Encourager l’innovation

Un fauteuil roulant robuste conçu pour les situations d’urgence, un réseau de stations de radio locales qui fournit en temps réel la carte des crises en cours, un ensemble d’idées pour améliorer la redevabilité dans les programmes gérés à distance : toutes ces idées sont originales et ont été financées par un fonds créé spécialement pour favoriser de nouvelles façons de penser la pratique humanitaire.

Le Fonds pour l’innovation humanitaire (HIF) a été récemment mis en place il y a 18 mois, avec de l’argent provenant du Département pour le développement international (DfID) du gouvernement britannique, du Ministère des Affaires étrangères suédois et de l’Agence canadienne de développement international (ACDI). A ce jour, le fonds a accordé six petites subventions (allant jusqu’à 32 000 dollars) et huit subventions importantes (d’un montant maximum de 238 000 dollars). Son responsable, Nicolas Kroger, explique que le fonds ne se contente pas de distribuer des fonds, mais qu’il essaie également de comprendre ce qu’est l’innovation. « Ce qui nous intéresse c’est de savoir ‘comment on innove’ et ‘qu’est ce qui pousse à innover’. En un sens l’accord de subventions n’est qu’une excuse pour le reste. »

Les demandeurs, évidemment, étaient probablement plus intéressés par l’aspect financier et la nouvelle de l’ouverture d’un nouveau fonds d’aide à l’entreprise a suscité un grand intérêt. Jusqu’à présent, le fonds a reçu 154 demandes de petites subventions et 570 pour des sommes plus importantes. Certaines émanaient de grandes organisations non gouvernementales (ONG) internationales, mais une proportion impressionnante de 70 pour cent venait d’ONG locales de pays en développement. Chose décevante, ces petites ONG n’ont reçu qu’une des 14 subventions accordées à ce jour.

Selon M Kroger, « certains ont vraiment de bonnes idées ; mais vu la façon dont le projet est monté, ça ne va pas. Il est extrêmement difficile d’imaginer exactement ce que le projet est censé impliquer. Ou bien parfois, c’est juste une façon [pour l’ONG] de tenter sa chance avec un nouveau donateur. D’autres enfin ont manifestement de véritables projets, mais ils ne correspondent pas à notre mission. » Le fonds organise maintenant une série d’événements régionaux pour travailler avec les petites ONG sur la qualité de leurs propositions.
 
Ce système de petites et de grosses subventions est destiné à aider les bénéficiaires à gérer les différents stades du processus innovant ; en effet, certains stades, identifier un problème ou commencer à réfléchir à des solutions par exemple, ne nécessitent pas de grosses sommes d’argent. M. Kroger fait remarquer que beaucoup de demandeurs n’avaient pas vraiment compris le concept. « Ils ont tous tendance à réclamer beaucoup d’argent, »  a t-il dit à IRIN, «  ce qui est vraiment dommage ; ce n’est pas vraiment l’idée, en ce sens que nous voyons l’innovation comme un processus. Et elle ne se réduit pas seulement au moment de la découverte. »

Subvention pour fauteuil roulant

L’une des organisations qui a bien saisi le concept est Motivation, une ONG qui apporte son soutien aux personnes à mobilité réduite dans le monde entier. Celle-ci avait identifié un besoin, à savoir un fauteuil roulant qui pourrait être utilisé en cas d’urgence, un séisme par exemple. Cette chaise devrait être bon marché, facile à transporter, prête à l’emploi sans nécessiter un assemblage compliqué, et serait utilisable en terrain difficile.

Sarah Sheldon, la directrice du projet, a dit à IRIN que la façon de travailler de HIF correspondait exactement au genre de projet envisagé par Motivation. L’ONG a reçu une des petites subventions et l’a utilisée pour concevoir le fauteuil, construire plusieurs prototypes et faire tester et certifier le modèle par l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Aujourd’hui l’ONG fait une demande de subvention plus importante pour essayer et améliorer la chaise, et développer la formation et du matériel pédagogique pour ceux qui vont l’utiliser.

« Cette manière qu’ils [HIF] ont de diviser le financement est vraiment utile, » a déclaré Mme Sheldon. « Ils ne sont pas obligés de s’engager à financer quelque chose qui au départ n’est qu’une inconnue et nous ne sommes pas obligés de concevoir le projet entier d’un seul coup ; nous pouvons affiner nos plans au fur et à mesure. »

« Nous voyons l’innovation comme un processus. Et elle ne se réduit pas seulement au moment de la découverte »

Un projet radio en RCA

Une autre idée intéressante est en cours d’expérimentation grâce à une subvention de HIF : il s’agir du projet Internews en République Centreafricaine (RCA). Le projet implique une collaboration avec un réseau de 11 stations de radio communautaires dans des zones reculées. Tous les jours, des journalistes de la capitale appellent chacune de ces stations. Sur la base des nouvelles reçues, ils compilent un bulletin quotidien partagé qu’ils redistribuent aux stations de radio locales, en transférant les fichiers audio par téléphone portable. Dans le même temps, l’information est aussi utilisée par la communauté humanitaire de Bangui pour déterminer les incidents tels que les épidémies, les afflux de réfugiés et les attaques de l’Armée de résistance du Seigneur.

Deux mois après le démarrage du projet, le directeur d’Internews pour les projets d’information humanitaire, Jacobo Quintanilla, est ravi que les choses se passent si bien.
« Nous avions passé beaucoup de temps à chercher un financement. Les bailleurs de fonds internationaux s’intéressent beaucoup à tout le concept de l’innovation, mais ce genre de projet est par plusieurs aspects difficile à vendre. Les bailleurs de fonds doivent comprendre que la communication constitue une forme d’aide humanitaire. Désormais les humanitaires reçoivent l’information en temps réel en provenance de régions auxquelles ils n’auraient normalement pas accès, et nous espérons que cela pourra les aider à prendre des décisions plus rapides et mieux adaptées. Si nous parvenons à démontrer que cela marche en RCA, qui est confrontée à de tels problèmes de communication et de sécurité, les choses ne peuvent que s’améliorer. »

Accorder un répit

Dans certains cas, ce que HIF peut faire est d’accorder un peu de temps aux travailleurs humanitaires débordés, pour leur permettre de prendre du recul et de réfléchir à ce qu’il font et à leur manière de le faire. Paul Byars est un étudiant chercheur qui prépare sa thèse de doctorat à l’Université d’Edimbourg ; il est aussi ingénieur en ressources hydriques et a travaillé au Libéria et en Sierra Leone. Il travaille actuellement en association avec Concern dans le district de Tonkolili en Sierra Leone, pour essayer de comprendre ce qui se passe quand des projets concernant les ressources en eau sont mis en œuvre à la hâte dans des situations post-conflit, et déterminer comment et pourquoi ils aboutissent si souvent à un échec.

« C’est le genre de subvention qui vous donne un peu de répit, » explique t-il. J’ai longtemps travaillé avec des ONG en Sierra Leone et au Libéria, mais on est tellement occupé qu’on a vraiment du mal à trouver le temps de faire ce genre de recherche en plus de son travail normal. En ce moment, c’est le contraire, et quand je découvre un problème d’eau dans un village, alors je fais un peu l’ingénieur sur mon temps libre. »

M. Kroger de HIF, dit être très satisfait de la qualité des projets financés jusqu’à présent. Mais le Fonds a t-il réussi à remplir son autre objectif, à savoir comprendre le processus de l’innovation ? « Nous ne faisons que commencer, mais l’idée que les demandes ont plus de chances d’avancer quand on collabore vient naturellement à l’esprit. Et cela étaye notre hypothèse que la collaboration contribue à faire naître, à formuler et à définir les bonnes idées. »

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