Guerres saintes et otages – Al-Qaida au Maghreb islamique

DAKAR, 5 avril 2012 (IRIN) - Il y a quelques années, l’industrie touristique de Mopti, dans le centre du Mali, était florissante. Or, selon Issa Ballo, un tour opérateur privé, la ville, bâtie au confluent de deux cours d’eau et souvent décrite comme la « Porte du Nord » a toujours autant à offrir en termes « d’aventure, de découverte et de culture ».

Le pays Dogon, avec ses maisons bâties à flanc de falaise et sa culture unique, se trouve à quelques heures de voiture seulement. Tombouctou, un centre d’apprentissage islamique vieux de plusieurs siècles, accueillait auparavant un flot régulier de visiteurs. « On peut maintenant compter les touristes sur les doigts d’une seule main », s’est plaint M. Ballo. « Seuls les plus courageux viennent jusqu’ici. »

Il accuse les ambassades de la capitale, Bamako, d’émettre des alertes de sécurité et de déclarer ces régions comme des « zones interdites » pour leurs ressortissants. Il blâme également les médias qui, à son avis, exagèrent les problèmes qui affectent le nord du pays « en faisant croire aux gens qu’on a toujours une arme pointée sur soi où qu’on aille ». Mais il méprise par-dessus tout Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), le groupe musulman radical qui semble exercer son emprise sur certaines régions du nord du Mali et au-delà en dépit de sa taille modeste et de son agenda obscur.

« Ce sont des bandits, des voleurs, des criminels... des meurtriers », a dit M. Ballo. « Quatre-vingt-dix pour cent des Maliens sont musulmans... Il n’est écrit nulle part dans le Coran qu’il faut tuer pour gagner de l’argent. Al-Qaida, AQMI, je ne considère pas ces gens comme des musulmans. C’est une sorte de mafia qui a le bras très long. »

Menace réelle ou imaginaire ?

Les activités commerciales et militaires, l’orientation religieuse, la taille, la composition et l’identité des dirigeants d’AQMI ont fait l’objet de nombreux rapports, articles de journaux et théories du complot. Puisque l’accès direct des médias à AQMI est limité – les interviews accordées par les dirigeants du groupe sont rares –, les journalistes dépendent souvent des témoignages d’otages libérés, des informations provenant des services de sécurité, des rares vidéos amateurs postées sur YouTube par des membres qui ont fait défection ou des fuites d’interrogatoires de terroristes présumés.

Les sceptiques disent que les États-Unis et la France ont exagéré la gravité de la menace pour satisfaire leurs propres intérêts stratégiques, tout comme des pays tels que l’Algérie et la Mauritanie, dont les élites militaires et politiques souhaitent être identifiées comme des combattants de première ligne du terrorisme international. Comme l’a souligné un universitaire, AQMI peut être considéré comme « un petit commerce avec une très grosse enseigne ». Le groupe utilise en effet son statut de « franchise » d’Al-Qaida dans le Sahara et le Sahel pour faire parler de lui et toucher d’énormes rançons grâce à des kidnappings savamment organisés, mais ayant une portée limitée.

Les opinions sont souvent fortement divisées. Dans un rapport publié en mars 2005 et intitulé Islamist Terrorism in the Sahel: Fact or Fiction?, l’International Crisis Group (ICG) indiquait que « l’Islam fondamentaliste existe au Sahel depuis plus de 60 ans et n’a jamais, avant aujourd’hui, été associé à des actes de violence antioccidentaux ». Les auteurs ont mis en garde contre les risques d’« une approche musclée et mal conçue, qui pourrait faire pencher la balance du mauvais côté ».

D’autres disent que la présence d’une force terroriste transnationale en pleine expansion pourrait transformer une partie du Sahel en une autre Somalie ou même un autre Afghanistan. Ils font remarquer que le mouvement a transcendé ses racines algériennes en recrutant dans le Sahel et au-delà et qu’il est possible qu’il développe, à l’avenir, des liens plus forts avec des organisations comme Boko Haram, au Nigeria, et le groupe émergent Jamaat Tawhid wa’l-Jihad fi Garbi Afriqqiya (mouvement pour l’unité et le djihad en Afrique de l’Ouest, ou MOJWA, selon son sigle anglais).

Dans son rapport, la mission des Nations Unies envoyée au Sahel à la fin 2011 pour évaluer « l’impact de la crise libyenne sur la région du Sahel » faisait allusion à la capacité d’AQMI à s’entendre avec les communautés locales dans les régions les plus pauvres du Sahel et indiquait que, « dans certaines régions, le vide humanitaire est comblé par AQMI et/ou des groupes criminels qui, selon certaines informations, fournissent des services et de l’aide humanitaire aux populations des régions isolées où l’État est absent ou quasi-absent ».

Les responsables de la mission ont par ailleurs souligné que le groupe terroriste pourrait utiliser cette situation « pour développer des réseaux de recrutement et de soutien locaux qui auraient pour tâches de collecter des informations, d’organiser l’approvisionnement en armes et en munitions et de s’occuper d’autres questions logistiques ». Ils ont ajouté qu’AQMI pourrait avoir fait des réserves d’armes, et notamment d’explosifs Semtex, de pièces d’artillerie antiaérienne et de roquettes, tout comme les combattants touaregs qui ont quitté la Légion islamique de Kadhafi en Libye.

Des racines algériennes

Il est généralement reconnu que les origines d’AQMI remontent à la crise algérienne de 1992. Cette année-là, l’annulation des élections législatives par les autorités militaires a privé les radicaux du Front islamique du salut (FIS) d’une victoire probable et provoqué une guerre civile sanglante. Les futurs dirigeants d’AQMI ont d’abord formé une faction au sein du Groupe islamique armé (GIA), mais ils ont fini par le quitter pour créer le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Les salafistes défendent une vision conservatrice et traditionnelle de l’Islam.

Dans les années 1990, l’Algérie a été le théâtre d’atrocités commises par toutes les parties. Des militants des droits de l’homme, des universitaires et d’autres acteurs de la société ont questionné à plusieurs reprises le rôle du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) algérien et l’ont accusé d’avoir non seulement infiltré des mouvements armés, mais d’avoir aussi contrôlé certains des principaux responsables terroristes.

En septembre 2006, le GSPC a prêté allégeance à Al-Qaida. Il a par ailleurs annoncé, en janvier 2007, sa décision de changer son nom pour Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). Le groupe terroriste mène toujours la plupart de ses opérations en Algérie. En avril 2007, AQMI a utilisé des voitures piégées pour attaquer simultanément les bureaux du Premier ministre et un poste de police dans la capitale, Alger, tuant 33 personnes au total. En décembre 2007, un attentat mené contre le Conseil constitutionnel algérien et le bureau des Nations Unies à Alger a fait 63 morts. Les bases militaires situées dans le sud et le nord du pays ont également été attaquées à plusieurs reprises.

Les dirigeants d’AQMI sont presque exclusivement algériens. L’homme cité comme étant l’émir d’AQMI sur la Liste des sanctions contre Al-Qaida élaborée par les Nations Unies en 2007 est Abdelmalek Droukdel, un ingénieur de 41 ans qui aurait combattu en Afghanistan. Dans une interview accordée au New York Times en juillet 2008, Droukdel a revendiqué plusieurs attentats et promis de « libérer le Maghreb islamique des fils de la France et de l’Espagne... et de le protéger de la cupidité étrangère et de l’hégémonie des croisés ».

« Marlboro Man »

Dans une interview publiée récemment sur le site internet Al Wissâl, l’un des principaux commandants de brigades d’AQMI, Mokhtar Belmokhtar, aussi appelé Khaled Abou Al-Abass, a rappelé aux musulmans que « le trafic ou la vente de drogue, même en terre d’infidèles, est un interdit dans les lois d’Allah, et [que] cela est clair et indiscutable ». AQMI entretient des liens étroits avec les trafiquants d’armes, de migrants, de narcotiques et de cigarettes du Sahara, qui sont particulièrement prospères, et l’intérêt de Belmokhtar pour ce trafic lui a valu le surnom de « Marlboro Man ».

Comme Droukdel, Belmokhtar et Abdel Hamid Abou Zeïd sont depuis longtemps identifiés comme les principaux chefs d’AQMI dans le sud de l’Algérie et ont été condamnés par contumace à de lourdes peines par les tribunaux algériens. On raconte qu’ils sont à la tête d’importants empires commerciaux et qu’ils ont tous deux épousé des femmes touarègues pour s’attirer les faveurs des communautés touarègues.

Selon certaines informations, la brigade (ou katiba) d’Abou Zeïd opère au Mali et au Niger tandis que celle de Belmokhtar se concentre plutôt sur l’ouest du Maghreb. La Mauritanie semble être une cible plus prioritaire que le Mali. Belmokhtar reproche à l’État malien d’accueillir une ambassade israélienne, d’entretenir des liens étroits avec les services de renseignements américains et d’adopter une position intransigeante à l’égard des militants islamistes.

Meurtres et kidnappings

La notoriété d’AQMI, en particulier dans les médias occidentaux, tient principalement à son implication dans divers enlèvements. En 2003, l’ancêtre du groupe, le GSPC, avait enlevé 32 touristes en Algérie avant de relâcher les 31 survivants plusieurs mois plus tard. AQMI a ciblé des groupes plus restreints. Les diplomates canadiens des Nations Unies Robert Fowler et Louis Guay, kidnappés au Niger en décembre 2008, transférés au Mali et relâchés en avril 2009 après quatre mois de captivité, sont les personnalités les plus influentes qui ont été enlevées par le groupe terroriste.

Parmi les autres personnes qui ont été prises en otages, on compte notamment sept employés de l’entreprise française AREVA, des travailleurs humanitaires et des touristes. Edwin Dwyer, un citoyen britannique qui appartenait à un groupe de touristes enlevés en 2009, et le travailleur humanitaire français Michel Germaneau font partie des otages qui ont été exécutés ou qui sont morts en captivité.

Si les gouvernements des pays dont les otages étaient originaires ont donné peu de détails sur les montants des rançons et les revendications précises d’AQMI, on sait toutefois que celles-ci incluaient le retrait des soldats français d’Afghanistan et la libération de hauts responsables d’Al-Qaida.

Le versement de millions de dollars de rançons a été une source de division entre les gouvernements des pays dont des ressortissants ont été enlevés (la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, par exemple) et les gouvernements africains impliqués dans les négociations. L’Algérie et la Mauritanie ont vivement critiqué le Mali pour avoir relâché des agents connus d’AQMI en échange des otages.

Mali – le maillon faible

Le président déchu Amadou Toumani Touré avait rejeté à plusieurs reprises des accusations selon lesquelles l’engagement officiel du Mali dans la lutte contre le terrorisme n’était pas assorti d’actions concrètes. M. Touré, ardent défenseur des initiatives antiterroristes soutenues par les États-Unis, avait fait remarquer que le Mali était un grand pays, qui s’étendait sur 1,24 million de kilomètres carrés, et il ne cessait d’appeler à un renforcement de la coopération militaire dans la région.

Le président de la Mauritanie, Mohamed Ould Abdel Aziz, a récemment averti que « le nord du Mali [était] une porte ouverte au terrorisme » et que les combattants d’AQMI emmagasinaient à volonté des réserves de nourriture et de carburant dans des villes comme Gao et Tombouctou et utilisaient des véhicules facilement identifiables. AQMI a attaqué des ambassades dans la capitale mauritanienne, Nouakchott, pris des garnisons pour cible et tué des touristes. L’armée mauritanienne a mené des opérations de poursuite au Mali, parfois conjointement avec l’armée malienne.

Un haut responsable français cité dans l’hebdomadaire L’Express en novembre 2011 abondait dans le même sens que M. Ould Abdel Aziz : « Nous sommes très remontés contre les Maliens... Qu’il s’agisse des cellules d’AQMI... de leurs liens avec les Touaregs ou du trafic de cocaïne latino-américaine en chemin pour l’Europe, ce n’est plus de la passivité, c’est de la complicité. Nous disposons de preuves irréfutables. »

Touaregs et terroristes – alliés ou adversaires ?

Certains dénoncent l’incapacité du Mali à lutter contre AQMI et affirment que le vide sécuritaire dans le Nord est dû aux accords de paix qui se sont succédé entre le gouvernement et les mouvements rebelles touaregs, et qui se sont accompagnés d’une réduction du nombre de bases militaires et de soldats déployés dans la région.

Bamako accuse les Touaregs de soutenir AQMI en partageant leur expérience du désert et leurs compétences en matière d’orientation, en servant d’auxiliaires et en ouvrant leurs réseaux commerciaux. Selon des spécialistes du Sahel, il serait impossible pour AQMI d’agir dans le nord du Mali si l’organisation ne bénéficiait pas d’un certain accueil favorable de la part des Touaregs.

Les salafistes d’AQMI et les nomades du Nord ont certes peu d’affinité spirituelle, mais d’anciens otages comme Robert Fowler disent que les combattants d’AQMI respectent les besoins et les coutumes locales. Ils apportent aussi des revenus complémentaires. À Bamako, un militant pour la paix spécialisé dans la région de Kidal a expliqué : « Quelles sont les solutions pour les jeunes [Touaregs] ? Il est facile de se mettre à leur place et de comprendre à quel point il peut être tentant de participer au trafic de drogue ou à toute autre aventure. »

Les chefs touaregs, notamment ceux du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), qui lutte pour la création d’un État indépendant dans le nord, n’ont cessé d’appeler à l’expulsion d’AQMI du territoire malien et accusent les autorités de laisser le champ libre aux criminels.

Les alliances ont constamment changé dans le nord au cours des 20 dernières années, mais le vétéran de la rébellion touarègue Iyad Ag Ghali, qui a fondé le Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad (MPLA) en 1988, est une figure récurrente. Il a servi de médiateur au gouvernement et pourrait gagner la confiance des extrémistes.

Dépêché en Arabie Saoudite en tant que diplomate, M. Ghali est connu pour s’être converti au Tablighi Jamaat, un mouvement islamiste basé au Pakistan, lorsqu’il était à Djedda. Il dirige maintenant le mouvement Ansar Dine, théoriquement pacifiste. M. Ghali aurait participé, par le passé, à des libérations d’otages. Il dispose donc de nombreux contacts et pourrait dialoguer avec des membres clés d’AQMI. Le MNLA a récemment déclaré qu’il avait pris ses distances avec M. Ghali, ce qui laisse supposer qu’Ansar Dine est davantage une source d’agacement qu’un allié.

Polémique concernant Aguelhoc

Les affirmations du gouvernement selon lesquelles il existerait un lien entre le MNLA et AQMI se sont renforcées lorsqu’une commission d’enquête a confirmé le massacre de 70 soldats appartenant aux forces gouvernementales à Aguelhoc (dans la région de Kidal) lors de l’occupation du village par les rebelles à la fin janvier. Selon la commission, le massacre serait l’œuvre « d’extrémistes salafistes » de connivence avec le MNLA.

Le MNLA a accusé les services de renseignement maliens d’avoir monté un simulacre élaboré en déplaçant les cadavres pour donner l’impression qu’ils avaient été assassinés selon des méthodes propres à AQMI. Le MNLA a déclaré dans un communiqué : « Il n’y a aucun lien entre nous et quelque mouvement islamiste que ce soit. Notre mission est claire et nous n’avons pas l’intention de nous laisser distraire. »

cs/he-gd/amz