Combattre la malnutrition avec un secteur de la santé « dysfonctionnel »

La région occidentale du Kanem est connue pour présenter l'un des taux de malnutrition sévère aiguë les plus élevés au monde ; celui-ci s'élève à près de 20 pour cent dans certaines parties de la région. Les organisations d'aide humanitaire proposent des réponses « d'urgence » à la malnutrition depuis les années 1980.

Le problème est en partie lié à l'insécurité alimentaire chronique et à la sécheresse qui ont touché une grande partie du Sahel en 2012. Cette année, quelque 3,6 millions de Tchadiens vivent dans l'insécurité alimentaire en raison des faibles précipitations, selon le Programme alimentaire mondial (PAM). Les pratiques de soins dangereuses, comme le fait de donner aux bébés de l'eau non potable au lieu du lait maternel ou de brûler le torse des enfants lorsqu'ils ont la diarrhée, jouent également un rôle.

Si rien n'est entrepris pour améliorer le système de santé « dysfonctionnel » (comme l'ont décrit une demi-douzaine de personnes interrogées) du pays, ces taux de malnutrition ne risquent pas de diminuer de manière significative.

IRIN s'est entretenu avec le personnel du ministère de la Santé, des travailleurs humanitaires, des responsables gouvernementaux et des mères afin de savoir ce qui peut être entrepris pour limiter la dépendance du Tchad aux interventions alimentaires d'urgence.

« Qu'est-ce qui fonctionne ? »

Lors de la visite de l'hôpital du district de Mao - l'un des deux hôpitaux de la région du Kanem -, il apparaît rapidement que l'établissement n'a d'hôpital que le nom : la plupart des chambres sont vides, dépourvues d'équipements et, à l'exception du service nutrition, qui bénéficie du soutien d'organisations humanitaires, l'établissement emploie peu de personnel de santé.

Ce manque de moyens se ressent dans toute la région. Le Kanem ne compte que six médecins pour 410 385 habitants, selon le point focal nutrition du district sanitaire, Maina Mahamat Abakar Sadick ; 65 pour cent des cliniques de santé ne sont pas opérationnelles, car elles ne disposent pas de personnel ; plus de la moitié d'entre elles sont dirigées par des personnes qui n'ont pas les qualifications nécessaires pour exercer cette fonction ; et 65 pour cent d'entre elles ont été construites avec des matériaux non durables. Une clinique de santé sur quatre ne dispose pas d'installations de la chaîne du froid et ne peut donc pas organiser des campagnes de vaccination systématique. Comme l'a demandé un des experts en nutrition : « Qu'est-ce qui fonctionne ? ».

La nutrition, en tant que composante du secteur de la santé, est reléguée au second plan et demeure méconnue, selon Dallam Adoum, responsable du Centre de nutrition et de technologie alimentaire (CNTA) du ministère de la Santé, qui mène des actions allant de la prévention au traitement de la malnutrition. Établi avant 1960, ce centre n'a toujours pas de budget.

Selon lui, le ministère de la Santé n'emploie que 15 nutritionnistes - à l'exclusion de ceux qui ont été formés par les organisations d'aide humanitaire.

Comprendre les causes de la malnutrition ne fait pas partie des priorités du ministère, a indiqué M. Adoum.

Céline Bernier, coordinatrice du programme de nutrition d'Action Contre la Faim (ACF), partage cet avis. Elle a indiqué que la faible mise en ouvre de la surveillance alimentaire est le fait des organisations d'aide humanitaire (comme, par exemple, ACF, l'UNICEF, Médecins Sans Frontières et Vision mondiale). « Le gouvernement sait qu'il y a un problème, mais il ne sait pas forcément comment le résoudre », a-t-elle dit à IRIN.

Le matériel plutôt que l'humain

Lorsque le gouvernement réalise des investissements (5 à 6 pour cent du budget annuel est alloué à la santé, selon l'UNICEF), il a tendance à se concentrer sur le « matériel » plutôt que sur l'humain et les processus, ont dit plusieurs experts à IRIN. « Le principal problème demeure le manque de ressources humaines », a dit Roger Sodjinou, responsable de la nutrition pour l'UNICEF au Tchad. « La stratégie RH mise en place par le gouvernement manque de clarté ».

Francois Ndoubalhidi, qui dirige le Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières (CCSRP), une organisation apparemment indépendante chargée de surveiller les ressources pétrolières du pays, évoque également un manque de clarté concernant les 1,9 million de dollars qui proviennent des fonds pétroliers et qui sont, selon lui, réinjectés dans le secteur de la santé chaque année.

« Le gouvernement préfère réaliser des investissements concrets comme construire des cliniques de santé, Les ressources humaines ne sont pas une priorité », a-t-il dit à IRIN.

Mettre en place des réserves de personnel qualifié exige une vision et une planification, mais la plupart des 22 gouvernements régionaux n'ont pas de plans de nutrition ou de santé, selon un expert de la nutrition qui travaille pour une grande organisation d'aide humanitaire. « Même les plans nationaux manquent de clarté », a ajouté le spécialiste.

Grâce à l'aide fournie par les organisations d'aide humanitaire, 261 centres de santé répartis dans dix régions traitent désormais les cas de malnutrition aiguë et sévère, selon l'UNICEF. Ces chiffres devront toutefois être multipliés par deux pour soigner les 127 000 enfants qui risquent de souffrir de malnutrition aiguë sévère au cours des six prochains mois, a dit Bruno Maes, représentant de l'UNICEF au Tchad.

Recoller les pots cassés

En ce qui concerne la nutrition, les organisations d'aide humanitaire se contentent de recoller les pots cassés en soignant les enfants qui souffrent de malnutrition aiguë dans la région sahélienne du pays. Selon l'Office d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) toutefois, plusieurs districts ne sont pas entièrement couverts.

Le nombre d'enfants souffrant de malnutrition aiguë qui ont été admis dans les centres d'alimentation thérapeutique et de traitement d'ACF et de l'UNICEF au sein de l'hôpital de district de Mao a grimpé en flèche au cours des derniers mois, selon Mme Bernier et le coordinateur nutritionnel de l'UNICEF à Mao, Augustin Ilunga.


Photo: Anna Jefferys/IRIN
Une infirmière de l'hôpital du district de Mao enregistre de nouveaux patients dans le service de nutrition

En 2011, ils ont soigné 14 400 enfants souffrant de malnutrition sévère. À la fin du mois de février 2012, ils avaient déjà soigné 2 000 enfants. « Les chiffres devraient même être plus élevés cette année », a-t-il dit à IRIN.

Les femmes viennent de toute la région pour faire soigner leurs enfants. Harmatta Ousmane, une habitante du sous-district voisin de Kékédiné âgée de 17 ans, a amené son fils de dix mois, Abakar, après que des voisins lui ont parlé du centre de Mao. « Ici, j'apprends beaucoup sur la façon de nourrir les enfants - quelle nourriture leur donner, la nécessité de faire bouillir l'eau qu'ils boivent », a-t-elle dit à IRIN.

Or, beaucoup de mères arrivent trop tard au centre et leurs enfants meurent en chemin. En effet, les cliniques de santé mettent parfois beaucoup de temps à les diriger, a dit Seydou Dicko, responsable du programme de nutrition d'ACF à Mao. Souvent, les mères se rendent trop tard au centre situé à Mao, car elles ont préféré aller d'abord chez un guérisseur traditionnel.

Cependant, ces « guérisseurs » finissent souvent par faire beaucoup de mal, a dit M. Ilunga, de l'UNICEF. Ils infligent des brûlures aux enfants qui vomissent ou qui ont la diarrhée ; ils coupent une partie de leur bouche lorsqu'ils toussent ; et ils arrachent leurs dents de lait lorsqu'ils sont malades. « Ces guérisseurs sont de vraies brutes et ils ne comprennent pas l'importance des régimes nutritionnels ou de la vaccination », a dit Naga Tibé, qui, en tant que membre d'une association de femmes de Mao, essaye de dissuader les gens de les consulter.

Or, si la solution consiste notamment à éduquer et à convaincre les familles de la pertinence du changement, beaucoup de femmes n'ont pas d'autre option lorsque les cliniques de santé ne sont pas opérationnelles, ont-ils dit à IRIN.

Les organisations d'aide humanitaire essayent de renforcer les capacités du gouvernement. ACF forme et rémunère le personnel de santé du district chargé de la prévention et des soins dans le domaine de la nutrition et tente ensuite de les réintégrer au sein du système de santé du district. Vingt-huit travailleurs ont déjà été réintégrés.

Les Nations Unies et les partenaires donateurs ont aidé le gouvernement à développer une stratégie de recrutement, qui a pour objectif de faire passer le nombre de travailleurs de la santé à 1 000 dans le pays cette année. L'UNICEF a pour rôle d'aider le gouvernement à recruter et à répartir 400 auxiliaires médicaux dans les régions de la ceinture du Sahel.

Les personnes qui travaillent au développement du secteur de l'eau et de l'assainissement au Tchad travaillent désormais main dans la main avec les nutritionnistes, car le manque d'eau potable et de latrines a un impact énorme sur la nutrition des enfants. L'UNICEF fait par ailleurs pression pour que toutes les cliniques de santé soient au moins équipées de latrines et d'un système d'eau courante (plus de la moitié d'entre elles ne sont pas approvisionnées en eau). Selon certains travailleurs, les progrès supplémentaires dans le secteur de l'eau et de l'assainissement devraient également permettre d'améliorer les statistiques de la nutrition. Le gouvernement, qui signera sa première stratégie d'assainissement en avril, a prévu pour la première fois un budget national pour l'assainissement.

Selon les organisations d'aide humanitaire, le ministère de la Santé devrait emboîter le pas et développer une stratégie de prévention et de traitement de la malnutrition disposant d'un budget propre. « Nous devons profiter de la stabilité politique actuelle pour progresser sur le front de la malnutrition », a dit M. Maes, de l'UNICEF.

Le ministère pourrait améliorer ses performances dans le domaine de la nutrition en augmentant son budget de recrutement afin qu'il y ait au moins une infirmière diplômée d'État dans chaque centre de santé, en incluant la nutrition dans les formations médicales de base et en augmentant le nombre de places disponibles dans les écoles de médecine, a dit Mme Bernier.

« Tout est une question de priorité. La malnutrition est rarement une priorité pour les dirigeants. Les soins de santé sont coûteux, et plus on développe le système de santé, plus ils sont coûteux. mais il y a aussi des avantages économiques, du moins à long terme. »

Si le ministère ne peut pas faire grand-chose pour lutter contre la fréquence croissante des sécheresses qui détruisent les récoltes dans le Sahel, [ http://www.irinnews.org/Report/94082/WEST-AFRICA-Building-resilience-in-the-Sahel ] il peut au moins agir pour améliorer ses propres systèmes. Si le gouvernement n'agit pas, a dit M. Ilunga, « nous sommes condamnés à distribuer du Plumpy'nut ».

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