Toujours pas de politique claire pour faire face au problème du déplacement

Le camp poussiéreux d’al-Rustumiya, situé à la périphérie de la capitale irakienne Bagdad, ressemble davantage à un monceau de guenilles, de gravats et de déchets qu’à un quartier – et pourtant, ses habitants n’ont d’autre souhait que d’y rester.

Installés illégalement sur un terrain public, ils risquent à tout moment d’être expulsés, mais ils disent qu’ils ne peuvent pas rentrer dans leur ville d’origine.

« On ne peut pas nous laisser vivre dans cette instabilité », a dit Abu Ahmed, un représentant du camp, à une délégation de responsables du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qui ont effectué une visite en juillet. « Nous ne vous demandons rien – juste une situation stable ».

Le plus important est d’avoir un logement permanent, a-t-il dit – « n’importe où ».

Plus de 100 familles se sont installées sur ce terrain, qui appartient au ministère de la Défense, en 2006.

Elles ont été déplacées à plusieurs reprises au cours de ces dernières décennies – suite à la politique de désarabisation menée par l’ancien président Saddam Hussein dans les territoires contestés et aux violences religieuses qui ont secoué le pays en 2006-2007 – et ont trouvé la sécurité dans ce camp. Elles occupent des maisons abandonnées ou des abris qu’elles ont construit avec de la boue.

« Je ne me sens nulle part chez moi en Irak », a dit l’un des résidents du camp tout en chassant les mouches qui tournaient autour de son visage. « Nous avons le sentiment que le gouvernement ne nous aide pas ».

L’été, les températures dépassent les 50 degrés et le camp n’est pas raccordé à l’électricité. L’eau stagne dans les fossés le long des routes et les résidents du camp profitent illégalement du réseau d’alimentation en eau de la ville. La plupart des familles ont un soutien de famille – généralement un fils qui gagne 15 000 dinars irakiens (moins de 13 dollars) par jour – qui parvient tout juste à nourrir ses proches (la viande et les fruits sont rares), mais ne gagne pas suffisamment d’argent pour régler les soins médicaux lorsque l’un des siens est malade. Un travailleur humanitaire a indiqué que les conditions de vie de certains de ces déplacés étaient comparables à celles des déplacés de la province du Darfour au Soudan.

Malgré tout, les familles survivent dans ces conditions, disent les résidents : « Notre seul problème est le logement ».

Environ quatre ans après la fin de la guerre civile, plus de 1,3 million d’Irakiens n’ont toujours pas retrouvé leur logement. Bon nombre d’entre eux vivent dans l’incertitude, tandis que la bureaucratie et le manque de vision entravent les efforts entrepris pour trouver des solutions à long terme.

Incertitude

Il y a quelques mois, les forces de sécurité irakiennes sont venues dans le camp d’al-Rustumiya, disent les résidents, et ont menacé de les expulser.

« De temps en temps, les employés du ministère de la Défense viennent à cheval pour nous rappeler que le terrain leur appartient », a dit Khalaf Ghaith Hussein, un autre responsable de la communauté.

« Nous avons toujours le sentiment d’être des déplacés », a dit Abu Ahmed. « Notre situation n’est pas stable ».

De manière générale, les communautés locales acceptent les déplacés, mais l’amélioration de la situation sécuritaire en Irak au cours de ces dernières années a fait monter la pression pour trouver des solutions à long terme. Cependant, les résidents du camp indiquent que la situation dans leur région d’origine – la province contestée de Diyala – est trop instable pour qu’ils y retournent. De plus, la plupart d’entre eux n’ont pas de terrain là-bas.


Photo: Heba Aly/IRIN
Cet enfant est malade, mais sa famille n’a pas les moyens de payer ses frais médicaux. Bon nombre des personnes installées à al-Rustumiya ont du mal à survivre

« Si on m’expulse, où vais-je aller ? », a demandé un résident assis sur le sol de sa maison sans meubles tout en s’éventant avec un morceau de carton. « J’achèterai une tente et je trouverai un endroit pour l’installer ».

Le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) indiquent que 90 pour cent des personnes déplacées par le récent conflit souhaitent s’installer dans les régions où elles se trouvent – parce que les tensions religieuses empêchent leur retour ou parce qu’elles n’ont rien chez elles.

Les personnes qui ont fui la région autonome kurde dans le nord de l’Irak se sont installées ici, pour certaines d’entre elles de manière permanente, semble-t-il, et ont même changé leur document d’identité pour indiquer qu’elles sont « kurdes » et non pas « arabes ». Cependant, près d’un demi-million de personnes vivotent dans l’un des 382 camps irakiens et les observateurs indiquent que le gouvernement n’a pas de véritable stratégie pour répondre à la question des déplacés.

Premières étapes

Un nouveau projet pilote développé par le HCR a permis de faire un premier pas.

Le mois dernier, l’agence a commencé à terrasser le terrain du quartier Sabea Al-Boor de Bagdad : elle y fera construire des logements pour accueillir 700 des déplacés installés dans la capitale, y compris des résidents du camp d’al-Rustumiya. Les premières briques doivent être posées cette semaine.

Après deux ans de négociations laborieuses avec plusieurs ministres, le ministère de la Défense a donné ce terrain au HCR. Il sera la propriété des déplacés pendant une période de 15 ans et un nouveau contrat devra ensuite être négocié avec le gouvernement.

Mais cette étape – longtemps retardée par la bureaucratie – n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Selon le HCR, il faudra dix années supplémentaires pour que des logements soient construits dans tout le camp.

Le ministre adjoint chargé des déplacements et des migrations, Salam Dawod Al Khafagy, indique que plusieurs autres terrains sont inclus dans le projet, mais : « Il faut du temps. Il est difficile d’obtenir un permis pour un terrain. C’est très compliqué. Il faut s’adresser à plusieurs ministres et à plusieurs départements », a-t-il dit à IRIN. Il a reconnu que la coordination entre les organes gouvernementaux « n’est pas ce qu’elle devrait être ». Les travailleurs humanitaires disent que les déplacés sont souvent négligés : les organes gouvernementaux se rejettent la responsabilité de la question des déplacés et les conseils des districts locaux font tout ce qu’ils peuvent pour les faire partir.

Clore le dossier

Le gouvernement souhaiterait clore le dossier des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays (PDI) : il a proposé d’offrir quatre millions de dinars (3 430 dollars) aux déplacés qui retournerait chez eux et 2,5 millions de dinars (2 145 dollars) aux déplacés qui s’installeraient sur place ou dans un autre lieu de manière permanente. Un nombre croissant d’Irakiens sont revenus après avoir été déplacés à l’intérieur ou à l’extérieur de leur pays en 2011.

Mais les travailleurs humanitaires indiquent que les compensations proposées sont insuffisantes pour construire un futur durable. Même en prenant en compte les taux en vigueur, le Ministère a été obligé de suspendre le versement des allocations d’intégration en raison d’un manque de fonds. Il indique donner la priorité aux réfugiés syriens qui entrent dans le pays et aux réfugiés irakiens qui reviennent de Syrie.

D’autres facteurs compliquent la situation : bon nombre de PDI ne sont pas enregistrés auprès du gouvernement, parce que le processus est trop compliqué ou mal expliqué ou parce qu’ils ne remplissent pas les critères spécifiques. D’autres, qui sont enregistrés en tant que déplacés dans d’autres régions, ne sont plus considérés comme des PDI, parce qu’ils sont autonomes et qu’ils ont accès aux soins de santé, à l’éducation, à des moyens de subsistance et à des papiers d’identité. D’autres encore n’ont jamais été enregistrés en tant que PDI, mais ont migré à Bagdad, et se sont installés dans des camps en raison de leur statut socio-économique, contribuant ainsi aux problèmes urbains croissants.

Et alors que les réfugiés Irakiens qui s’étaient installés en Syrie, un pays aujourd’hui secoué par les conflits, rentrent chez eux, certains pourraient se retrouver dans des situations identiques – perdus dans un pays dont le gouvernement a déjà beaucoup de problèmes à régler et où, selon les observateurs et d’anciens bureaucrates, les responsables sont nommés en raison de leur fidélité et non de leurs compétences.

Abu Ahmed dit : « Étant donné que l’instabilité règne dans le pays, personne ne prend de décisions pour régler notre situation ».

ha/cb-mg/amz