Le gouvernement israélien défie la loi pour protéger les colonies illégales

Les colons israéliens vivant au centre de la Cisjordanie à l’est de la barrière de séparation occupent la zone la plus cruciale pour toute décision future concernant le statut définitif du pays dans le cadre d’une solution à deux Etats. Mais pour les critiques, les autorités israéliennes sont en train d’établir un dangereux précédent en légalisant de nouveaux avant-postes et en faisant fi de la loi, au lieu de limiter l’expansion des colonies. «

« Dieu nous a donné cette terre il y a 3 000 ans, » a déclaré un chauffeur de bus israélien qui se rendait de Jérusalem à la colonie israélienne de Psagot. « Cette terre est à nous. Elle n’est pas pour les Arabes, » a t-il ajouté tandis que le bus passait de Jérusalem en Cisjordanie occupée, pour continuer son chemin à travers le relief escarpé de la zone située à l’est de Ramallah.

Psagot abrite quelque 1 600 colons israéliens ; c’est le siège du Conseil régional Mateh Binyamin, l’un de six conseils fournissant les services municipaux aux Israéliens qui sont plus de 300 000 à vivre en Cisjordanie dans 124 colonies reconnues officiellement.

Toutes les colonies du Territoire palestinien occupé (TPO) sont illégales, non seulement selon le droit international, mais plus de 90 avant-postes – c’est le nom qu’on leur donne – le sont au regard de la loi israélienne elle-même. L’une de ces implantations illégales est Migron, où quelque 322 colons israéliens vivent dans des caravanes, sur 36 hectares de terres appartenant à des Palestiniens.

Migron n’est que l’un des cas où le gouvernement israélien essaie de contourner les décisions de la Cour suprême sur l’évacuation des structures illégales pour favoriser à la place les intérêts des colons. Pour la première fois depuis 1996, au mois d’avril, le gouvernement, dirigé par le Premier ministre Benjamin Nétanyahou, a créé officiellement de nouvelles colonies en légalisant les trois avant-postes de Rechalim, Sansana et Bruchin.

« On assiste à un véritable changement de politique, » a dit à IRIN Talia Sasson, ancienne procureure-générale israélienne, auteur de l’important rapport Sasson sur le soutien apporté par le gouvernement aux avant-postes illégaux. « Je pense que pour le gouvernement israélien, le prix à payer pour déménager un avant-poste illégal est devenu trop élevé. »

Quand M. Netanyahou a formé un gouvernement de coalition avec le parti centriste Kadima le 8 mai, certains analystes ont indiqué que cela pourrait provoquer des changements et les responsables palestiniens ont immédiatement exhorté le nouveau gouvernement à geler totalement la colonisation. Cependant, beaucoup ont rappelé que les colons ne faisaient que gagner en puissance ; ils s’accrochent aux terres occupées et sont prêts à tout pour les garder.

Désormais, disent les observateurs, le soutien de l’Etat vis-à-vis des colonies et des avant-postes illégaux a atteint un point de non-retour, violant l’état de droit et menaçant la démocratie israélienne.

« Ce qui s’est passé autour de Migron et d’autres avant-postes est un véritable bouleversement de l’équilibre constitutionnel d’Israël, » a dit à IRIN Dror Etkes, spécialiste israélien des questions foncières dans le TPO. « On s’achemine vers à un conflit majeur entre le gouvernement, les colons et la Cour suprême. En légalisant les avant-postes, le gouvernement a clairement indiqué qu’il n’avait rien à faire ni du droit national ni du droit international. »

Le gouvernement avait demandé à la Cour suprême de retarder la démolition de Migron de trois ans, proposition que la Cour a rejetée ; puis il a essayé de retarder la mise en oeuvre d’une autre décision de la Cour concernant la démolition du quartier illégal d’Ulpana dans l’implantation de Beit El. Lee gouvernement serait en train de faire passer un décret légalisant Ulpana de façon rétroactive. Ceci obligerait la Cour suprême à déclarer le projet de loi comme anticonstitutionnel.

Selon les experts, la légalisation des colonies met en danger toute résolution future du conflit israélo-palestinien dans le cadre d’une solution à deux Etats.

« Dix-neuf ans après Oslo et 13 ans après la mise au point d’un accord soi-disant définitif, la perspective d’une solution à deux Etats est plus éloignée que jamais, » a déclaré l’International Crisis Group (ICG) dans un récent rapport appelant à un changement de paradigme.

Le « compromis » de Migron

Les caravanes de Migron sont installées tout en haut de la colline près des villages palestiniens de Burqa et Ein Yabrud. A peine deux kilomètres plus bas, des engins creusent le sol caillouteux, pour construire un nouveau Migron pour les 50 familles de l’avant-poste ; c’est là qu’elles doivent emménager le 1er août, selon l’accord établi entre les colons et le gouvernement, après la décision de la Cour suprême israélienne intimant que soient détruites toutes les installations illégales.

Les habitants de Migron sont convaincus que l’ancien Migron subsistera, en plus du nouveau Migron qu’on est en train de leur construire.

« L’actuel Migron devrait devenir un centre éducatif pour les soldats ou bien nous pouvons le transformer en ferme, » a dit à IRIN Itai Hemo, un des habitants de Migron. « De toute façon, l’évacuation va provoquer une violente réaction de la part des communautés de colons dans toute la région. Nous ne serons pas en mesure de contrôler ça. »

Le « compromis » gouvernemental avec les colons a effectivement bloqué la décision de la Cour suprême de démolir l’avant-poste illégal, ce qui a encore contribué à renforcer l’arrogance des colons.

« M. Nétanyahou a légalisé les avant-postes et montré clairement ses intentions. C’est une manière de déclarer à tous les colons et tous les résidents des avant-postes illégaux que le gouvernement va continuer à les soutenir, » a dit à IRIN Lior Amichai, qui travaille pour le projet de surveillance des implantations de Peace Now (Paix maintenant).

Les observateurs font remarquer que les avant-postes illégaux ont un impact négatif sur les communautés palestiniennes avoisinantes.

« Voici la région de Migron en 1999, » a indiqué Dror Etkes, en regardant une photo satellite montrant de vastes champs cultivés qui appartenaient autrefois aux villages palestiniens voisins. « Et voici Migron aujourd’hui, » a t-il poursuivi, montrant sur une autre photo satellite la zone urbanisée de Migron. « Des centaines de dunams de terres agricoles ont été volés aux villages, ce qui a eu de graves conséquences sur leurs moyens de subsistance. Et une route destinées aux colons a fermé l’accès aux Palestiniens. »

« Le cœur d’Israël »

Les habitants de Migron sont des colons nationaux-religieux qui constituent près de 80 pour cent des Israéliens vivant à l’est de la barrière de séparation, sur des terrains qui feraient partie de l’Etat palestinien dans le cadre de tout accord réaliste sur le statut définitif.

Ils sont absolument convaincus qu’il est de leur devoir national et religieux de coloniser la terre et si on les compare aux colons séculaires ou aux colons ultra-orthodoxes, ils sont plus réticents à quitter la terre même contre une indemnisation, comme l’ont montré plusieurs études.

« Quatre-vingt pour cent de ce qui s’est passé dans la Bible s’est passé ici. C’est le cœur d’Israël, même géographiquement. Si nous ne maintenons pas une présence ici, cela signifierait la fin d’Israël, » a dit à IRIN Miri Maoz Ovadia, officier de liaison de la coalition d’organisations de colons, le Conseil de Yesha.

Installés de façon stratégique, comme les colons de la plupart des avant-postes, sur une colline, les habitants de Migron vivent dans des implantations illégales depuis 2002. Le ministère du Logement et de la Construction leur a généreusement accordé plus d’un million de dollars, selon le rapport connu sous le nom de rapport Sasson.

« Ce qui s’est passé autour de Migron et d’autres avant-postes est un véritable bouleversement de l’équilibre constitutionnel d’Israël . On s’achemine vers à un conflit majeur entre le gouvernement, les colons et la Cour suprême. En légalisant les avant-postes, le gouvernement a clairement indiqué qu’il n’avait rien à faire ni du droit national ni du droit international. »

« Ce n’était pas une décision idéologique qui m’a poussé à venir ici. J’adore cet endroit, tout simplement, » a déclaré Itai Hemo, assis sous l’auvent de sa caravane à admirer le paysage pittoresque.

« Quand on cherche dans la Bible, on y trouve beaucoup des lieux saints qui sont en réalité par ici, » a t-il ajouté. « Mais le conflit concernant les terres est un conflit politique. N’importe quel historien vous dira que les Palestiniens viennent d’autres pays arabes. Cela ne veut pas dire que nous devions les expulser. La coexistence est possible. »

Toutefois les détails de cette « coexistence » sont très loin de ce qui pourrait être acceptable pour les Palestiniens.

« La Cisjordanie est séparée en zone A, zone B et zone C. Israël annexerait la zone C, où vivent actuellement tous les colons et proposeraient la citoyenneté aux Palestiniens qui vivent là. Les zones A et B obtiendraient une certaine forme d’autonomie, » a expliqué Miri Maoz Ovadia.

On estime que 150 000 Palestiniens vivent dans la zone C qui est sous contrôle israélien, une zone qui couvre plus de 60 pour cent de la Cisjordanie. Les Palestiniens ont interdiction de construire sur environ 70 pour cent de cette zone.

L’influence sur l’Etat

Les colons israéliens qui vivent dans les implantations et les avant-postes illégaux à l’est de la barrière semblent disposer de canaux d’influence efficaces sur le gouvernement, l’armée et les institutions d’Etat.

« Avant l’évacuation des colonies de Gaza en 2006, nous avons organisé des manifestations. Mais l’évacuation de Gush Katif (implantations de Gaza) a cassé le mouvement, » a fait remarquer Miri Maoz Ovadia. « Nous avons également compris que Gaza, sentimentalement parlant, n’était pas au cœur d’Israël, contrairement à la Cisjordanie. Aujourd’hui, nous avons d’autres canaux d’influence. »

De nos jours, les conseils régionaux et le Conseil de Yesha concentrent de plus en plus leurs efforts sur le plaidoyer ; ils s’efforcent de faire venir des hommes politiques dans les avant-postes illégaux pour parler aux colons et d’attirer les Israéliens par le tourisme et le volontariat. « Nous voulons faire la Judée et de la Samarie (la Cisjordanie) le cœur d’Israël, » a ajouté Mme Ovadia.

Depuis que la Cour suprême israélienne a ordonné l’évacuation de Migron, des hommes politiques sont venus pour rendre hommage [aux colons] ; beaucoup appartiennent au Likoud, le parti de M. Nétanyahou. « Nous avons eu aussi beaucoup de membres de la Knesset [le parlement israélien] ici. Au moins 30, » a dit Itai Hemo.


Photo: Andreas Hackl/IRIN
Vue sur Ramallah depuis l’implantation de Psagot

L’un d’entre eux était Reuven Rivlin, le porte-parole du parlement israélien. En visite en janvier à l’avant-poste, M. Rivlin a appelé le gouvernement à « prendre ses responsabilités » et à ne pas relocaliser ni évacuer Migron.

L’influence de l’idéologie des colons sur le Likoud a encore été renforcée par la montée en puissance du leader politique national-religieux Moshe Feiglin.

« Le fait que M. Feiglin ait obtenu 25 pour cent des votes au Likoud affecte le parti tout entier. Il pousse tous ses autres concurrents à adopter une position encore plus extrême, » a expliqué Talia Sasson. M. Feiglin prône un Grand Israël et encourage tous les Palestiniens à partir.

« Sur les 130 000 membres du parti du Likoud, 9 000 sont des colons. Et comme ils font toujours bloc quand ils votent, ils sont très forts, » a indiqué Dror Etkes. D’autres analystes estiment qu’au moins 20 pour cent des membres du Likoud sont des colons.

L’armée israélienne, dans laquelle les colons peuvent s’engager comme volontaires, constitue une autre sphère d’influence. De plus, les conseils de colons poussent de plus en plus d’Israéliens à participer à des programmes volontaires de formation prémilitaire.

A la question de savoir si une confrontation entre les colons et les soldats était envisageable à propos de Migron, Miri Maoz Ovadia a répondu : « 61 pour cent des colons d’ici sont volontaires dans des unités de combat. Ce serait comme si nous nous battions contre nous-mêmes. »

L’influence croissante [des colons] sur l’armée et sur la politique pourrait compliquer les démolitions et les évacuations futures.

« De Gaza, on a évacué environ 8 000 personnes. Mais la Cisjordanie, c’est différent. C’est au cœur du pays. C’est impossible d’évacuer 350 000 colons, » a t-elle ajouté.

Radicalisation

Si la plupart des colons poursuivent leurs intérêts de façon non violente, des colons radicalisés ont organisé des attaques contre les Palestiniens, les Israéliens de gauche et l’Etat israélien.

La moyenne hebdomadaire de ce genre d’attaques de colons provoquant des victimes et des dégâts matériels chez les Palestiniens a augmenté de 144 pour cent en 2011 par rapport à 2009. Un mouvement radicalisé aux motivations idéologiques s’est développé dans les avant-postes de Cisjordanie au fil des ans, suivant une stratégie qu’on appelle les attaques « avec un prix à payer » (price-tag attacks) ; celles-ci sont censées faire monter le prix que le gouvernement doit payer pour démolir les avant-postes illégaux.

« Nous sommes confrontés ici à deux dimensions idéologiques majeures, venant toutes deux des enseignements religieux juifs qui placent le conflit avec les non-Juifs au centre de leur enseignement, » a indiqué Ofer Zalzberg, analyste pour l’ICG.

« La première vient des enseignements de leaders religieux anti-étatiques comme le rabbin Ginszburg de l’avant-poste de Yitzhar. La seconde des enseignements du rabbin Meir Kahane. Les jeunes activistes qui suivent ce genre de théologies politiques sont souvent issus de familles brisées ou marginalisées, » a t-il ajouté. Ces deux rabbins justifient la violence et s’opposent à ce que le pays soit divisé.

Selon les analystes, la radicalisation chez les jeunes colons est liée à une baisse de la loyauté envers l’Etat, qui s’explique en partie par le soutien du gouvernement aux accords d’Oslo dans le passé ; or beaucoup de colons national-religieux considèrent ces accords comme incompatibles avec la conception messianique du droit juif.

La plupart des colons nationaux-religieux sont opposés au mouvement du « prix à payer » mais ils ont un objectif commun : faire pression sur le gouvernement pour que les avant-postes ne soient pas démolis.

« Les colons jouent un jeu dangereux : Ils condamnent la radicalisation et la violence, mais dans le même temps, ils les utilisent de façon tacite pour empêcher le gouvernement de démolir les avant-postes, » a dit à IRIN Hagit Ofran, directeur du projet de surveillance des implantations de Peace Now.

Pour Dror Etkes, la plupart des colons sont représentés par le Conseil de Yesha qui s’efforce d’influencer l’Etat via les canaux officiels, mais il existe aussi une minorité plus radicale dans les avant-postes de la région d’Hébron et de Naplouse.

« Le Conseil se sert des radicaux pour dire au gouvernement : ‘Si vous ne faites pas de compromis dans notre intérêt, vous allez avoir à faire à ces radicaux’, » a t-il ajouté. « Chacun y trouve son intérêt. »

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