La carotte ou le bâton ? – Boko Haram divise les Nigérians

Par Obi Anyadike

Editor-at-Large and Africa Editor

La réponse à apporter aux violences perpétrées par Boko Haram divise les Nigérians : dans le Nord, où les extrémistes islamistes ont concentré leurs bombardements et fusillades, il y a une forte demande de dialogue ; dans le Sud, l’opinion soutient que tant que les « terroristes » n’auront pas mis fin à l’insurrection, qui a fait plus de 1 000 victimes depuis 2010, il ne pourra pas y avoir de négociations.

Le président Goodluck Jonathan a dit à maintes reprises être disposé à négocier, mais pas avec un Boko Haram « sans visage ». « Vous devez vous identifier clairement. Vous devez nous dire pourquoi vous agissez ainsi », a-t-il dit dans une interview accordée au mois de juin.

Le gouvernement manie également le bâton. Cependant, le vote sans précédent d’un budget de 6 milliards de dollars pour la défense et la sécurité pour l’année 2012, la collaboration avec les forces de sécurité occidentales et la fermeture des frontières du Nigéria avec ses voisins du Nord n’ont pour l’instant pas affecté les salafistes.

Les services de sécurité des Forces opérationnelles interarmées (FOI) n’ont pas non plus reçu le soutien total des personnes qu’ils sont censés protéger. « C’est tout simplement une punition collective », a dit à IRIN un médecin de Maiduguri, ville du nord-ouest du pays où le groupe Boko Haram a été fondé en 2002. « Dès qu’un incident se produit [les soldats] bouclent la zone et commencent à frapper les gens … à la fin, c’est toute la population qui se retournera contre l’armée ».

Exprimant sa frustration, un procureur a ajouté : « Lorsque vous montrez votre carte d’identité aux FOI, on vous dit, “Vous les avocats, vous êtes les cerveaux derrière nos problèmes”. On a fait sauter nos collègues comme des grenouilles ; il y a tellement d’intimidation et un tel manque de respect ».

Les FOI apportent un peu de réconfort à la communauté chrétienne. Mais les musulmans, qui représentent la majorité de la population, évoquent fréquemment des théories conspirationnistes selon lesquelles les services de sécurité profiteraient de la situation pour s’enrichir, ne voudraient pas mettre fin au chaos et seraient peut-être même directement impliqués dans les violences.

En juin, M. Jonathan a renvoyé son Conseiller à la sécurité nationale, le général Andrew Azizi qui est également la personne la plus étroitement associée à la politique de Boko Haram. Originaire du même État que le Président et premier sudiste à occuper ce poste, il était devenu un poids politique, selon Innocent Chukwuma, le directeur de la Cleen Foundation, une organisation non gouvernementale (ONG) de réforme du secteur de la justice.

Le remplaçant de M. Azizi, le colonel Sambo Dasuki, qui est un membre de la famille royale de Sokoto – le cœur de la classe dominante du nord du pays – a fait de la visite du bastion de Boko Haram au nord-est du pays une priorité, et s’est publiquement assuré de l’aide des chefs traditionnels pour promouvoir le dialogue.

« Selon moi, cela indique la mise en place d’une nouvelle stratégie pour répondre à Boko Haram », a dit M. Chukwuma, « une stratégie qui s’éloigne peut-être de l’approche plus belliciste. Je pense également que la nomination de [M. Dasuki] montre qu’ils ont compris qu’ils avaient besoin d’une personne originaire du Nord pour mieux comprendre Boko Haram ».

Divisions sur le dialogue

Des tentatives ont déjà été entreprises pour approcher le groupe. Ibrahim Datti Ahmad, le président du Conseil suprême pour la charia qui aurait l’estime du fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf, a participé à la dernière tentative en date. Les militants ont mis fin aux contacts, accusant le gouvernement de faire preuve de mauvaise foi parce que les médias avaient eu vent des négociations. Cette décision constituait une réponse aux récents rapports concernant une initiative entreprise au début du mois de juin et devait amener l’interlocuteur potentiel, l’islamologue Dahiru Usman Bauchi, à « se tenir à l’écart ».

« Le pays se trouve déjà dans une situation difficile, il se trouve sur une pente qu’il aura beaucoup de mal à remonter », a dit à IRIN Chidi Odinkalu, président de la Commission nationale des droits de l’homme. « Si le Nord se balkanise en raison de l’insécurité, seul Dieu sait ce qu’il se passera ensuite »

Selon une étude réalisée par la Cleen Foundation et l’Alliance pour des élections crédibles en août 2011, 58 pour cent des Nigérians se prononçaient en faveur du dialogue avec Boko Haram. Cette étude n’a cependant pas fait ressortir d’importantes différences régionales : ainsi, 80 pour cent des habitants du nord-est du pays étaient favorables aux discussions contre seulement 35 pour cent des habitants du sud-est. Depuis les attaques perpétrées contre les églises dans le Nord, les habitants du Sud, qui sont majoritairement chrétiens, se montrent de moins en moins tolérants, et ce, bien que la majorité des victimes de Boko Haram soient des musulmans.

«  [Jonathan] m’agace. Il devrait exprimer sa volonté politique, montrer qu’il s’occupe de la situation et se débarrasser de ce cancer », a dit Sunday Igbe, le directeur de la recherche et de la planification de l’Association chrétienne du Nigéria. « [Boko Haram] a tout intérêt à faire disparaître les chrétiens de la face du pays ».

La première revendication de Boko Haram est l’instauration de la loi islamique dans tout le pays – elle laisse peu de place au dialogue dans ce pays multiconfessionnel. « Il y a la position de négociation et la véritable position de la personne », a dit à IRIN Muazu Abubakar, professeur à l’université de Maiduguri et militant des droits de l’homme. « Le groupe a dit au monde qu’il voulait que les siens soient libérés de prison – c’est cela qui les préoccupe, pas la charia ».

Boko Haram demande également que des poursuites soient engagées à l’encontre des officiers de police responsables des meurtres de membres du groupe en juillet 2009, et notamment celui de son dirigeant Mohamed Yusuf, qui a été abattu alors qu’il se trouvait en garde à vue. Des indemnisations auraient été versées aux familles, mais les hauts responsables de la police accusés des meurtres n’ont pas encore été jugés.

« S’ils demandent une indemnisation pour les mosquées détruites et la libération des leurs, qui va indemniser les chrétiens innocents qui ont été tués », a demandé M. Igbe.

Quel Boko Haram ?

Boko Haram s’est transformé. À l’origine, ce groupe inspiré d’une tradition millénariste du Nord était considéré comme une réponse à la corruption et à l’injustice de l’État nigérian et de la classe dominante islamiste. Après la mort de M. Yusuf, un jeune imam qui avait attiré un nombre important d’adeptes, le pouvoir a été transféré à Abubakar Shekau, qui était plus radical. Boko Haram a alors annoncé qu’il défendait la même cause que le mouvement djihadiste mondial.

« Il ne s’agit plus d’un seul groupe », selon l’analyste politique Hussaini Abdu. « Je pense qu’il y a différentes tendances. Il y a la tendance traditionnelle de M. Yusuf et aujourd’hui de M. Shekau, et il y a des groupes émergents qui profitent de l’insécurité dans le pays ».

Le 21 juin, le gouvernement américain a inclus M. Shekau et deux autres leaders sur la liste des « terroristes internationaux spécialement désignés », mais il n’a pas placé Boko Haram sur la liste des organisations terroristes étrangères – une décision soutenue par le gouvernement nigérian et un certain nombre d’universitaires basés aux États-Unis.

Johnnie Carson, le Secrétaire d'État adjoint chargé du Bureau des Affaires africaines, a expliqué cette décision : « Boko Haram est composé d’au moins deux organisations : une organisation plus importante qui s’attache principalement à discréditer le gouvernement nigérian, et une organisation moins importante, mais plus redoutable, qui utilise des moyens de plus en plus sophistiqués et devient de plus en plus dangereuse ».


Photo: Obinna Anyadike/IRIN
Les violences attribuées à Boko Haram ont affecté l’économie – mais la demande de barrières de sécurité existe

Bon nombre d’habitants du Sud pensent que Boko Haram bénéficie du soutien de puissants représentants politiques du Nord, dont l’objectif est de mettre la pression sur le gouvernement de M. Jonathan pour qu’il abandonne tout projet visant à proroger son mandat. Sa victoire aux élections de 2011 a provoqué de l’amertume, et le vote des électeurs du Nord devrait se porter sur un candidat originaire de cette région en 2015.

Les chefs traditionnels et les chefs islamiques du nord du pays sont perçus comme étant les détenteurs des clés du succès des négociations. Mais les attentats suicide du 13 juillet, auxquels le Shehu de Borno – qui occupe la seconde place dans la hiérarchie traditionnelle après le Sultan de Sokoto – a échappé de justesse, suggèrent que les racines idéologiques du groupe sont toujours fortes. « Cela nous laisse penser que personne n’est à l’abri, et qu’ils le considèrent comme faisant partie du système corrompu qu’ils combattent », a dit M. Abubakar.

Cela pourrait compliquer la tâche de M. Dasuki, le conseiller à la sécurité nationale, qui est à la recherche d’interlocuteurs adéquats. « La situation est très difficile en ce moment, il n’est pas facile pour les gens de se mettre en avant et de participer à des négociations », a noté M. Abubakar. « Le problème est en partie lié au fait que le gouvernement a perdu toute crédibilité au cours des dernières années. La majorité des gens n’ont plus confiance dans le gouvernement qui souffre d’un grave déficit de crédibilité ».

Pour souligner le manque supposé de sincérité d’Abuja, les principaux efforts réalisés par le gouvernement fédéral pour résoudre la crise dans le delta du Niger – les militants qui ont pris le contrôle des compagnies pétrolières se sont vus offrir l’amnistie et la réhabilitation, et la région a reçu des fonds de développement – sont différents de l’approche choisie pour le Nord. Jusqu’à présent, la seule initiative est une offre de 26 millions de dollars pour construire 400 écoles pour les Almajiris – des enfants envoyés dans des écoles coraniques par leurs familles et qui doivent mendier dans les rues pour assurer leur survie.

Godson Jim-Dorgu, directeur de l’Environmental Health and Safety Network (réseau pour la santé et la sécurité de l’environnement) pour l’État de Bayelsa dans le delta du Niger, n’a pas apprécié la comparaison. « Boko Haram est une organisation terroriste liée à Al-Qaïda. Ces membres n’ont aucune idéologie, ils n’ont pas de visage », a-t-il dit. « Tout le monde sait pourquoi les jeunes delta du Niger se battent ; ils ont ciblé les installations pétrolières, pas les hommes ».

Le Nigéria sur la brèche

M. Abubakar de l’université de Maiduguri a sévèrement critiqué les divisions sectaires concernant la réponse à Boko Haram. « J’ai soutenu la lutte dans le delta du Niger. Selon moi, si ces [violences dues à Boko Haram] se déroulaient dans une autre région du pays, alors une réponse collective serait proposée. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un problème limité au nord-est du pays ; fondamentalement, il s’agit d’un problème nigérian auquel on n’a pas de réponse ».

L’identification des différentes étapes du processus de paix n’est que l’un des problèmes. M. Abubakar se prononce en faveur d’une stratégie menée par les services de renseignement pour convaincre Boko Haram de participer aux discussions, d’accepter un cessez-le-feu et d’établir un lien de confiance. « Nous devrions pouvoir trouver des personnes qu’ils respectent et en qui ils ont confiance », a-t-il dit. L’idée que l’actuel pouvoir ne soit pas favorable aux négociations est pesante.

Les responsables politiques ont tendance à ignorer la question de l’impunité quand cela permet un répit dans les violences, a dit M. Chukwuma, mais les personnes impliquées dans la campagne de Boko Haram ne devraient pas participer à la négociation d’un accord. « M. Shekau n’est même pas concerné, il a été clairement identifié comme un soutien au terrorisme international, mais il y a des membres qui occupent des échelons intermédiaires à qui nous pouvons parler ».

Un délai a été fixé pour les négociations : selon les analystes, il s’agit du début de la campagne pour les élections présidentielles. Si les troubles ne prennent pas fin dans le Nord d’ici là, et que les élections ne peuvent pas être organisées en 2015, alors les 13 années de régime civil que le Nigéria vient de célébrer en mai pourraient vaciller.

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