Une force d’intervention rapide pour répondre à la situation en Afrique

Les crises qui secouent le continent africain ont à la fois favorisé et entravé la formation de la Force africaine en attente (FAA) de l’Union africaine (UA) – une force d’intervention rapide qui pourrait être composée de 30 000 soldats déployés dans le cadre d’opérations allant du maintien de la paix aux interventions militaires directes.

La mise en œuvre de la FAA, initialement prévue en 2010, devrait intervenir en 2015 ; malgré le retard accusé, la FAA est de plus en plus fréquemment impliquée dans les procédures liées aux opérations de sécurité menées par l’UA.

La FAA « est loin d’être opérationnelle », a dit à IRIN Ramtane Lamamra, le Commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union Africaine, mais « au niveau politique, elle bénéficie d’un fort soutien, conformément au principe directeur selon lequel il faut des solutions africaines aux problèmes africains ».

Une fois opérationnelle, la FAA se composera de cinq forces régionales qui fourniront chacune 5 000 soldats : la brigade de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADCBRIG), la brigade en attente de l’Afrique orientale (EASBRIG), la brigade de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (ECOBRIG), la Capacité régionale de l’Afrique du Nord (NARC) et la brigade de la Communauté économique des États de l’Afrique Centrale (ECCASBRIG), également connue sous le nom de Force multinationale d’Afrique centrale (FOMAC).

Contrairement aux forces nationales, les forces régionales ne constituent pas une armée permanente. Comme le Conseil de paix et de sécurité de la FAA de l’UA le stipule, elles « seront composées de contingents multidisciplinaires en attente, avec composantes civiles et militaires, stationnées dans leurs pays d’origine et prêtes à être déployées rapidement, aussitôt que requis ».

La FAA est un héritage de l’Acte constitutif de l’UA qui a été adopté en 2000 et qui a vu l’UA succéder à l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Contrairement à l’OUA qui fonctionnait selon le principe de la non-ingérence dans les affaires des États membres, l’Acte donnait à l’UA le droit d’intervenir dans les situations de crises et lui donnait l’obligation de le faire « dans certaines circonstances graves, comme les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l’humanité ».

M. Lamamra a indiqué que la FAA « prévoit la mise à disposition immédiate des instruments [d’intervention et de prévention] qui doit se traduire par des actes concrets ... lorsqu’ils concernent la mise en application de décisions prises par les organes légitimes de l’Union africaine, comme les cas de changements anticonstitutionnels de gouvernement … ou de rébellions armées, telle la situation du terrorisme dans le nord du Mali ».

La Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) a été citée en exemple de ce que la FAA pourrait être. « Je pense que l’AMISOM constitue un modèle d’apprentissage pour la force en attente. Nous devons tirer les leçons du processus de l’AMISOM – cinq ans de présence effective sur le terrain dans des situations assez difficiles », a dit M. Lamamra.

« La leçon à tirer des actions de l’AMISOM est que les Africains devraient être prêts à faire des sacrifices, et l’Ouganda a démontré avec brio qu’il était prêt à faire des sacrifices pour le bien de l’Afrique ». L’Ouganda était le principal contributeur de troupes à la mission de l’Union africaine qui a soutenu le gouvernement somalien confronté aux rebelles djihadistes.

L’UA a envoyé 14 officiers d’état-major à Mogadiscio, la capitale de la Somalie, « lors du tout premier déploiement des soldats de la FAA », a dit à IRIN El Gassim Wane, le directeur du Conseil de paix et de sécurité de l’UA.

Un exercice de terrain – l’opération Amani II, mise en œuvre après l’opération d’évaluation Amani I de 2010 – est prévu pour 2014 et trois des cinq brigades devraient y prendre part.

Article 4 (h)

M. Lamamra était convaincu que d’ici 2015 toutes les brigades régionales de la FAA – à l’exception probable de la NARC, en raison des perturbations liées au Printemps arabe – seraient opérationnelles et capables de répondre aux critères de l'Article 4 (h) de l’UA, qui a inspiré le développement international de la doctrine de la responsabilité de protéger (R2P) des Nations Unies.

« Je pense que l’AMISOM constitue un modèle d’apprentissage pour la force en attente. Nous devons tirer les leçons du processus de l’AMISOM »

L’Article 4 (h) présente six scénarios. Le premier prévoit l’envoi d’un conseiller militaire régional dans le cadre d’une mission politique ; le second, une mission d’observation de l’UA dans le cadre d’une mission des Nations Unies ; le troisième, une mission d’observation régionale autonome ; le quatrième, le déploiement d’une force de maintien de la paix régionale au titre du chapitre VI de la Charte des Nations Unies, dans les 30 jours à compter du mandat de l’UA. Le cinquième scénario prévoit des missions multidimensionnelles de maintien de la paix, avec un déploiement dans les 90 jours du mandat de l’UA. Le scénario six concerne les « circonstances graves », comme le génocide, et prévoit un déploiement dans les 14 jours.

M. Lamamra a indiqué que la période 14 jours prévue dans le scénario d’intervention six devrait être ramenée à sept jours. « Par exemple, la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations Unies a été adoptée le 17 mars et l’intervention militaire a débuté le 19 mars – la période de 14 jours aurait été trop longue en matière de protection des populations civiles ».

Dans un article de 2010, « The Role and Place of the African Standby Force within the African Peace and Security Architecture », Solomon Dersso, un chercheur du bureau d’Addis Abeba de l’Institut d’études de sécurité (ISS), un groupe de réflexion basé à Pretoria, note que « l’Article 4 (h) donne non seulement une base légale à l’intervention, mais oblige également l’UA à intervenir pour prévenir ou mettre fin à la perpétration de crimes internationaux aussi monstrueux sur tout le continent ».

Toutefois, l’application du principe de R2P incombe au Conseil de sécurité, tandis que l’application de l’Article 4 (h) incombe à l’UA et ne requiert pas l’accord du Conseil de sécurité.

Le scénario d’intervention six prévu par l’Article 4 (h) n’a pas encore été utilisé par l’UA et M. Dersso a indiqué à IRIN qu’il « doutait sincèrement » que l’article soit invoqué à court terme contre des États membres, car « cela priverait l’UA de tout moyen de pression sur le gouvernement ciblé », et l’UA a déjà « renoncé » à appliquer cet article au Darfour.

Selon lui, la FAA devrait pouvoir respecter le scénario cinq de l’Article 4 (h) d’ici à 2015, mais il a indiqué que le développement des forces régionales s’effectuait à des rythmes différents.

Le développement à deux vitesses des brigades régionales – celles de la CEDEAO et de la SADC sont les plus avancées – n’est pas seulement une conséquence de l’existence des deux blocs régionaux qui abritent les puissances économiques que sont le Nigéria et l’Afrique du Sud, a dit à IRIN El Gassim Wane ; directeur du Conseil de paix et de sécurité de l’UA.

« La CEDEAO et la SADC ont fait d’immenses progrès, tout comme la brigade de l’Afrique de l’Est, tandis que la NARC au Nord a pris du retard avant de réaliser des progrès, mais la crise libyenne a mis fin à ces avancées », a-t-il dit.

« L’argent a joué un rôle, mais l’argent seul n’explique pas tout. La CEDEAO et la SADC se sont très vite intéressées aux questions relatives aux conflits et à la sécurité, et ont donc eu un avantage dès le début. L’expérience ainsi que la durée de leur implication dans les questions de paix et de sécurité ont certainement joué un rôle majeur », a dit M. Wane.

Alex de Waal, directeur exécutif de la World Peace Foundation, a dit à IRIN que la disponibilité d’une force en attente pourrait altérer les jugements.

« Intrinsèquement, dans la plupart de ces situations, une réponse politique est nécessaire, et si une force en attente est disponible, on peut être tenté d’y recourir, car on a une capacité militaire … Mon inquiétude concernant le Mali, par exemple, est que l’option militaire risque de mener l’UA dans une situation identique à celle de la Somalie, où l’utilisation de la force militaire par les États-Unis et l’Éthiopie il y a cinq ou six ans a eu de graves conséquences. Cela dit - oui, dans une situation où un déploiement de forces de maintien de la paix est nécessaire dans le cadre d’une initiative politique, il est logique d’y avoir recours ».

Alternatives à la FAA ?

Des experts se sont demandé si les 30 000 soldats de la FAA seraient capables de faire face aux crises qui secouent le continent, et l’année 2012 a montré que ces inquiétudes étaient justifiées. Cette année, plusieurs crises ont éclaté en l’espace de quelques semaines : la relation difficile entre le Soudan du Sud et le Soudan s’est détériorée et a entraîné des affrontements à la frontière, le Mali et la Guinée-Bissau ont connu des coups d’états. 

M. Wane a dit que lorsque la FAA serait établie, elle ne serait pas nécessairement la seule option de sécurité à la disposition de l’UA, et que l’opération lancée par quatre pays à l’encontre de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) de Joseph Kony, un mouvement rebelle né dans le nord de l’Ouganda, pourrait constituer un exemple utile à l’avenir.

« Ce n’est pas vraiment une opération de la FAA, car la FAA a son propre processus, et elle n’a pas vraiment été conçue comme une opération de la FAA – elle a été conçue comme un arrangement ad hoc, très flexible visant à renforcer l’efficacité de la réponse à la LRA une fois pour toute. C’est une manière très flexible et créative de répondre à une question de sécurité spécifique … Qui sait ? Nous pourrons la reproduire ailleurs, en cas de problème de sécurité », a-t-il dit.

La force qui s’est opposée à la LRA – composée de soldats de la République centrafricaine (RCA), du Soudan du Sud et de l’Ouganda – l’a déjà combattue par le passé, mais elle est différente, car elle opère sous l’égide de l’UA.

Abou Moussa, Représentant spécial du Secrétaire général pour l’Afrique centrale et Chef du Bureau régional des Nations Unies pour l’Afrique centrale, basé à Libreville au Gabon, a dit à IRIN : « Ce déploiement [contre la LRA] est particulier, il est « autorisé » et non pas « mandaté ».

« Intrinsèquement, dans la plupart de ces situations, une réponse politique est nécessaire, et si une force en attente est disponible, on peut être tenté d’y recourir, car on a une capacité militaire »

« Dans le cadre d’un déploiement autorisé, chaque pays répond aux besoins et aux exigences de ses propres troupes sans contribution de l’UA. C’est extrêmement important, car le déploiement peut être considéré comme leur contribution pour mettre fin aux agissements de M. Kony. Le déploiement est très coûteux, L’UA couvre toutefois les besoins des officiers d’état-major – environ trente d’entre eux sont stationnés dans les différents centres de coordination ».

La force de l’UA dispose de trois centres des opérations, situés à Dungu (RDC), Obo (RCA) et Nzara au Soudan du Sud. Son quartier général se trouve à Yambio, au Soudan du Sud.

« L’Initiative de coopération régionale [contre la LRA] implique des changements plus subtils dans la manière dont l’opération est conduite, avec des représentants des quatre pays présents au sein de la structure de commandement à Yambio », qui contourne la question sensible sur le plan politique du refus de la RDC d’accueillir les troupes soudanaises sur son sol, a dit à IRIN Ned Dalby, un expert de l’Afrique centrale de l’International Crisis Group, une organisation non gouvernementale (ONG) qui œuvre en faveur de la résolution des conflits.

En juillet 2005, la Cour pénale internationale a inculpé M. Kony et quatre de ses commandants, Okot Odhiambo, Dominic Ongwen, Raska Lukwiya et Vincent Otti pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. M. Lukwiya et M. Otti ont par la suite été tués, mais les mandats d’arrêt lancés à l’encontre des trois autres hommes n’ont toujours pas été exécutés. La LRA n’opère plus en Ouganda depuis 2006.

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