à ces personnes.

La Fondation pour les droits de l'homme et les libertés et pour le secours humanitaire (IHH), un groupe humanitaire turc, fournit une aide alimentaire et une aide médicale aux Syriens qui attendent aux postes-frontières de Bab-al-Hawa et Bab-al-Salam, où le choléra et d'autres maladies étaient sur le point de se propager, selon Durmus Aydin, vice-président et responsable de la communication de l'IHH.

Les Nations Unies indiquent que les personnes qui se trouvent du côté syrien de la frontière ne souhaitent pas toutes entrer en Turquie : « Ils trouvent que les zones frontalières sont plus sûres que leurs villages et ils préfèrent faire l'aller-retour entre la frontière et leur village, car l'aide est livrée au point zéro », selon un rapport en date du 6 octobre. Des dizaines de réfugiés installés en Turquie, parfois plus de 200, retournent en Syrie volontairement chaque jour.

Financement

Shakir, responsable local dans le district d'al-Qaim, a dit que la politique choisie par le gouvernement irakien soulève des inquiétudes.

« Chaque jour, nous entendons clairement le bruit des bombes », a-t-il dit à IRIN. Il a indiqué que le village d'Albu Kamal, situé à 15-20 km de la frontière irakienne, a été bombardé le 23 octobre, mais d'autres personnes présentes à la frontière ont indiqué n'avoir rien entendu ce jour-là.

« Il faut rapidement trouver une solution pour sauver les réfugiés syriens qui sont toujours de l'autre côté de la frontière. Sinon, les bombes continueront de faire des victimes », a dit M. Shakir.

M. Maharramov, qui travaille pour le HCR en Irak, a indiqué les habitants des villages syriens risquaient de subir des bombardements, mais que les personnes rassemblées à la frontière ne couraient aucun risque. Il a cependant indiqué que le HCR prévoit d'aborder la question du nombre limité de réfugiés acceptés avec les hauts responsables du gouvernement irakien.

Le porte-parole du HCR, Ron Redmond, a indiqué que les pays voisins qui, selon lui, ont fait preuve de beaucoup de générosité en accueillant les réfugiés, ont le droit d'assurer la sécurité de leurs frontières en réalisant des interrogatoires détaillés et en mettant en ouvre des mesures de vérification qui ralentissent les processus d'admission. Toutefois, a-t-il insisté, ces mesures doivent être conformes au droit international.

« La situation sécuritaire n'est certainement pas optimale dans la région. Ils doivent surveiller leurs frontières. C'est leur droit », a-t-il dit à IRIN. « Mais nous souhaitons travailler avec eux pour trouver des solutions qui garantiront que chaque personne reçoit l'aide dont elle a besoin, tout en répondant à leurs préoccupations légitimes en matière de sécurité. Notre priorité est de garder les frontières ouvertes ».

Il a demandé davantage de fonds pour venir en aide aux pays voisins qui accueillent des réfugiés syriens. Environ un tiers des financements demandés dans le cadre de l'appel de fonds de 488 millions de dollars lancé par les Nations Unies a été débloqué.

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