Le détournement de médicaments met en péril la gratuité des soins médicaux

D’après des enquêtes réalisées par la Sierra Leone Anti-Corruption Commission (ACC - Commission anti-corruption de Sierra Leone), les hôpitaux publics et les dispensaires du pays sont confrontés à une grave pénurie de médicaments destinés au programme de soins médicaux gratuits. En effet, les praticiens détournent ces médicaments pour les vendre.

Depuis 2010, les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans sont dispensés de frais d’utilisation, ce qui leur permet de consulter des professionnels de la santé, et de recevoir gratuitement des médicaments. Selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), en Sierra Leone, une femme sur 21 meurt au cours de la grossesse ou pour d’autres raisons, tandis que plus de 17 pour cent des enfants meurent avant l’âge de cinq ans.

Malgré la complexité des problèmes qui empoisonnent le fragile système de santé de Sierra Leone, l’UNICEF affirme que le programme a déjà un impact positif – le nombre de consultations d’enfants de moins de cinq ans atteints de paludisme a doublé depuis le début du programme.

Cependant, les enquêteurs redoutent que les détournements de médicaments ne nuisent à l’impact positif du programme. Une série d’opérations d’infiltration menées par la ACC, depuis juin 2011, a révélé que les médicaments destinés au programme étaient vendus à des patients, des pharmacies de détail ou à des acheteurs privés dans les établissements publics, à l’échelle nationale.

Ces agissements ont lieu au sein des hôpitaux publics et des dispensaires, dans les districts de Bombali, Bo, Kenema et Kono, dans plusieurs dispensaires, ainsi que dans le Princess Christian Maternity Hospital et les hôpitaux satellites de la capitale, Freetown.

Les médicaments vendus sont aussi bien des antibiotiques classiques comme l’amoxicilline et le métronidazole, que des vaccins ou des analgésiques, a indiqué Felix Kabba, enquêteur principal de la ACC. Les résultats complets de l’enquête seront bientôt officiellement publiés, a-t-il dit.

Au centre de santé de Goderich, aux portes de Freetown, Famata Conteh, 28 ans, a déclaré à IRIN que son enfant avait été diagnostiqué et qu’il souffrait du paludisme. « L’infirmière […] m’a donné une ordonnance pour acheter de l’artésunate [un antipaludéen]. Je lui ai demandé pourquoi je devais payer le médicament. […] Elle a dit qu’il y avait une pénurie de médicaments ».

Le détournement de médicaments essentiels affecte la qualité des soins médicaux prodigués aux femmes et aux enfants, selon le Dr Jalloh, médecin-chef de l’hôpital public dans le district de Kambia, au nord de la Sierra Leone. Il faut de toute urgence mettre en place de meilleurs systèmes de contrôle et des installations de stockage à surveiller étroitement, dans les cliniques et les hôpitaux pour lutter contre le vol, a-t-il suggéré.

Les « pepper doctors »

Beaucoup de médicaments volés sont vendus aux pharmacies ou à des revendeurs ambulants appelés « pepper doctors ». Dans le district de Lumley, à Freetown, Brima Kamara, un « pepper doctor », affirme qu’il a des contacts dans plusieurs hôpitaux publics où il achète des médicaments à prix cassés. Les comprimés comme le paracétamol, le panadol et les antibiotiques sont les plus simples à trouver.

M. Kamara achète des médicaments très demandés comme des boîtes d’azithromycine, de céfixime ou de doxycycline au prix de 100 000 Leones (22 dollars), et les revend 150 000 Leones (34 dollars) pour un bénéfice de 50 pour cent. Ces médicaments se vendent bien et ne sont pas chers à acheter », a-t-il dit à IRIN, remarquant que les comprimés d’antibiotiques pour le traitement des maladies sexuellement transmissibles (MST) sont très prisés par les travailleurs du sexe. « Je n’ai pas les moyens d’acheter la plupart [de ces médicaments] dans les pharmacies de détail », a-t-il dit.

Selon les enquêteurs de la ACC, sur les 160 pharmacies de détail que compte Makeni - la quatrième plus grande ville de Sierra Leone, au centre-nord du pays - des douzaines de pharmacies sont impliquées dans le commerce illicite qui s’opère entre les hôpitaux publics, les importateurs et les détaillants - un trafic dirigé, dans une large mesure, par des cartels.

Gonfler les salaires

En vertu de l’initiative de 2010, c’est un délit pour les professionnels de la santé de facturer aux femmes ou à la famille d’un enfant, des frais de consultation à l’hôpital ou au dispensaire. Or, beaucoup de médecins affirment que leurs salaires ne leur permettent pas de survivre s’ils ne le gonflent pas par d’autres moyens.

Au départ, lorsque les frais d’utilisation ont été supprimés, les médecins ont dit à IRIN qu’ils redoutaient surtout une compensation salariale insuffisante, de mauvaises conditions de travail, et peu d’opportunités d’évolution de carrière.

Un infirmier diplômé d’État est payé 55 dollars par mois, tandis qu’un médecin peut gagner entre 500 et 800 dollars, selon les diplômes et l’expérience. Les cliniques et les hôpitaux privés payent plus, et beaucoup de médecins fuient le pays une fois leur formation terminée.

La Sierra Leone compte environ trois médecins pour 100 000 habitants ; or, l’Organisation mondiale de la Santé recommande qu’il y en ait au moins 228.

Ce n’est pas la seule raison

Le détournement de médicaments n’est pas la seule raison de la pénurie. Les méthodes d’approvisionnement conduisent à des ruptures de stock des médicaments très importants, tandis que d’autres sont en surplus. Ni les différents hôpitaux, ni même le ministère de la Santé, n’ont de stratégie d’approvisionnement établie.

L’UNICEF utilise sa capacité d’approvisionnement pour fournir des médicaments à la Sierra Leone. Pourtant, Mahimbo Mdoe, représentant de l’organisation en Sierra Leone, affirme que les hôpitaux publics, les cliniques et les dispensaires de districts ne remplissent pas correctement les formulaires de demande de médicaments. Il arrive souvent que son bureau ne soit pas informé des quantités globales nécessaires, ce qui crée des écarts. L’UNICEF expédie les médicaments depuis son entrepôt de Copenhague vers les centres médicaux du ministère de la Santé et de l’Hygiène publique.

Parmi les autres bailleurs de fonds du programme, il y a le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme ; le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) avec l’aide du Département du développement international du Royaume-Uni (DfID) ; la Direction Générale à l’Aide Humanitaire (ECHO - European Community Humanitarian aid Office) et Irish Aid.

L’UNICEF et le ministère de la Santé élaborent un plan national d’approvisionnement pharmaceutique (NPPU - National Pharmaceutical Procurement Unit) qui supervisera entièrement l’achat et la distribution de médicaments lorsque l’UNICEF se retirera en 2013.

Des consultants privés seront chargés d’encadrer le transfert et formeront les fonctionnaires du gouvernement, tandis qu’un corps autonome et autofinancé sera mis en place par le ministère de la Santé pour permettre de conserver l’approvisionnement en soins médicaux gratuits sans le soutien des bailleurs de fonds. Cela devrait améliorer les stocks de médicaments, dans une certaine mesure du moins, a déclaré Hawa Zainab Bangura, la ministre de la Santé et de l’Hygiène publique aux journalistes, lors d’une conférence de presse. Elle a insisté sur le fait que le gouvernement était prêt à assumer la responsabilité de diriger le programme de soins médicaux gratuits.

En décembre 2011, lors d’une réunion organisée par le Fonds mondial pour discuter des moyens de combattre le vol de médicaments, Mme Bangura a dit à ses homologues, ministres de la santé africains, que son gouvernement était prêt à faire preuve de sévérité. « Un médicament volé signifie qu’une mère en est privée. Cela signifie qu’une vie peut être perdue. Je ne vais pas permettre cela ».

js/aj/he