Les réfugiés oubliés de la Syrie

Cela s’est passé le 21 février 2006. Cette date est restée gravée dans la mémoire de Samia*.

Installée dans sa cuisine, elle préparait du thé pour la famille de son frère qui venait lui rendre visite à Bagdad, la capitale irakienne, lorsque des coups de feu ont été tirés dans le salon.

« J’ai eu l’impression qu’une guerre avait éclaté chez moi », a-t-elle raconté.

Incapable de bouger, de respirer, elle n’a rien pu faire. Les miliciens ont tué neuf membres de sa famille ce jour-là, alors qu’elle se trouvait dans l’autre pièce, paralysée par la peur.

Cette époque a marqué le début du conflit religieux en Irak. Des dizaines de milliers de personnes allaient trouver la mort au cours des deux années suivantes.

Des années plus tard, Samia a raconté son histoire à IRIN : elle vit désormais en tant que réfugiée dans la périphérie rurale de la capitale syrienne Damas avec son mari et deux de leurs enfants.

Elle n’a qu’une idée, c’est de quitter la Syrie, où elle continue de recevoir des menaces provenant de l’autre côté de la frontière, en Irak.

« Aujourd’hui encore, je reçois des appels de personnes qui menacent de me tuer si jamais je reviens », a-t-elle dit.

L’instabilité actuelle en Syrie n’a fait qu’aggraver la situation : Les prix des produits alimentaires ont augmenté, elle revit des épisodes de la guerre, et pire que tout, le traitement du dossier de réinstallation de sa famille aux États-Unis est suspendu pour une durée indéterminée. Les possibilités de quitter la Syrie seront limitées si la situation continue de se détériorer.

Alors que le monde s’intéresse essentiellement aux dizaines de milliers de réfugiés syriens qui fuient des affrontements de plus en plus violents entre le gouvernement et les forces d’opposition, des centaines de milliers d’Irakiens présents en Syrie – qui accueille la plus importante population de réfugiés irakiens au monde – ont été quasiment oubliés. Les 102 000 réfugiés enregistrés, sur le million d’Irakiens qui seraient installés en Syrie selon les estimations du gouvernement, se trouvent désormais confrontés à un avenir plus incertain que jamais et certains d’entre eux lancent des appels à l’aide.

« S’il vous plait », a-t-elle supplié le journaliste d’IRIN, « Faites comme si j’étais votre mère. Aidez-moi. Faites entendre nos voix en Amérique …Pourquoi ne peuvent-ils pas nous sortir d’ici ? ».

Fuir la Syrie

Jusqu’à présent, aucun départ massif de réfugiés irakiens de la Syrie n’a été enregistré. Mais selon les chiffres fournis par le gouvernement, en 2011, 67 000 Irakiens réfugiés en Syrie sont retournés en Irak, qui, bien que plus sûr qu’en 2006-2007, demeure l’un des pays les plus dangereux du monde. Ce chiffre est nettement plus important que celui des années précédentes : en 2009 et 2010, le nombre d’Irakiens ayant quitté la Syrie était deux fois moins élevé, selon les statistiques établies par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et le ministère irakien du Déplacement et de la Migration.

Le nombre de réfugiés irakiens en Syrie devrait continuer à diminuer, et le nombre total de réfugiés enregistrés devrait passer de 127 859 en janvier 2011 à 90 000 au cours de l’année 2012, selon le Plan d’action régional 2012 pour les réfugiés irakiens de la communauté internationale.

Un travailleur humanitaire a dit à IRIN que la plupart de ces retours avaient été des retours acceptés, volontaires et que finalement ils constituaient « la meilleure solution ».

L’Institut Brookings qualifie toutefois ces retours de « prématurés » et une enquête réalisée par le HCR avant le début des troubles en Syrie a montré que la plupart des réfugiés présents dans le pays étaient toujours réticents à rentrer chez eux de manière permanente.

« L’entrée des Irakiens est régie par des règles et règlements spécifiques qui existaient avant le début de la crise syrienne et qui existent toujours. Une situation humanitaire ne justifie pas que l’on enfreigne les règles qui s’appliquent à un groupe particulier. »

« Dans ce genre de situation, les réfugiés doivent bien souvent choisir entre deux situations difficiles et ils devront décider laquelle des deux est la moins problématique », a dit à IRIN Panos Moumtzis, nommé Coordonnateur régional du HCR pour les réfugiés syriens le mois dernier.

Un nombre bien moins important d’Irakiens réfugiés en Syrie ont fui une seconde fois – pour la Turquie et, dans une moindre mesure, le Liban et la Jordanie, où l’entrée peut se révéler problématique.

Lutte pour la survie économique

La plupart des Irakiens installés en Syrie vivent à Damas ou à Alep, la capitale économique. Ils ont été relativement épargnés par les violences qui secouent la Syrie et qui auraient fait quelque 9 000 victimes syriennes depuis mars 2011. Ainsi, « ils ont continué à jouir d’une certaine stabilité et d’une certaine tranquillité », a dit M. Moumtzis.

Jusqu’à présent, le HCR a pu continuer à mener ses programmes d’aide à destination des réfugiés irakiens, même dans le gouvernorat d’Al-Hasakah, au nord-est du pays.

Mais la dévaluation de la monnaie syrienne, les sanctions imposées et l’aggravation de la crise économique en Syrie ont affecté tout le monde, y compris les réfugiés qui étaient déjà vulnérables sur le plan économique et qui ne sont pas autorisés à travailler légalement en Syrie.

La grande majorité des réfugiés irakiens présents en Syrie bénéficient de l’aide alimentaire, qui, selon le HCR, a permis d’éviter l’adoption de mécanismes d’adaptation négatifs et de prévenir la malnutrition, mais les réfugiés disent qu’ils mangent moins et qu’ils vendent même une partie de leur nourriture pour subvenir à leurs besoins.

Mohamed*, un réfugié irakien installé dans la ville de Halab au nord de la Syrie, reçoit une allocation alimentaire versée par le HCR. D’un montant de 10 500 livres syriennes par mois (environ 183 dollars), elle doit couvrir les besoins de sa famille de sept personnes, mais le loyer, l’eau et l’électricité lui coûtent plus chers. Et alors que les prix des produits alimentaires et de l’essence ont plus que doublé dans certains cas, sa famille a été forcée de modifier ses habitudes alimentaires : elle se partage désormais un pain par jour au lieu de deux, par exemple.

La survie de sa famille dépend des envois de fonds – désormais affectés par la dévaluation de la monnaie syrienne – des membres de la famille restés en Irak Le HCR a récemment décidé d’augmenter le montant de l’allocation alimentaire de 1 100 livres à 1 500 livres par personne et par mois (de 19 à 26 dollars) ; il prévoit également d’augmenter l’aide financière aux plus vulnérables de 40 pour cent pour compenser la hausse des prix.

Samia, qui vit dans la périphérie rurale de Damas, indique que sa famille vend la nourriture que le Programme alimentaire mondial (PAM) lui donne pour payer le loyer et tenir jusqu’à la fin du mois.

« J’essaye de me débrouiller, de grappiller des choses ici et là pour joindre les deux bouts. Dieu seul sait combien je souffre », a-t-elle dit.

Sa fille a perdu beaucoup de poids, a-t-elle dit, et sa famille a limité sa consommation de nourriture aux aliments de base comme le pain, les tomates et l’huile, se privant de fruits, de poulet, de fromage et d’autres produits considérés comme des aliments de luxe.

Les Irakiens, qui ne sont pas autorisés à occuper des emplois formels en Syrie, travaillent pour la plupart dans le secteur informel – dans les hôtels ou dans le tourisme – un secteur durement touché par les troubles. À l’occasion d’une enquête menée en février par le HCR auprès de plus de 800 réfugiés, 40 pour cent des personnes interrogées ont évoqué une diminution de leurs revenus mensuels, et 13 pour cent ont indiqué avoir perdu leur emploi, a dit à IRIN Hélène Daubelcour, porte-parole du HCR en Syrie. Quatre-vingt-dix pour cent des personnes interrogées ont indiqué qu’elles consacraient une partie plus importante de leur budget aux dépenses alimentaires.

Selon le HCR, quelque 10 000 réfugiés irakiens vivaient dans des zones troublées comme Homs, Deraa et la périphérie rurale de Damas (Harasta, Zabadani, Douma) lorsque le conflit syrien a éclaté. Quelque 5 000 d’entre eux se sont depuis installés dans d’autres régions du pays ; une fois de plus, ils ont été déplacés et ont besoin de davantage d’aide.

Leur déplacement secondaire a également provoqué une hausse du prix des loyers, alors que la pression sur la disponibilité des logements s’accroît.

« On voit très bien l’effet domino », a dit Mme Daubelcour.

Lors d’une table ronde organisée par le Projet de l’Institut Brookings et de la London School of Economics (LSE) sur le déplacement interne et l’International Rescue Committee en février, les participants ont évoqué les tensions entre les réfugiés irakiens et les Syriens déplacés qui sont en concurrence pour obtenir des ressources de plus en plus réduites.


Photo: Julien Lennert/IRIN
Des volontaires du Croissant-Rouge déchargent de l’aide alimentaire destinée aux réfugiés irakiens dans un centre de Damas (photo d’archives)

Nouveaux traumatismes

Les réfugiés présents en Syrie sont davantage exposés au risque de vivre de nouveaux traumatismes qu’aux violences directes. Soixante-dix-huit pour cent des réfugiés interrogés par le HCR indiquent que la situation actuelle a eu un impact négatif sur leur santé mentale et physique, provoquant par exemple des cauchemars et ravivant les souvenirs du passé. L’anxiété a engendré une augmentation des violences domestiques, a dit Mme Daubelcour.

« Nous sentons que ce qui s’est passé en Irak pourrait se reproduire », a dit Mohamed, qui indique avoir été enlevé et torturé par l’armée du Mahdi, un groupe de miliciens chiites, en mai 2006.

« J’ai peur de tout », a dit Samia, l’Irakienne qui a assisté au massacre de sa famille dans sa propre maison.

En réponse, le HCR a renforcé les services de soutien psychosocial.

Sur les 1 600 Irakiens enregistrés par le HCR à leur arrivée en Turquie, la plupart ont indiqué ne pas se sentir en sécurité.

« [Ils ont dit] qu’ils avaient déjà vécu cette situation en Irak et qu’ils n’avaient aucune intention d’attendre que cela recommence », a indiqué à IRIN un travailleur humanitaire présent en Turquie. « Il semble qu’ils quittent la Syrie de manière préventive ».

Bloqués en Syrie

Le problème est que nombre d’entre eux ne peuvent pas partir.

Les dossiers de quelque 18 000 réfugiés irakiens dont la réinstallation avait été acceptée par un pays tiers ou qui attendaient leurs entretiens ont été bloqués. Initialement, leur traitement a été reporté en raison de la mise en place de nouvelles procédures de sécurité par les États-Unis, mais il a finalement été suspendu pour une période indéfinie, car les pays de réinstallation ont eu davantage de difficultés à conduire les entretiens pendant les troubles.

Convaincues qu’elles allaient partir d’un moment à l’autre, les familles de Samia et de Mohamed ont fait leurs bagages il y a plusieurs mois ; d’autres familles auraient été refoulées à l’aéroport. Elles sont maintenant « bloquées » en Syrie jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée.

« Nombre de réfugiés espéraient être réinstallés, mais cela va prendre du temps », a dit Andrew Harper, représentant du HCR en Jordanie.

Les défenseurs des droits des réfugiés ont demandé à ce que le processus soit mené à terme par vidéoconférence, mais les représentants du HCR indiquent qu’il est impossible de le faire, tout comme il est impossible d’enregistrer les réfugiés dans un autre pays, en raison du grand nombre de personnes concernées.

« Pour être honnête », a dit le travailleur humanitaire basé en Turquie, « je ne pense pas que ce soit vraiment faisable ».

La décision ne serait pas non plus forcément bien acceptée par les pays voisins qui accueillent déjà des réfugiés irakiens et qui ont établi leurs propres processus de réinstallation.

« Le fait qu’ils passent devant tout le monde ou pas est une question assez sensible », a indiqué un travailleur humanitaire.

C’est ainsi que des personnes comme Samia and Mohamed se retrouvent « dans une situation inextricable », comme l’a dit le Projet d’aide aux réfugiés irakiens : Ils ne veulent pas retrouver le cercle des violences en Irak, ils s’inquiètent de l’augmentation de l’insécurité et des défis économiques auxquels ils sont confrontés en Syrie, mais ils ne veulent pas partir, de crainte de perdre la possibilité d’être réinstallés de manière permanente dans un autre pays.

On a dit à Mohamed que son dossier serait clos, s’il partait pour la Jordanie ou la Turquie. Le HCR dit qu’il n’y a aucune garantie que les dossiers de réinstallation seront rouverts si les réfugiés quittent la Syrie.

« Je ne veux pas perdre les années que j’ai passées ici et les perdre pour rien », a-t-il dit à IRIN. « J’ai passé six ans ici. Il est hors de question que je reparte à zéro ».

Liberté de mouvement

D’autres n’ont tout simplement pas les moyens financiers de quitter la Syrie.

« Si nous avions eu les moyens de partir, nous l’aurions fait », a dit Zeinab*, la fille de Samia, à IRIN.

Cependant, les portes ne leur seraient pas forcément ouvertes. Les Irakiens peuvent obtenir un visa pour la Turquie à la frontière et certains ont pu entrer au Liban avec un visa touristique (une centaine d’entre eux l’ont fait). Mais la Jordanie, qui a accueilli les Syriens qui ont pris la fuite, a quasiment fermé sa frontière aux Irakiens, indiquent des observateurs, de crainte qu’un afflux massif ne mette en péril les infrastructures déjà dépassées de ce petit pays qui a déjà accueilli un grand nombre d’Irakiens depuis 2003.

« Il y a bien sûr différents aspects à prendre en considération [pour les Irakiens] », a récemment dit à IRIN le porte-parole du gouvernement jordanien Rakan al-Majali. « L’entrée des Irakiens est régie par des règles et règlements spécifiques qui existaient avant le début de la crise syrienne et qui existent toujours.

« Une situation humanitaire ne justifie pas que l’on enfreigne les règles qui s’appliquent à un groupe particulier ».

Le HCR reconnaît que la situation pourrait devenir trop violente pour que les Irakiens restent en Syrie, trop dangereuse pour qu’ils retournent en Irak et impossible pour qu’ils entrent en Jordanie. Il reviendrait donc à la communauté internationale de faire pression sur d’autres pays pour qu’ils accueillent ces réfugiés.

Outre les Irakiens, on compte environ un demi-million de Palestiniens et quelque 8 000 réfugiés qui viennent d’autres pays - Somalie, Soudan, Éthiopie, Érythrée et même Afghanistan – et qui n’ont pas forcément la possibilité de retourner dans leur pays d’origine.

« En ce moment, nous souhaiterions que les frontières restent ouvertes », a dit M. Moumtzis, Coordonnateur régional du HCR pour les réfugiés. « Bien entendu, l’accord des pays voisins est indispensable pour que cette décision soit applicable. »

« Etant donné que 45 pour cent des réfugiés irakiens enregistrés vivent en Syrie depuis plus de cinq ans et que les possibilités de réinstallation sont de plus en plus limitées, la situation des réfugiés ne peut que se prolonger », indique le plan d’action.

*Les prénoms ont été changés pour protéger l’identité des réfugiés

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