Le temps presse pour résoudre la crise de l’eau

Sous un escalier, accrochés à un mur de la Grande Mosquée de Sanaa, des groupes de femmes et d’enfants traînent des bidons en plastique sous la robinetterie d’une fontaine publique qui fuit. Quelques jeunes enfants transportent tant bien que mal des bidons faisant presque leur taille, tout en se faufilant entre la fontaine et les brouettes utilisées pour ramener l’eau au foyer.

Dans les villes comme dans les villages, c’est ainsi que des millions de Yéménites assurent leur approvisionnement en eau quotidien.

Étant donné qu’ils sont peu à avoir les moyens de payer pour que l’eau soit pompée vers leur immeuble, les fontaines publiques urbaines gratuites restent la seule option pour la plupart des gens. Umm Husein, une habitante de la capitale Sanaa, a déclaré qu’elle avait de l’eau du robinet une à deux fois par semaine seulement. Les déplacements à la fontaine communale – qui empiètent sur le temps de travail et sur les études – mobilisent toute sa famille. « Les femmes, les enfants, chaque jour nous allons à la fontaine pour prendre de l’eau », a-t-elle dit.

L’eau et l’assainissement sont des problèmes chroniques au Yémen où, en moyenne, chaque Yéménite a seulement accès à environ 140 mètres cubes par an, tous usages confondus. (Au Moyen Orient, la moyenne est d’environ 1 000 mètres cubes par personne et par an.) D’après des travailleurs humanitaires et un fonctionnaire, ces dernières années, le gouvernement de l’ex-président Ali Abdullah Saleh avait pris des mesures pour améliorer l’accès à l’eau au Yémen, mais les troubles politiques survenus lors du soulèvement de l’an dernier ont relégué la question de l’eau en bas de la liste des priorités du nouveau gouvernement.

Changement de priorités

Il y a deux ans, l’organisme gouvernemental responsable de l’eau en milieu rural au Yémen (GRWA - General Rural Water Authority) a demandé une évaluation générale des projets hydrauliques existants et de leur aire de couverture. Les organisations participant à cette évaluation avaient décidé collectivement de concentrer leurs efforts sur la récupération des eaux de pluie dans les hauts plateaux du Yémen, et sur le forage de puits dans les zones côtières et désertiques. Finalement, le chaos politique qui s’ensuivit a enrayé les progrès de mise en place des solutions, selon Abdulwali El Shami, un ingénieur du projet de travaux publics (PWP - Public Works Project) du gouvernement à Sanaa.

Confronté à une crise multi-dimensionnelle, le nouveau président, Abd Rabbu Mansoor Hadi, a mobilisé peu de moyens pour résoudre la crise de l’eau qui menace la majorité des Yéménites. En effet, Ghassan Madieh, spécialiste de l’eau pour l’UNICEF à Sanaa, a déclaré qu’il ne « constatait pas de véritable attention portée au problème de la rareté de l’eau ou de la faible couverture du système hydraulique et d’assainissement ».

Jerry Farrell, directeur national de Save the Children (Sauvons les enfants) au Yémen, a renchéri : « [En juin], le ministère de la Planification a dévoilé son plan pour les 20 prochains mois… et l’eau se trouvait tout en bas de la liste ».

Bien que des solutions existent, la volonté et l’attention nécessaires pour les mettre en pratique restent absentes, d’après les observateurs. M. Farrell a déclaré que sans un engagement plus ferme du gouvernement sur la question de l’eau, les organisations humanitaires internationales qui traitent ce problème ne pourront pas travailler efficacement dans le pays. Le gouvernement doit également prévoir des subventions pour les plus pauvres, en parallèle du développement des infrastructures hydrauliques, a-t-il ajouté.

Un pays asséché

Le spectre d’un pays asséché menace le Yémen et ses quelque 25 millions d’habitants.

Avec des cours d’eau et des réservoirs naturels qui se vident chaque jour un peu plus, la ville de Sanaa risque de devenir la première capitale au monde à épuiser ses ressources en eau propre. Selon M. El Shami, la nappe phréatique de la ville est passée bien en dessous du niveau de durabilité à cause de l’explosion démographique, du manque de gestion des ressources en eau et, surtout, du forage incontrôlé. D’après lui, là où la nappe phréatique de Sanaa se situait à 30 mètres sous terre dans les années 1970, elle se retrouve désormais enfouie à 1 200 mètres dans certaines zones.

« Cela sera très éprouvant pour le peuple yéménite. Il devra faire des choix pour survivre, car l’eau, c’est la vie et l’eau, c’est la survie »

Les ressources en eau de ce pays majoritairement aride ont été la source de conflits ethniques longs de plusieurs décennies, en particulier entre les groupes nomades. Au nord, dans le gouvernorat d’Al-Jawf, un conflit opposant les deux principaux groupes locaux se poursuit sans relâche depuis presque trente ans, principalement du fait de l’emplacement contesté d’un puits sur la frontière territoriale.

Selon Abdulwali El Jilani, spécialiste de l’eau à Sanaa en partenariat avec le projet d’aide aux communautés (Community Livelihood Project), un programme visant à améliorer l’accès à l’eau, financé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID - US Agency for International Development), les tensions vont s’intensifier à mesure que les ressources en eau diminuent : « L’eau est et restera la source de conflits exacerbés dans le futur ».

Le manque d’accès à un approvisionnement en eau de qualité a entraîné la propagation de maladies d’origine hydrique à une échelle jamais atteinte depuis des décennies, selon M. Madieh de l’UNICEF. La dengue, la diarrhée et le choléra, par exemple, se sont propagés à des taux alarmants dans les zones rurales où l’accès à l’eau propre est limité. Pour l’année 2011 uniquement, plus de 30 000 Yéménites souffraient de diarrhée liquide aiguë.

D’après M. Madieh, la grande majorité de l’eau au Yémen – jusqu’à 90 pour cent – est destinée à l’agriculture à petite échelle alors que ce secteur représente seulement 6 pour cent du PIB. Bien qu’il existe peu de statistiques précises disponibles sur le sujet, selon lui, 50 pour cent de l’ensemble de l’eau à usage agricole est destiné à la culture du khat, une plante narcotique mâchée par une majorité de Yéménites. Ainsi, presque 45 pour cent de la totalité de l’eau au Yémen est utilisée pour cultiver une plante qui ne nourrit personne, dans un pays où presque la moitié de la population souffre d’insécurité alimentaire.

Alors que la situation hydrique est désespérée dans de nombreuses villes, elle est pire encore dans les zones rurales. Selon la dernière enquête sur l’eau en milieu rural menée par le GRWA et complétée cette année, l’accès à des ressources en eau améliorées – eau courante, sources protégées et puits – est limité à 34 pour cent des zones rurales, contre 70 pour cent des zones urbaines.

Les femmes des villages passent une grande partie de leur journée à parcourir plusieurs kilomètres le long de chemins en terre pour atteindre les rares puits qui ne sont pas encore asséchés. Nombre d’entre elles se ravitaillent dans des cours d’eau pollués par des déchets et essaient d’assainir l’eau par des systèmes de filtrage rudimentaires.

Démarches à venir

Pourtant le Yémen est loin d’être dépourvu de stratégies pour améliorer l’accès à l’eau. M. El Shami a déclaré que le PWP construisait des réservoirs pour recueillir l’eau de pluie dans les zones rurales pour que les villageois n’aient pas à marcher des heures pour trouver de l’eau. Ces réservoirs ont des systèmes de filtrage intégrés et fournissent de l’eau propre dans des endroits où il est difficile de s’en procurer.

« Nous nous efforçons d’employer des moyens naturels », a déclaré M. El Shami, faisant allusion au fait de ne pas forer ou transporter l’eau par camion, des méthodes courantes pour obtenir de l’eau dans les zones où cette ressource est particulièrement difficile à trouver. « Nous ne voulons pas que les villageois déploient autant d’efforts juste pour aller chercher de l’eau ».

M. El Jilani, spécialiste de l’eau, a déclaré que des militants yéménites essayaient de sensibiliser les gens au niveau local sur l’état d’urgence hydrolique. L’organisation d’ateliers régionaux sur les techniques de préservation de l’eau est une méthode sur laquelle les militants s’appuient en espérant qu’elle crée une implication locale autour du problème. « Les citoyens ont également un rôle à jouer », a-t-il relevé, « en s’engageant dans la voie de la reconstruction et en améliorant la gestion de l’eau dans leurs zones ».

Cependant, les experts s’accordent à dire que si le pouvoir au Yémen ne prend pas de mesures significatives rapidement, les conséquences seront dramatiques.

« D’ici 10 ans, nous n’aurons plus que des solutions chirurgicales à notre portée », a affirmé M. Madieh. « Cela sera très éprouvant pour le peuple yéménite. Il devra faire des choix pour survivre, car l’eau, c’est la vie et l’eau, c’est la survie ».

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