Une réconciliation difficile

Les arrestations arbitraires, les enlèvements et les actes de torture perpétrés par les groupes armés et les forces gouvernementales depuis la fin des troubles sanglants qui ont secoué la Côte d'Ivoire après les élections de 2010-2011 entravent la réconciliation nationale et suscitent la terreur et la méfiance des populations civiles.

Selon un groupe de défense des droits de l'homme local, quelque 200 partisans du président déchu Laurent Gbagbo ont été placés en détention, principalement dans le nord de la Côte d'Ivoire. M. Gbagbo, qui est détenu par la Cour pénale internationale (CPI), a refusé de reconnaître la victoire de l'actuel président Alassane Ouattara aux élections de 2010, déclenchant des affrontements qui ont fait plus de 3 000 morts.

Dans les villes de Daloa et d'Issia, situées dans l'ouest et dans le centre du pays respectivement, plusieurs civils ont été arrêtés et maltraités par des chasseurs traditionnels armés, communément appelés Dozos, qui exercent des opérations de sécurité non autorisées ; les troupes des Forces républicaines, qui ont apporté leur soutien à M. Ouattara, ont pour leur part perpétré des violences dans l'ouest du pays. Bon nombre de soldats ne respectent pas la chaîne de commandement militaire, a indiqué la Ligue ivoirienne des droits de l'homme (LIDHO).

« Il règne toujours une certaine confusion dans le pays. Il n'y a pas de répartition claire des responsabilités au plus haut niveau de l'État, si bien qu'on ne sait pas qui arrête qui, et les mauvais traitements se poursuivent », a indiqué René Hokou Legré, directeur de la LIDHO.

« Des charges ont été retenues contre de nombreuses personnes. Les choses ne sont pas faites dans les règles. Des personnes ont été arrêtées et emprisonnées, et elles ne bénéficient même pas de droits de visite - on a l'impression que des choses sont gardées secrètes », a-t-il dit.

Un rapport rédigé en janvier 2012 par l'expert indépendant des Nations Unies sur la situation des droits de l'homme en Côte d'Ivoire a montré que la plupart des violations provenaient « moins d'une quelconque complicité de l'État que de ses carences à les prévenir, en raison notamment de la difficulté à reformer le secteur de la sécurité et à restaurer l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire ».

Dans le district de Yopougon, l'un des quartiers d'Abidjan les plus sévèrement touchés par les violences post-électorales, Cyrille Adiko*, 33 ans, a raconté qu'il avait été arrêté en compagnie d'une dizaine d'autres habitants en avril et qu'ils avaient été présentés à la télévision nationale comme des mercenaires fomentant un coup d'état.

« Nous n'avons pas vu la lumière du soleil pendant dix jours. Des hommes armés nous ont attaché les mains et les pieds. Parfois, nous n'avions que de l'eau et des biscuits », a dit M. Adiko. « Lorsque nous sommes arrivés, une dizaine d'autres personnes étaient enfermées dans une autre cellule dans des conditions difficiles ».

Le même jour, Bertin Djédjé*, qui est également originaire de Yopougon, a été arrêté pour la troisième fois. « Les deux premières fois, j'ai eu de la chance, car j'avais ma carte d'identité professionnelle, mais cette fois-ci, mon nom était associé avec la région de l'ancien président. Les soldats nous ont humiliés. Je ne crois pas à la réconciliation dans notre pays dans les conditions actuelles », a-t-il dit.

En juillet 2011, trois mois après l'arrestation de M. Gbagbo et la prise de fonction du président Ouattara, la Côte d'Ivoire a établi la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR), mais, en dépit d'une réduction des violences, le panel a du mal à promouvoir l'unification d'un pays déchiré par une succession de crises et de profondes divisions politiques et ethniques.

Ouattara Karim, conseiller en charge de la jeunesse de la CDVR, a indiqué que l'arrestation des partisans de l'ancien président, et plus particulièrement des personnes associées à Charles Blé Goudé, un militant pro-Gbagbo et un leader des jeunes partisans accusé par des groupes de défense des droits de l'homme d'avoir joué un rôle dans les troubles et qui est sous le coup d'un mandat arrêt international émis par Abidjan, entravait la réconciliation.

« J'ai du mal à comprendre la situation : nous faisons notre possible pour bâtir la confiance entre les Ivoiriens, mais on dirait qu'un bulldozer détruit tous nos efforts. La situation ne me satisfait pas. Nous devrions mettre fin à ces choses [arrestations] et mettre en ouvre un véritable processus de réconciliation des Ivoiriens », a dit M. Karim à des journalistes en juin.

« Le gouvernement, par l'entremise du Premier ministre, a engagé des discussions avec l'opposition," a indiqué le porte-parole du gouvernement Bruno Koné. « Il y a des signes d'ouverture dans le processus national de réconciliation. Il y a des difficultés, mais le processus est en marche. La CDVR établie par le président Ouattara fonctionne ».

Gilbert Gonnin, un professeur d'histoire à l'université de Cocody d'Abidjan, a également critiqué les arrestations, qu'il a qualifiées de justice du vainqueur. « Des efforts ont été réalisés, mais les efforts de réconciliation sont entravés par les arrestations et les enlèvements », a dit M. Gonnin à IRIN.

« Nous ne pouvons pas atteindre la paix quand certains habitants ont l'impression d'être des victimes de la justice du vainqueur », a-t-il dit. « Il faut une justice équitable pour ramener la confiance - sans cela, la réconciliation ne sera qu'un mot creux ».

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