Vers une aide plus coordonnée dans le Golfe

Lorsque Khalid Al-Yahya a entrepris de déterminer le montant total de l'aide humanitaire versée par les pays du Golfe, il savait que la tâche n'allait pas être aisée.

« Il est presque impossible pour beaucoup de gens d'avoir accès à [ce genre d'information] », a dit à IRIN le directeur de l'initiative de recherche sur la gestion publique arabe (Arab Public Management Research Initiative) de l'École d'administration publique de Dubaï.

Il a commencé par chercher des études sérieuses qui auraient déjà été publiées sur le sujet : « Je n'en ai pas trouvé beaucoup ». Puis, il a demandé aux pays donateurs évaluant leur propre travail de lui présenter leurs rapports annuels : « Il n'y en a presque pas [...] Personne ne posait ces questions. »

M. Al-Yahya a passé six mois à parcourir la presse locale et à interviewer des responsables de l'aide du Golfe peu disposés à s'exprimer. Il a parfois dû rencontrer cinq ou six personnes dans un même ministère pour obtenir un tableau complet.

« Un responsable me disait : "Je sais qu'un autre département du ministère donne également de l'argent, mais je ne sais pas ce qu'ils font" [...] Les départements ne s'informent pas mutuellement de leurs activités. »

M. Al-Yahya est finalement parvenu à établir la première estimation réelle du rôle de la région dans le domaine de l'aide humanitaire : les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont donné 120 milliards de dollars depuis le début des années 1970, a-t-il conclu.

Les responsables de l'aide internationale qui agissent dans le cadre de mécanismes multilatéraux reconnaissent que les pays du Golfe donnent d'importantes sommes d'argent sous forme d'aide humanitaire. Ils déplorent cependant depuis longtemps un manque d'information concernant les destinataires et les circonstances de ces aides, ainsi que la façon dont elles sont utilisées. Cette absence d'information serait due à un manque de professionnalisation, alors que le rôle de ces pays dans le secteur humanitaire croît rapidement. Elle aurait également pour cause la méfiance qui règne depuis plusieurs dizaines d'années entre le système humanitaire général et les organisations d'aide du monde arabe et musulman.

Lors d'une conférence organisée récemment à Koweït par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) et l'Organisation internationale de bienfaisance islamique (IICO) du Koweït afin de favoriser les partenariats, les organisations d'aide humanitaire de la région ont parlé de cette méfiance avec une honnêteté et une franchise sans précédent. Les travailleurs humanitaires du Golfe reconnaissent d'ailleurs de plus en plus le besoin de mieux communiquer et coordonner l'aide internationale.

Un nouveau portail Internet bilingue créé par l'OCHA a été inauguré lors de la conférence, qui a eu lieu les 12 et 13 septembre. Son but est de combler le manque d'information en apportant aux bailleurs de fonds des pays du Golfe des nouvelles en arabe sur les activités des Nations Unies et en informant en anglais les membres des Nations Unies des actions des bailleurs de fonds du Golfe. Ce portail comprend notamment une description de tous les principaux organismes d'aide humanitaire de la région et l'actualité des financements. Mais l'adhésion des acteurs de la région est essentielle au succès de ce site.

« Si nous voulons des partenariats, nous avons besoin d'informations de base », a dit aux participants Majed Abu Kubi, reponsable du programme de sensibilisation de l'OCHA dans le Golfe. « Ce n'est pas un projet de l'OCHA. C'est le vôtre. »

Des efforts ont déjà été entrepris en faveur de la coordination. L'Organisation des Sociétés arabes du Croissant-Rouge et de la Croix-Rouge réunit ainsi chaque année toutes les sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de la région.

Progrès et obstacles

Aux Émirats Arabes Unis, l'Office pour la coordination de l'aide étrangère enregistre depuis 2009 toutes les aides étrangères, qu'elles soient gouvernementales ou autres.

« Nous essayons de sensibiliser les bailleurs de fonds des Émirats à l'importance de la coordination et les incitons à se concentrer davantage sur l'aide au développement », a dit le directeur général de l'Office, Hazza Alqahtani. « Nous devons remédier à [la crise] humanitaire. Mais [...] nous ne voulons pas nous contenter de distribuer des fournitures d'urgence, puis partir. Nous devons prêter attention, [...] dans les pays musulmans et arabes, à la phase de rétablissement. »

« Chaque pays a ses propres organisations, qui sont en concurrence les unes avec les autres - non seulement au niveau du CCG, mais au sein même des pays »

Selon une étude publiée en 2011 par le Global Public Policy Institute, l'Arabie Saudite, principal bailleur de fonds du Golfe et l'un des plus importants au monde, tente également d'améliorer sa communication concernant l'aide qu'elle fournit à l'échelle internationale. Le pays réagit ainsi aux critiques l'accusant d'incohérence et de parti pris régional dans l'attribution de ses aides et fait preuve d'un « sentiment exacerbé de confiance et de fierté nationale [due à] son influence économique croissante sur l'échiquier régional et mondial ». Cette étude, qui souligne des problèmes de coordination, de gouvernance et de redevabilité dans les structures humanitaires saoudiennes, a conduit le Croissant-Rouge saoudien et d'autres organismes à s'engager dans une restructuration, a dit M. Al-Yahya.

Tous les pays du Golfe ont mis en place ou sont actuellement en train de mettre en place une unité centrale de coordination visant à surveiller et coordonner les activités humanitaires et de développement, a-t-il ajouté. Il a cependant insisté sur le fait que le manque de capacité allait continuer à faire obstacle aux activités de cette unité.

Lors de la conférence au Koweït, certains participants ont appelé à la création d'un organe régional qui assurerait le suivi et la coordination de toutes les aides provenant du Golfe.

Mais, selon des fonctionnaires du Golfe et du monde arabe, les efforts de coordination réalisés par le passé ont été freinés par la volonté de chaque pays ou organisation de se mettre en avant.

« Chaque pays a ses propres organisations, qui sont en concurrence les unes avec les autres - non seulement au niveau du CCG, mais au sein même des pays », a dit M. Al-Yahya lors de la conférence.

Un haut diplomate arabe a dit à IRIN que la Ligue arabe n'avait pas réussi à créer de véritable antenne de coordination humanitaire, car « les pays n'en veulent pas. Ils agissent de manière bilatérale afin de pouvoir brandir leur propre drapeau. »

Interventions d'urgence et préparation

Les acteurs du secteur sont peut-être plus enclins à coordonner leurs actions en ce qui concerne les interventions d'urgence et la préparation aux catastrophes.

Le ministre des Affaires étrangères du Qatar a lancé une nouvelle initiative mondiale visant à renforcer la coordination civile et militaire dans le cadre des interventions en réponse aux catastrophes naturelles. Cette initiative, appelée « HopeFor », cherche à créer des centres d'excellence à travers le monde afin de rassembler et d'échanger les meilleures pratiques et les leçons apprises, de faire le lien avec les systèmes d'alerte précoce, de gérer une base de contacts et de promouvoir des accords régionaux et sous-régionaux. L'objectif est de garantir que les ressources militaires et de défense civile soient utilisées de manière coordonnée, dans le sens des mécanismes de réponse humanitaire d'urgence des Nations Unies.

« Il y a une coordination, il y a des partenariats. Mais cela se limite à quelques organisations. Comment peut-on tirer parti de ces expériences et les mettre en commun ? », a demandé Ahmed Al-Mereikhy, directeur du département de Développement international du ministère qatari des Affaires étrangères, à ses confrères lors de la conférence.

Dans les prochains mois, le CCG ouvrira un centre de gestion des urgences au Koweït afin de favoriser la coordination entre les centres nationaux de gestion des catastrophes dans le Golfe, d'apporter un soutien aux interventions nationales pour répondre à des difficultés telles que les épidémies, les marées noires, le changement climatique et l'épuisement des ressources en eau et, enfin, de renforcer les capacités de préparation dans la région.

Changer la culture

« La préparation [aux catastrophes] est un peu négligée ici », a dit à IRIN Abdul Aziz Yousif Hamza, directeur du nouveau centre. « La préparation exige des fonds importants. La norme ici est de débloquer des fonds lorsqu'une crise éclate. Nous essayons de changer la culture des gens [...] En temps de crise, tous les pays unissent leurs forces. Pourquoi ne le font-ils pas avant la crise ? »

Plusieurs universités du Golfe, dont l'université du Roi Saoud, en Arabie Saoudite, prévoient d'introduire dès 2013 une filière de gestion des organismes à but non lucratif dans leurs cursus de master, afin de mieux préparer la prochaine génération de travailleurs humanitaires de la région.

Mais les observateurs se demandent si toutes ces initiatives vont dépasser le stade du projet et être réellement mises en œuvre.

Les participants à la conférence de Koweït ont suggéré quelques autres idées : des programmes d'échange permettant à des travailleurs humanitaires des pays du Golfe d'être détachés aux Nations Unies, un colloque spécifiquement consacré à trouver des solutions au manque de confiance, l'introduction d'incitations au sein des organisations humanitaires afin de favoriser la collaboration et la coopération et un cadre légal obligeant ces organisations à rendre des comptes.

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