Politique, pâturage et conflit

Des milliers de personnes ont fui leur domicile alors que de nouveaux affrontements ont éclaté entre les communautés rivales de la province Nord-Orientale du Kenya, faisant 17 victimes, selon des responsables. 

Ces violences surviennent après le massacre quelques jours plus tôt de 52 habitants d’un village côtier du district de Tana River. Si les incidents, qui ont provoqué des déplacements de masse, sont survenus sur fond de rivalités pour les ressources, ils sont de plus en plus souvent inspirés par des motifs politiques.

Représailles

Le dernier incident s’est déroulé dans le nord-ouest du pays : cinq habitants de la région de Banissa, dans le district de Mandera, ont été abattues le 26 août.

« Les responsables de ces attaques voulaient se venger. Arrivés d’Éthiopie, ils ont tué cinq personnes et sont repartis », a dit un responsable du gouvernement local qui a souhaité garder l’anonymat.

Selon la Croix-Rouge du Kenya, 12 personnes ont trouvé la mort au cours d’affrontements à Banissa et dans le district voisin de Rhamu au début du mois d’août. 

« Au moins 3 500 familles ont été déplacées à l’intérieur de Banissa et de Rhamu. Elles ont été obligées de fuir et vivent désormais dans des conditions lamentables, sans eau, sans nourriture, sans médicaments et sans abri », a indiqué le communiqué de la Croix-Rouge.

Nelly Muluka, porte-parole de la Croix-Rouge, a dit que le nombre total de déplacés était probablement bien plus élevé. « On nous a dit que beaucoup de personnes étaient parties s’installer sur des zones de pâturage où elles se sentent en sécurité », a-t-elle dit.

« Les familles déplacées vivent dans des conditions lamentables, sans eau, sans nourriture, sans médicaments et sans abri. […] Les communautés attaquées ont vu leurs biens et leur logement détruits dans les affrontements », a noté le communiqué, soulignant que de nombreuses têtes de bétail avaient été volées au cours des incidents.

« L’hôpital du district de Rhamu manque de fournitures médicales et de personnels de santé alors qu’il doit soigner un nombre croissant de patients venant des zones touchées par les conflits dans la région. On note également que l’établissement manque d’ambulances pour transporter les patients vers l’hôpital du district de Mandera dans un délai raisonnable », a dit la Croix-Rouge, ajoutant que plusieurs écoles de Banissa avaient été vandalisées.

Dans le district de Mandera, les activités commerciales ont également été perturbées et un couvre-feu a été mis en place. « Nous n’avons plus de taxis, plus de boutiques ou d’hôtels ouverts la nuit. Nous perdons beaucoup d’argent. Beaucoup d’entre nous sommes touchés par l’insécurité. Nous n’avons pas les moyens de faire vivre nos familles », a dit Mukhtar, un chauffeur de taxi de Mandera.

Des fonctionnaires ont fui la zone. « Je vis désormais à Wajir. Je suis arrivé le dimanche [26 août] de Mandera après avoir reçu des menaces. Beaucoup de fonctionnaires, et notamment des personnels de santé et des personnels techniques, ont quitté Mandera », a dit à IRIN un fonctionnaire. Certains villages au nord de Mandera et de Banissa sont également désertés.

La région de Wajir n’a pas été épargnée par les violences : le 23 août, des affrontements entre les communautés Garrey et Degodia se sont soldés par la destruction de biens et par le déplacement de près de 100 familles dans un camp provisoire installé à proximité du commissariat de police local. 

Sous haute tension

Pendant ce temps, les tensions restent élevées dans la zone côtière proche du site du massacre du 21 août. Quelque 600 familles de la communauté des pasteurs Orma ont été déplacées dans la région et craignent de nouvelles attaques, selon Salim Golo, responsable du comté.

« La forte présence des combattants Pokomo nous inquiète. Ils campent sur une île de Tana River. Nous avons informé l’administration et la police de leur présence, mais malheureusement aucune action n’a été entreprise », a-t-il dit.

Une équipe de médecins dépêchés par le gouvernement et de travailleurs de la Croix-Rouge s’est rendue dans un camp de fortune de la région et ont constaté « qu’il n’y avait ni abris, ni latrines. Les PDIP n’avaient pas de produits alimentaires et se nourrissaient uniquement de noix de coco. Les enfants étaient exposés au froid et devaient dormir sur un sol humide et marécageux sans vêtements chauds ». 


Photo: Kenya Red Cross
Des centaines de personnes ont été déplacées après le récent massacre de 52 personnes dans le district côtier de Tana River

L’équipe a fourni des toiles en plastique, des jerricans pliables, des moustiquaires, du savon, des épurateurs d’eau, des kits de cuisine, du riz, de l’huile de cuisine et des haricots.

S’exprimant après le massacre de Tana River, Abbas Gullet, secrétaire général de la Croix-Rouge du Kenya, a indiqué que plus de 200 personnes avaient été tuées au cours des affrontements entre communautés depuis le début de l’année, établissant un lien entre ces conflits et les élections générales qui devraient se tenir en mars 2013.

« Notre pays a été secoué par des violences pré-électorales en 1992, 1997 et 2002. En 2008, le pays a connu les pires violences post-électorales de son histoire. Il est évident que nous n’avons pas tiré les leçons du passé et que nous ne faisons rien pour mettre fin au cycle de violences électorales, aux meurtres, à la souffrance et à la destruction des biens », a-t-il dit.

« Les élections auront lieu dans six ou sept mois et les violences vont se poursuivre si nous n’intervenons pas de manière drastique, maintenant et pas demain », a-t-il prévenu, demandant à ce que les personnes qui orchestrent les violences soient jugées rapidement.

La politique et les pénuries attisent la violence

Depuis l’adoption d’une nouvelle constitution en 2010, une partie importante du pouvoir politique et des ressources financières associées a été transférée de la capitale aux régions, avec la création de postes dans les régions administratives. 
« Si les violences semblent être liées à des rivalités anciennes pour les ressources, comme l’eau et les pâturages, il apparait que les meurtres sont inspirés par un motif politique lié à la redéfinition des frontières politiques et aux élections générales de l’année prochaine », a dit Aeneas Chuma, Coordonnateur humanitaire des Nations Unies au Kenya, dans un communiqué récent.

Cependant, d’autres facteurs de conflit plus anciens et moins localisés devraient pris en compte, selon Choice Okoro-Oloyede, agente de liaison et de mobilisation pour la branche de l’Afrique de l’Est du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, un partenaire de l’initiative multi-agences Security in Mobility initiative (SIM, Sécurité dans la mobilité).

« Les communautés pastorales de la Corne de l’Afrique sont devenues des zones de conflits de faible intensité ; elles demandent la mise en œuvre d’interventions durables et soutenues pour la prévention des conflits », a-t-elle dit à IRIN.

« Le Kenya est particulièrement vulnérable en raison de son positionnement géographique. Les incidents liés au vol de bétail sont en augmentation dans la région, les éleveurs essayant de reconstituer des cheptels gravement affectés par les graves sécheresses à répétition. Le pays est situé à l’épicentre d’une zone marquée par des conflits liés aux ressources que se disputent les pasteurs de la Corne de l’Afrique », a dit Mme. Okoro-Oloyede. 

« Des troupeaux décimés, des pâturages limités, un manque d’eau lié aux sécheresses, et la présence d’armes légères ont provoqué une augmentation des déplacements transfrontaliers de pasteurs partis à la recherche de pâturages et engendré des conflits transfrontaliers armés violents », a-t-elle dit.

En 2011 par exemple, 370 décès liés au conflit ont été enregistrés dans les régions touchées par la sécheresse dans le nord-est du Kenya. La majorité des victimes étaient des pasteurs pris dans les conflits ethniques liés au bétail et aux pâturages. En 2010, 179 décès ont été signalés.

« La liberté et la flexibilité de mouvement à l’intérieur et à l’extérieur du pays est essentielle à la viabilité du mode de vie des pasteurs nomades – surtout dans le contexte du changement climatique », a dit Mme Okoro-Oloyede. 

« Toutefois, des preuves supplémentaires montrent que la mobilité est restreinte pour différentes raisons, ce qui diminue la capacité des pasteurs à réduire les risques et à faire face aux chocs climatiques et autres catastrophes. Des frontières administratives sont dessinées sans prendre en compte les besoins des pasteurs en termes de mobilité, ce qui engendre des conflits et de l’insécurité. Les pasteurs sont poussés à la périphérie alors que d’autres moyens de subsistance empiètent sur leur terre », a-t-elle dit.

na-aw/am/rz-mg/