Vers une intervention militaire au Mali

Après des semaines de navette diplomatique, de spéculation et de signaux contradictoires, la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) semble enfin avoir obtenu l'accord du gouvernement malien pour procéder à un important déploiement militaire dans le nord du Mali.

La CEDEAO cherche cependant toujours à obtenir le soutien du Conseil de sécurité des Nations Unies, dont les membres sont divisés sur la nécessité d'une intervention militaire. Des documents internes de la CEDEAO suggèrent l'existence d'une ébauche de plan établissant de manière provisoire le nombre de militaires déployés, le budget et le calendrier de mise en ouvre.

À Bamako, les partisans d'un déploiement de la CEDEAO sont convaincus que l'intervention d'une force extérieure puissante est cruciale si le Mali souhaite « reprendre » le nord et chasser les mouvements islamiques. S'ils contrôlent la région depuis six mois seulement, les islamistes sont cependant à la tête d'une véritable économie criminelle depuis déjà plusieurs années.

À l'occasion d'une réunion de haut niveau qui s'est tenue en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies la semaine dernière, le Secrétaire général Ban Ki-moon a souligné la nécessité d'une meilleure coopération régionale dans le Sahel et annoncé la nomination d'un envoyé spécial des Nations Unies pour cette région. Il a formulé des mises en garde contre la menace que représentent « les groupes terroristes, les organisations criminelles transnationales et les insurrections » et ajouté que « la traite d'êtres humains était en hausse, tout comme le trafic de drogue et d'armes. »

Qui contrôle le nord du Mali ?

La rébellion qui a éclaté dans le nord du Mali en janvier avait été organisée par le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA), un mouvement nationaliste touareg qui a rapidement déjoué les plans d'une armée démoralisée et mal équipée, s'emparant du même coup de vastes pans du territoire.

Les revendications du MNLA en faveur d'un État indépendant ont rappelé celles des insurrections précédentes, mais ses combattants et ses administrations naissantes ont rapidement été supplantés par les mouvements islamistes radicaux.

Pour Bamako, le principal ennemi ne prône plus la sécession, mais un engagement rigide en faveur d'un islam salafiste qui n'a pas sa place au Mali. Par ailleurs, Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), qui est généralement présenté comme l'organisation qui chapeaute et finance les autres mouvements islamistes radicaux dans le nord du pays, dispose de vastes réseaux de trafic et de kidnapping dans la région. Selon certaines informations, ces réseaux auraient été mis en place avec la connivence discrète de certaines sections de l'armée malienne et des forces de sécurité algériennes.

La taille, la puissance militaire, les structures internes et les réseaux de soutien des trois principaux mouvements - Ansar Dine, le Mouvement pour l'unité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO) et AQMI - ont fait l'objet de toutes sortes de conjectures, mais les informations fiables se sont souvent révélées difficiles à obtenir.

Selon des observateurs qui se sont rendus dans le nord du pays, les dirigeants d'AQMI sont très présents, mais ils sont extrêmement mobiles. Ce sont généralement des chefs de guerre qui se déplacent fréquemment. Il semble aussi que le MUJAO soit en train d'accroître son influence, mais que cela soit dû, dans une large mesure, à l'intervention d'Africains de l'Ouest qui ne sont pas originaires du Mali.

Qu'en est-il de la médiation ?

Les efforts de médiation régionaux ont donné peu de résultats. Le médiateur désigné par la CEDEAO, le président burkinabé Blaise Compaoré, a été vivement critiqué au Mali. Il a en effet accusé d'être pro-Touareg et de prendre des initiatives unilatérales sans consulter le gouvernement de transition à Bamako.

Les initiatives de paix du Mali ont été exploratoires. Parmi ceux qui se sont rendus dans les régions septentrionales occupées se trouvaient des responsables de l'association Ginna Dogon (GD), qui représente l'ethnie Dogon, principalement basée dans les environs de Mopti et de Djenné, dans le nord. « Nous sommes allés parler avec nos cousins », a dit à IRIN Mamadou Togo, président de l'association et conseiller auprès du ministère des Affaires étrangères. « Les occupants et les habitants des régions occupées » veulent tous la paix et le dialogue, a indiqué M. Togo, ajoutant toutefois qu'AQMI et le MUJAO sont dominés par des non-Maliens qui semblent avoir une compréhension limitée de la réalité malienne.

M. Togo a trouvé qu'Iyad Ag Ghali, le leader touareg qui est à la tête du mouvement islamiste Ansar Dine et qui a souvent servi de négociateur, était plus facile d'approche, mais qu'il avait lui aussi un programme totalement irréaliste. « Iyad veut imposer la charia », a expliqué M. Togo. « Les islamistes affirment que 95 pour cent des Maliens sont musulmans et que la charia doit dès lors être imposée. Comment peut-on négocier avec ces gens ? »

Quelles sont les préoccupations en matière de droits de l'homme ?

Dans un rapport publié le 23 septembre, Human Rights Watch (HRW) a indiqué que, sous le contrôle des islamistes radicaux, « les lapidations, les amputations et les flagellations sont devenues des pratiques courantes qui s'inscrivent dans une tentative manifeste de forcer la population locale à accepter leur vision du monde. »


Photo: Magharebia/Flickr
Les rebelles du MNLA ont été rapidement supplantés dans le nord (photo d'archives)

On constate une forte cohésion entre les trois mouvements pour imposer la charia, notamment avec la création de tribunaux qui interviennent maintenant régulièrement à Tombouctou et à Gao, selon Corinne Dufka, chercheuse senior sur l'Afrique à HRW, qui a également confirmé la tenue d'importantes campagnes de recrutement auprès des enfants et des adultes.

Une intervention pourrait-elle aggraver la situation ?

Les débordements survenus dans le nord du pays ont inévitablement renforcé les appels en faveur d'une intervention militaire rapide et décisive. On s'inquiète en effet que les islamistes soient plus difficiles à déloger si on les laisse contrôler la région trop longtemps.

Les mises en garde concernant les implications humanitaires d'un nouveau conflit sont cependant nombreuses. « Il n'y a pas de réponses faciles », a averti Ban Ki-moon. Selon Mamadou Biteye, le directeur régional d'Oxfam en Afrique de l'Ouest, « on peut raisonnablement s'attendre à ce que la conduite d'opérations militaires dans le nord du Mali vienne aggraver une situation humanitaire déjà fragile. »

Mme Dufka, de HRW, a mis en garde contre le danger d'un conflit où le droit humanitaire ne serait pas reconnu. Elle a insisté sur le fait que, dans ce contexte, les attaques aériennes et de drones pourraient très bien être employées.

Elle a également évoqué le danger de l'émergence d'une dimension « fratricide » du conflit avec l'implication de groupes armés comme la milice Ganda Koy (formée de Songhaï et traditionnellement opposée aux Touaregs), qui opère dans le nord. De nombreux réfugiés touaregs ont dit à IRIN qu'ils ne rentraient pas chez eux parce qu'ils craignaient d'être la cible d'attaques.

Mme Dufka a aussi exprimé ses préoccupations au sujet du professionnalisme de l'armée malienne. Les autorités ont promis d'enquêter sur le meurtre de 16 prédicateurs islamistes maliens et mauritaniens appartenant au mouvement de la Dawa à Diabali, à 400 kilomètres au nord-est de Bamako, le 8 septembre, un incident qui a envenimé les relations déjà tendues entre le Mali et la Mauritanie et provoqué une vive réaction de la part des islamistes du nord.

Dans un rapport publié récemment, l'International Crisis Group (ICG) a indiqué que tous les scénarios étaient possibles au Mali, incluant une vague d'attaques, d'importants mouvements de protestation sociale ou un autre coup d'État. L'ICG a exhorté la communauté internationale à aider le pays à surmonter ses divisions internes et à renforcer son armée, à reprendre l'aide au développement et à donner à la crise l'attention qu'elle mérite.

La CEDEAO a-t-elle les capacités nécessaires pour mener une intervention efficace ?

Selon les diplomates, qui considèrent qu'un conflit est probable, voire inévitable, une intervention hâtive pourrait être catastrophique, notamment parce que des doutes subsistent quant à la capacité de la CEDEAO de mener cette opération.

Des États membres importants comme le Sénégal semblent peu enthousiastes face à la perspective d'une intervention au Mali. Le Nigeria, qui est lui-même confronté à sa propre menace fondamentaliste avec le mouvement radical Boko Haram, pourrait faire face à des pressions internes et refuser de participer à l'intervention.

Les soldats de la CEDEAO qui ont une bonne expérience des combats dans le désert sont rares. La Mauritanie, qui, par le passé, a critiqué le Mali pour son « laxisme » face au « terrorisme islamique » et envoyé ses propres troupes sur le territoire malien pour mener des opérations de contre-insurrection, n'est pas membre de la CEDEAO.

L'Algérie, accusée par de nombreux Maliens d'avoir donné naissance aux mouvements djihadistes et aux réseaux de trafic et de kidnapping qui ont joué un rôle destructeur dans le nord du Mali, ne fait pas non plus partie de l'organisation régionale.

D'après l'ICG, ni l'armée malienne ni la CEDEAO ne parviendront à faire cesser l'afflux d'armes et de soldats en provenance de la Libye vers le nord du Mali par le sud de l'Algérie et le nord du Niger sans un « engagement clair des autorités algériennes ».

La CEDEAO a clairement fait comprendre qu'elle avait besoin d'un soutien solide de l'extérieur et qu'elle s'attendait à l'obtenir, notamment pour le transport aérien des troupes vers les zones de combat. L'organisation a laissé entendre que la France et les États-Unis pourraient jouer un rôle critique. Comme on pouvait s'y attendre, les deux pays minimisent leur importance.

La France s'inquiète sérieusement du sort réservé aux otages français qui sont toujours détenus par des islamistes radicaux. Washington a officiellement suspendu ses relations militaires avec Bamako lorsque le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l'État (CNRDRE), dirigé par le capitaine Amadou Sanogo, formé aux États-Unis, a pris le pouvoir le 22 mars.

Qu'en est-il du nouveau gouvernement à Bamako ?

L'intervention militaire est compliquée par le vide de pouvoir à Bamako, où le gouvernement n'a pas de mandat électoral et où aucun des trois acteurs qui se partagent le pouvoir n'a suffisamment de légitimité, selon les observateurs. Des critiques estiment que la restauration de la démocratie est à peine commencée.

Formé sous la pression de la communauté internationale par le président Dioncounda Traoré en août et dirigé par le premier ministre Cheikh Modibo Diarra, le gouvernement reste faible et fondé sur le compromis. Il est décrit par un observateur diplomatique comme, au mieux, « une construction imparfaite, mais qui peut évoluer ».

Parmi les autres préoccupations, on peut notamment citer le soutien continu dont bénéficie le capitaine Sanogo, la rétention d'importants portefeuilles ministériels comme la Défense, la Sécurité nationale et l'Administration territoriale par les militaires et les graves violations des droits de l'homme qui ont été rapportées. On raconte en effet que les forces de sécurité auraient ciblé des journalistes critiques et que des soldats hostiles à la junte militaire auraient été torturés et enlevés.

« Ce n'est pas une démocratie normale ; c'est le Mali après un coup d'État », a dit un analyste basé à Bamako.

Les relations entre la CEDEAO et le CNRDRE sont tendues, car Sanogo et ses alliés politiques souhaitent que les troupes étrangères restent à l'extérieur de Bamako et que le rôle de la CEDEAO se limite à la logistique et à la formation. L'administration civile actuelle est plus tolérante : M. Traoré a lancé un appel en faveur d'une intervention militaire.

Rien n'indique toutefois que l'armée malienne ait adopté une approche plus robuste. On rapporte au contraire des divisions inquiétantes, en particulier depuis que les « bérets rouges » - la force d'élite malienne - ont été accusés d'avoir mené une tentative de contre-coup d'État à la fin du mois d'avril.

Le député de Tombouctou Sandy Haïdara est convaincu que le Mali ne peut pas s'en sortir seul. « Nous venons du nord du pays et nous savons que l'armée [malienne] ne peut pas faire ça toute seule », a-t-il dit à IRIN. « Elle aura besoin d'aide. »

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