L’augmentation du nombre de réfugiés pèse lourdement sur les efforts humanitaires

Les gouvernements des pays du Sahel et les groupes humanitaires locaux et internationaux s’efforcent tant bien que mal de faire face à la fois à l’arrivée incessante des personnes ayant fui les régions de Gao, Tombouctou et Kidal dans le nord du Mali, et au nombre croissant, dans toute la région, des personnes souffrant de la faim, en ce début de période de soudure.
 
Au total, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, quelque 284 000 Maliens ont fui le nord : 107 000 sont censés être déplacés à l’intérieur du Mali et 177 000 se trouveraient dans les pays voisins. Les nouveaux arrivants sont venus gonfler le nombre des réfugiés : selon le HCR, on compte 56 664 réfugiés au Burkina Faso, 61 000 en Mauritanie et 39 388 au Niger. Ces gouvernements ont déjà bien du mal à faire parvenir l’aide humanitaire à leurs habitants qui souffrent de la faim suite à la sécheresse. Des Maliens qui ont fui leur pays ont dit à l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qu’ils veulent éviter de se faire prendre dans un éventuel conflit si les soldats du gouvernement ou des troupes étrangères interviennent dans le nord.

Les Nations unies estiment que dans l’ensemble du Sahel, la faim touche 16 millions de personnes cette année et les niveaux d’insécurité alimentaire augmentent avec le début de la période de soudure. Dans tout le Sahel, les familles connaissent une baisse importante de revenus, due au fait que des centaines de milliers de Mauritaniens, de Burkinabés et de Maliens ont fui le conflit libyen, mettant ainsi fin aux envois de fonds habituels.

De nouveaux appels

Ce mélange complexe de crises brutales et de crises à évolution lente va forcer l’ONU à revoir ou à lancer de nouveaux appels de fonds dans les semaines à venir pour essayer d’obtenir 1,5 milliard de dollars, a indiqué Noel Tsekouras, directeur adjoint du siège ouest-africain du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) situé à Dakar ; le précédent appel se montait à un milliard.

Les donateurs ont versé ou promis 750 millions de dollars d’aide dont la majorité est destinée à subvenir aux besoins alimentaires ou nutritionnels ; cette somme est vue par beaucoup comme une réaction forte dans une région souffrant d’un manque de financement chronique, mais vu l’augmentation des demandes, ce chiffre représente à peine la moitié du total nécessaire.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) à lui seul a besoin de 360 millions de dollars pour combler son déficit actuel, a expliqué Claude Jibidar, directeur adjoint du PAM pour l’Afrique de l’Ouest. L’agence a désespérément besoin d’argent liquide pour pouvoir commencer à acheter de la nourriture sur les marchés locaux, a t-il dit.

Début mai, la plupart des secteurs alimentaires restaient sévèrement sous-financés. Ainsi  l’appel de fonds par secteurs pour le Niger n’a obtenu que 7 pour cent du financement pour les activités de protection, 19 pour cent pour l’eau et l’assainissement et aucun financement n’a encore été reçu pour l’éducation.

« Vu l’augmentation des demandes, ce chiffre [financement actuel] représente à peine la moitié du total nécessaire »

Le HCR doit aussi réviser son appel pour les réfugiés du Sahel qui visait 35,6 millions de dollars, dont seuls 41 pour cent ont été reçus jusqu’à présent. La porte-parole du HCR, Fatoumata Lejeune-Kaba, a indiqué que les camps de réfugiés du Burkina Faso et de Mauritanie allaient devoir être agrandis pour faire face au nombre croissant d’arrivants.  

IRIN a mené une rapide enquête sur la situation des réfugiés et des déplacés internes (PDI) dans chacun des pays concernés.

Les déplacés au Mali – un chiffre inconnu

Il est difficile de savoir exactement le nombre de déplacés internes au Mali : L’ONU l’estime à 107 000, dont 75 000 se trouveraient dans le nord du pays, mais des observateurs de la région pensent que jusqu’à la moitié de la population pourrait avoir quitté certaines zones. Plusieurs agences humanitaires, dont les Services de secours catholiques (CRS) soustraient une partie de l’aide destinée au nord pour aider les personnes déplacées qui se sont enfuies vers le sud à Mopti dans le centre du Mali, ou à Bamako, la capitale.

Le PAM prévoit de fournir une aide alimentaire à 200 000 PDI et familles-hôtes, mais la situation des 75 000 personnes déplacées dans le nord soulève des inquiétudes : Certaines organisations non gouvernementales (ONG) ont les moyens d’accéder aux régions du nord mais  le HCR considère la situation comme étant encore trop risquée. « Nous avons un vrai problème pour parvenir jusqu’aux PDI du nord du Mali, » a indiqué Mme Lejeune-Kaba. Selon David Gressly, coordonnateur humanitaire régional pour le Sahel, les agences ont réussi à atteindre 40 000 des déplacés du nord, mais 35 000 ne reçoivent aucune assistance.

A Mopti, qui se trouve juste au sud de la zone déclarée comme Azawad par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), CRS coordonne les secours destinés aux PDI et voit passer environ 2 500 personnes par semaine ; la plupart se dirigent vers des villages ou des centres urbains comme Ségou et Bamako, plus au sud. CRS fournit des repas chauds à ces gens en transit et a récemment commencé à distribuer de la nourriture et d’autres articles, qui proviennent en grande partie des secours alimentaires qui avaient été initialement prévus par l’agence pour aider le nord.

La Croix-Rouge du Mali, le HCR et d’autres groupes essayent également de fournir de l’aide aux PDI réfugiés à Bamako.

Mauritanie – Il faut intensifier l’effort humanitaire

Des Maliens réfugiés en Mauritanie disent au HCR que les deux raisons principales de leur fuite sont la peur de nouvelles violences et la difficulté de se débrouiller avec une aide minimale et la détérioration des services de base.

La plupart des 61 000 Maliens qui ont trouvé refuge au camp de Mbéra, près de la ville de Fassala en Mauritanie du sud-est, viennent de Tombouctou, ville qu’Ansar Dine, un groupe musulman djihadiste, prétend contrôler. Selon le HCR, qui dit avoir besoin de 18 millions de dollars pour aider les réfugiés durant six mois, à condition que les chiffres n’augmentent pas trop, les autres [réfugiés maliens]viennent des villes de Niaki, Guargandou, Tenekou et Goundam dans la région de Tombouctou.

Compte tenu de l’arrivée quotidienne de centaines de personnes, des femmes et des enfants principalement, les agences opérant dans les camps – l’UNICEF (Fonds des Nations unies pour l’enfance), le PAM et l’ONG Médecins sans Frontières (MSF) – sont obligés d’intensifier leur activité, car les besoins vont bien au-delà de ce qu’ils avaient envisagé. Pour MSF, les conditions de vie dans les camps doivent être améliorées de toute urgence ; il n’y avait ainsi qu’une toilette pour 610 personnes à la mi-avril. L’hôpital le plus proche de Mbéra se trouve à Néma, à six heures de route ; MSF essaie donc de fournir les services de base, dont les soins de santé maternelle et les soins nutritionnels pour les enfants. Un communiqué de MSF indique que de nombreux Touaregs arrivent dans les camps souffrant d’infections respiratoires et de diarrhée.


Photo: Jaspreet Kindra/IRIN
Le Niger a atteint un état “très critique” : Ces enfants survivent depuis l’an dernier en se nourrissant de plantes sauvages

Niger – la situation la plus critique

Il n’y a pas eu récemment d’arrivée de réfugiés au Niger ; le chiffre des réfugiés se monte à 39 000, dont la plupart vivent au camp de Ouallam, à 100 kilomètres de la frontière entre le Niger et le Mali.

Cependant, le Niger est dans l’ensemble confronté à une situation très critique : il concentre autant de personnes menacées par la famine que tous les pays environnants réunis. Pour ce qui est de faire parvenir suffisamment de céréales et autres denrées de base dans le pays afin de répondre aux problèmes d’insécurité alimentaire, « le Niger constitue actuellement le problème majeur, » a souligné M. Jibidar du PAM.

Mariatou Adamou, infirmière au centre nutritionnel de Goudel, dans le nord du Niger, a dit que les enfants malnutris reçus au centre étaient plus nombreux qu’en 2011 et que les adultes étaient eux aussi sévèrement affectés. « Les banques de céréales sont vides… même les parents sont malnutris et n’ont plus rien à la maison. » Un premier examen des enfants maliens de moins de cinq ans nouvellement arrivés a montré qu’ils souffraient tous de malnutrition.

Le HCR et le PAM fournissent de l’aide aux familles de réfugiés au camp de Ouallam, et les ONG essaient également d’intégrer les besoins des réfugiés dans leurs actions déjà en cours. L’ONG Plan International distribue de la nourriture, fait du dépistage de malnutrition et installe des points de distribution d’eau potable et des latrines pour les réfugiés qui ne vivent pas dans les camps. L’ONG prodigue aussi un soutien psychosocial  aux personnes qui ont été témoins de violences ou ont subi de terribles pertes.

« Des bandits sont venus armés de fusils et ils ont volé une bonne partie de nos affaires…dans mon village ils prenaient les bêtes [qui constituent le bien essentiel des familles] comme ça, devant nous… Quand je suis parti, je n’ai rien pu emmener parce qu’il fallait que j’emmène mes enfants. Je n’ai pas pu emmener de nourriture du tout, » a dit à Plan International Azahara Naziou, un Malien réfugié à Goudel.

Un autre réfugié, Adaoula Harouzen, a raconté qu’on lui avait pris plus de 20 bêtes. « Ils ne les ont pas volées… ils me disaient : “tu choisis, tes bêtes ou la vie”. Et toi, tu restes là, tu les regardes, complètement désemparé. Tu préfères rester en vie, alors ils prennent les bêtes et ils s’en vont. »

Burkina Faso – l’eau, ressource cruciale

De nouveaux Maliens arrivent chaque jour au Burkina Faso et la Commission Nationale pour les Réfugiés (la CONAREF, qui dépend du gouvernement) est complètement dépassée, a indiqué son coordonnateur Denis Ouédraogo. L’agence n’a que 13 membres. « Nous attendions certes des réfugiés mais pas à ce point, dans le contexte de déficit alimentaire qui frappe actuellement le Burkina, » a t-il dit à IRIN. « Notre problème est de savoir comment  respecter nos engagements envers notre propre population, qui est confrontée à une pénurie alimentaire, et comment aider les réfugiés en même temps.

Le gouvernement est en train de mettre au point un plan d’action pour secourir les 60 000 réfugiés, mais M. Ouédraogo craint que ce plan ne soit « rapidement dépassé ». La moitié seulement des 170 millions de dollars réclamés par le gouvernement pour financer la sécurité alimentaire et les secours aux réfugiés est assurée, a indiqué Roger Ebanda, directeur du HCR au Burkina Faso. Le niveau de financement du HCR est lui aussi assez bas, ce qui rend la mise en place d’actions de secours « difficile ». M. Ebanda et Jean Hereu, directeur de MSF au Burkina Faso, estiment que l’eau est le besoin le plus crucial des camps.

« Le Niger est actuellement le problème majeur »

Les réfugiés des camps du Burkina et de Mauritanie reçoivent un maximum de 10 litres d’eau par jour, mais les normes minimales pour les interventions lors de catastrophes préconisent des rations deux fois plus importantes.

Mohamed Ag Mohamed Maloud, 60ans, était commerçant à Tombouctou et est aujourd’hui le représentant des réfugiés du camp de Somgande, situé aux abord de Ouagadougou, la capitale du Burkina. Il avait déjà été forcé de fuir son pays, a t-il dit à IRIN, durant les combats des années 1990, mais cette fois-ci, la situation est pire. « Le problème, c’est que nous n’avons pas assez de nourriture… c’est une période difficile, mais nous essayons de nous débrouiller. »

Chaque réfugié a droit à une ration alimentaire de 7 kilos pour deux semaines. « Ce n’est tout simplement pas suffisant, » a t-il indiqué. Les réfugiés disposent d’un système de prêt pour ceux qui arrivent sans un centime ; ce système donne priorité aux familles qui dépendent entièrement du PAM pour se nourrir. D’autres agences fournissent également de l’aide : La Croix-Rouge du Burkina Faso distribue par exemple des coupons alimentaires d’une valeur de 400 millions de francs CFA, ainsi que des tentes et de l’eau.

Les centres de santé sont peu nombreux, mais la situation s’améliore. MSF a mis en place des cliniques mobiles à Dibisi et Gentoure, dans le nord, où se sont réfugiées 10 000 personnes ; auparavant, il leur fallait marcher 17 kilomètres pour atteindre la clinique la plus proche. La représentante de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) pour le Burkina Faso, Djamila Cabral, a déclaré que les enfants des camps de réfugiés avaient été vaccinés contre la méningite, la rougeole et la polio.

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