Vivre dans la bulle de Kaboul

Les attaques coordonnées lancées par des militants contre le Parlement afghan et plusieurs institutions situées dans le quartier diplomatique le 15 avril ont entraîné la suspension temporaire des déplacements du personnel des Nations Unies dans la capitale Kaboul. Les travailleurs humanitaires s’inquiètent de voir les Talibans pénétrer dans les zones les plus sécurisées de la ville.

Cet incident est le dernier en date d’une longue série d’attaques – aucune n’a toutefois été aussi spectaculaire – qui ont obligé les travailleurs humanitaires à se cacher derrière des murs de bétons et à se terrer dans des abris anti-aériens.

Les travailleurs humanitaires sont confrontés à de nombreuses restrictions liées à la sécurité, même au cours d’une « journée normale ». Voici un aperçu de leur vie dans la « bulle de Kaboul » pour reprendre les mots d’un travailleur humanitaire.

Les agences d’aide humanitaire des Nations Unies ont installé leurs sièges à l’intérieur de la « ceinture d’acier » ou « zone verte » dont la superficie ne dépasse pas 7 km² – ce quartier placé sous haute protection abrite également de nombreuses ambassades et organisations internationales. Les attaques du 15 avril ont, entre autres, visé ce quartier.

Les membres du personnel des Nations Unies sont logés dans divers bâtiments de Kaboul : des maisons d’hôtes des agences des Nations Unies placées sous haute protection ; le Park Palace Hotel ; ou l’Office des Nations Unies pour la coordination de l’aide économique et humanitaire en Afghanistan (United Nations Office Complex in Afghanistan, UNOCA).

Ce dernier se trouve à environ 20 minutes à l’extérieur de la ville, entouré de murs de 3 à 4 mètres de haut surmontés de fils barbelés. Son entrée est protégée par des blocs de béton disposés en zigzag. Pour pénétrer dans l’enceinte, il faut passer deux points de contrôle, où des agents de sécurité procèdent aux contrôles d’identité et vérifient que les visiteurs ne transportent pas de bombes à l’aide de chiens et de miroirs passés sous le châssis des véhicules.

Des travailleurs humanitaires mangent, dorment et travaillent à l’intérieur de cette enceinte au cours de missions qui peuvent durer plusieurs années. Beaucoup se plaignent de ne pas pouvoir mener une vie saine. Le dimanche après-midi, par exemple, les cafétérias de l’institution sont fermées, nombre de travailleurs humanitaires doivent donc se contenter de biscuits salés ou de conserves de thon. Les conteneurs préfabriqués, dont certains ne font pas plus de 14 m², manquent d’équipements pour cuisiner – ils comprennent un lit simple, une salle de bains, un bureau et deux plaques chauffantes.

Les travailleurs humanitaires peuvent ne pas quitter l’enceinte du bâtiment pendant plusieurs jours (car ils doivent attendre qu’un chauffeur soit disponible) et ne se déplacent que du conteneur dans lequel ils dorment jusqu’au conteneur dans lequel ils travaillent.

Les visiteurs doivent fournir leur nom, leur nationalité, leur passeport et le numéro de la plaque minéralogique de leur véhicule 12 heures avant de se présenter sur place.

Les déplacements à l’intérieur de Kaboul sont en grande partie limités aux bureaux gouvernementaux, à quelques restaurants et hôtels spécifiques ou aux enceintes d’autres organisations d’aide humanitaire. Les agents de sécurité recommandent de limiter les déplacements à l’extérieur du « cercle d’acier ».

À l’extérieur du périmètre de la ville de Kaboul, les travailleurs des Nations Unies doivent circuler en convoi de deux 4x4 blindés escortés par des équipes armées de la police afghane qui encadrent le convoi.

Les travailleurs humanitaires se plaignent régulièrement de ne pas pouvoir rencontrer la population locale, de ne pas pouvoir se rendre au marché et d’avoir le sentiment de ne pas appartenir à la communauté au sein de laquelle ils travaillent. Les défis psychologiques engendrés par la limitation des déplacements sont aggravés par la lourdeur des relations en Afghanistan. Les familles n’étant pas admises à l’intérieur de ce lieu d’affectation, les membres du personnel se contentent de se connecter à Skype avec une connexion Internet médiocre pour contacter leur famille et leurs amis en dehors des visites durant les périodes de repos et récupération (R&R).

Ces difficultés ne sont rien en co

« Beaucoup de travailleurs n’ont quasiment pas accès au terrain. La plupart d’entre eux sont très jeunes, n’ont pas d’expérience dans le pays. Ils ne savent pas de quoi ils parlent »

mparaison avec les problèmes auxquels les civils afghans sont confrontés au cœur de ce conflit.

Les agences des Nations Unies qui travaillent dans ces environnements doivent entre autres assumer le poids financier des périodes obligatoires de R&R. À ces coûts, il faut ajouter l’augmentation des coûts des 4x4 blindés, les coûts des entreprises de sécurité privées qui fournissent une protection à l’intérieur des établissements, des agents de sécurité qui réalisent les contrôles à l’entrée, des casques et des gilets pare-balles fournis au personnel … La liste est encore longue. Et les succès obtenus sont discutables.

« Vu la façon dont les Talibans mènent désormais leurs attaques, des millions [de dollars] ne suffiront pas », a dit un travailleur humanitaire.

Toutefois, l’impact de ces attaques sur la fourniture de l’aide est le plus important.

Voici comment Laurent Saillard, vétéran de l’humanitaire en Afghanistan et directeur de l'Office d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) en Afghanistan, a décrit la situation :

« Beaucoup de travailleurs n’ont quasiment pas accès au terrain. La plupart d’entre eux sont très jeunes, n’ont pas d’expérience dans le pays. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ils ne sont jamais venus dans le pays ; ne se sont jamais déplacés à l’étranger ; n’ont jamais géré un projet ; n’ont jamais passé de temps avec la population afghane. Les seuls Afghans qu’ils connaissent sont le cuisinier, le personnel de ménage ou le chauffeur. Ils ne connaissent rien de ce pays. Ils arrivent à l’aéroport, montent dans un véhicule blindé, entrent dans l’enceinte d’une institution et c’est tout…

« Ils vivent dans la bulle de Kaboul ».

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