Escalade de la peur chez les Sud-Soudanais de Khartoum

Le saccage d’un centre religieux ce week-end à Khartoum illustre l’hostilité croissante à laquelle est confrontée une partie des centaines de milliers d’habitants de la capitale soudanaise originaires de ce qui est aujourd’hui l’Etat indépendant du Soudan du Sud.

Sept ans après la signature entre Khartoum et les rebelles du Sud d’un traité mettant fin à des décennies de guerre civile et neuf mois après la sécession du pays, les récents affrontements frontaliers soulèvent la crainte d’un retour à un conflit généralisé.

Le 21 avril, ont raconté des témoins à IRIN, une foule de 300 personnes a attaqué un centre religieux presbytérien dans le quartier d’Al-Jiraif, à Khartoum, et mis le feu à une partie des locaux.

Outre une église, le centre comprenait une maison de retraite, un dispensaire, une école biblique et des logements pour les pasteurs. La plupart des paroissiens sont originaires du Soudan du Sud.

« Ils ont brûlé la Bible et volé des biens et de l’argent », a dit le père John Taw avant d’ajouter que les attaquants comprenaient des femmes et des enfants.

« Pendant le sermon du vendredi, l’imam de la mosquée voisine, qui est connu pour son extrémisme, a incité les gens à détruire l’église en disant que le terrain sur lequel elle était construite appartenait aux musulmans », a-t-il dit.

Le pasteur a dit qu’il pensait que les propos de l’imam étaient liés au délai fixé par le gouvernement imposant aux quelque 500 000 Sud-Soudanais présents au Soudan de s’enregistrer comme étrangers ou de rentrer au Soudan du Sud.

Le pasteur a ajouté que les discours hostiles s’étaient multipliés deux semaines plus tôt lorsque les armées soudanaise et sud-soudanaise avaient commencé à se disputer la zone pétrolière contestée de Heglig.

« Au cours des deux dernières semaines, les mosquées ont dressé les gens contre les sudistes et les chrétiens », a dit M. Taw.

« Un énorme groupe d’hommes et de femmes s’est dirigé vers l’église en manifestant et a mis le feu à l’enceinte », a dit un gardien de l’église, qui s’est présenté sous le seul nom de Yahia.

« J’ai entendu des gens crier ‘Allah akbar !’ [Dieu est grand] et ‘Plus d’églises à partir d’aujourd’hui’ ». Selon Yahia, la police était présente, mais elle n’est pas intervenue. « Ils ne faisaient rien. Ils n’ont pas empêché les gens de détruire l’église. »

Deux églises indépendantes du quartier ont également été attaquées, a dit dans un communiqué le révérend James Par Tap, modérateur (chef) de l’Église évangélique presbytérienne du Soudan.

« Le groupe a incendié, détruit et dérobé tout ce qui se trouvait dans les églises et l’école biblique, notamment des livres, des climatiseurs, des ordinateurs, des photocopieurs, des réfrigérateurs et de nombreux autres biens. Ils ont même pris des objets appartenant aux étudiants, livres, sacs et vêtements, et comme les étudiants étaient absents, ils les ont brûlés,», a-t-il rapporté.

Le lendemain de l’attaque, des paroissiens et des militants ont tenté d’organiser une opération de nettoyage, mais la police les a empêchés d’entrer dans l’enceinte de l’église.

Des mouvements de la société civile, notamment Girifna et Sharara, ont condamné l’incident, le liant aux propos hostiles au Soudan du Sud tenus par le gouvernement dans le contexte de la crise de Heglig.

Le 18 avril, le président Omar el-Béchir a promis de « libérer » le Soudan du Sud de son gouvernement qu’il a traité d’« insecte ».

« Une orientation très inquiétante »

« L’incident démontre une orientation très inquiétante vers davantage d’intolérance dans le pays en raison de la propagande de haine et de rejet répandue par le NCP [Parti du Congrès national, au pouvoir] », a dit le mouvement Sudan Change Now dans des « excuses publiques » présentées le 21 avril.


Photo: Sudan Change Now
L’attaque est survenue à la suite de la multiplication des discours contre les chrétiens dans la mosquée voisine

« Ce genre de violences haineuses et de crimes racistes est inacceptable, immoral et inconstitutionnel. Nous, les Soudanais, appartenons à différentes ethnies, confessions et races. Nous faisons front commun contre de tels crimes et nous affirmons qu’ils ne sont pas commis en notre nom », a déclaré le mouvement.

William, 23 ans, qui ne s’est présenté que par son prénom, est l’un des nombreux Sud-Soudanais vivant dans un camp de fortune près de la gare ferroviaire de Shajara.

« Chaque fois qu’un affrontement éclate au sujet des frontières, je reste ici », a-t-il dit à IRIN.

« Ainsi, je n’ai pas quitté le camp pendant une semaine... La dernière fois que je suis sorti, j’ai été victime de harcèlement verbal et racial. Les gens me criaient dans la rue : ‘Qu’est-ce que tu fais encore là, sudiste ?’ »

William a raconté comment certains de ses amis avaient été attaqués et passés à tabac par des gens qui appelaient les Sud-Soudanais leurs « ennemis » et qui les accusaient de vouloir prendre le contrôle du Soudan.

« Mon plus grand problème maintenant, c’est que je ne suis plus protégé par la loi. On peut me voler, me frapper, voire me tuer et personne n’en aura rien à faire ou acceptera même de me reconnaître », s’est plaint William.

Lors d’une conférence donnée récemment à Juba, John Ashworth, analyste chevronné du Soudan, a expliqué que la question de l’« identité » était la cause principale des guerres civiles qui avaient ravagé le Soudan pendant la plus grande partie de son histoire depuis l’indépendance.

Le Soudan était auparavant « un pays multiculturel, multireligieux, multilingue, multiethnique – multitout, en fait », a-t-il dit.

« Or, pendant longtemps, un seul groupe identitaire, qui s’est trouvé être ‘arabe’ et islamique, a dominé. Il s’est défini comme l’identité soudanaise et, à plusieurs reprises, a oppressé, assimilé, aliéné, marginalisé et essayé de détruire les autres identités. »

Manque de clarté dans le processus d’enregistrement

Khartoum a reporté la date limite d’enregistrement des Sud-Soudanais au 8 mai. Or, en l’absence d’une réelle campagne d’information publique, le processus manque toujours de clarté.

« Le gouvernement n’a pas spécifié le lieu de cet enregistrement », a remarqué le projet Enough dans une déclaration faite le 18 avril.

« Tant que les détails du processus d’enregistrement resteront flous, il ne sera vraisemblablement pas possible pour les sudistes qui désirent rester au Soudan de s’enregistrer, alors qu’ils n’ont pas de papiers d’identité », est-il précisé dans la déclaration.

Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), une douzaine de hauts fonctionnaires sud-soudanais sont arrivés le 7 avril à Khartoum pour commencer à délivrer des titres de voyage provisoires. L’ambassade du Soudan du Sud à Khartoum a également prévu de délivrer des certificats nationaux et des passeports, a annoncé l’OCHA.

Outre le problème des formalités administratives, le rapatriement des Sud-Soudanais présente d’importantes difficultés en raison de leur nombre important, du manque de moyens de transport, du conflit au sujet des frontières et du manque de capacité au Soudan du Sud pour conduire les personnes rapatriées vers leur région d’origine et leur fournir les services essentiels.

En mars, Khartoum et Juba ont élaboré un avant-projet de traité qui accorderait un grand nombre de libertés – et notamment des permis de résidence et de travail – aux citoyens des deux pays, mais l’intensification du conflit a suspendu cet accord.

ha/cb-gd/og