La microfinance – possibilités et limites

La capacité de la microfinance à sortir les gens de la pauvreté et à fournir des mécanismes d’autonomisation est actuellement remise en cause, car les preuves font défaut.

A l’occasion de discussions organisées par l’Institut britannique du développement d’outremer (ODI), les participants en sont venus à la conclusion que les preuves théoriques n’étaient ni claires, ni fiables, ni concluantes.

« [Il n’y a pas] d’évidence claire que la microfinance ait des effets positifs ou négatifs, » a indiqué Maren Duvendack, directrice de recherche à l’ODI et auteur d’une étude systématique de la microfinance. Quant à David Roodman, du Centre for Global Development, [un groupe de réflexion qui travaille à la réduction de la pauvreté], il a ajouté : « Je n’irais pas jusqu’à dire que la microfinance ne marche pas. Je dirais plutôt qu’elle ne réduit pas systématiquement la pauvreté. Nous ne disposons pas de preuves crédibles que le microcrédit dans son ensemble sorte les gens de leur pauvreté…Nous n’avons pas [non plus] de preuve que la microfinance aggrave la situation des gens. »

Une série de services

« Je pense que beaucoup confondent microfinance et microcrédit [fournir des prêts peu importants], a dit Mme Duvendack à IRIN. [La microfinance n’est] pas seulement une question de crédit et d’épargne, [mais implique aussi] des assurances, des compétences économiques, une formation et des connaissances financières. »

La plupart des études prennent en compte les effets du microcrédit, mais M. Roodman suggère qu’un des autres produits du portefeuille de la microfinance, à savoir la microépargne, pourrait avoir une influence positive sur la réduction de la pauvreté.

Toutefois, Mme Duvendack, qui termine une étude sur les effets de la microépargne, fait remarquer que celle-ci ne montre aucun avantage significatif par rapport au microcrédit.

Les risques de la microfinance

La prédominance du microcrédit comme outil de microfinance pourrait constituer une véritable entrave à la réduction de la pauvreté, car il comporte un risque élevé d’endettement.

Selon un autre chercheur de l’ODI, Milford Bateman, l’échec de la micro-entreprise après un financement par le microcrédit peut dépouiller les pauvres de tout ce qui leur reste.

« C’est l’impossibilité généralisée pour les petites et moyennes entreprises d’accéder au crédit qui empêche les micro-entreprises de s’agrandir pour devenir plus substantielles, » a ajouté M. Batman dans un rapport de l’ODI. Les initiatives de la microfinance ont conféré une légitimité sociale à l’endettement des pauvres, a souligné M. Bateman, et le modèle économique commercial entraîne des taux d’intérêt élevés pour le microcrédit.

« Cette année, je m’attends à un bénéfice encore plus important »
Il y a à peine trois ans, Shila Rani Mazumder et son mari avaient beaucoup de mal à joindre les deux bouts au Bangladesh. Son mari ne gagnait que 3 dollars par jour comme menuisier et elle s’inquiétait à l’idée qu’elle ne pourrait jamais envoyer ses deux enfants à l’école.

« Chaque mois, nous étions à court d’argent. Les querelles sont devenues habituelles dans notre vie, » a dit à IRIN la jeune femme de 31 ans.

En 2010, elle a entendu parlé dans son village d’une initiative de microfinance destinée à aider les gens pauvres et elle a décidé de tenter sa chance. Avec un prêt de 63 dollars remboursable sur un an, elle a investi dans la culture des légumes dans leurs champs. Elle a aussi reçu de la part de l’organisme de microcrédit une formation en agriculture et dans les techniques de pêche et d’élevage.

« Après un an, j’ai remboursé mon prêt et j’ai fait un bon bénéfice, » a t-elle indiqué.

En 2011, elle a emprunté cette fois 360 dollars qu’elle est en train de rembourser. « Cette année, je m’attends à un bénéfice encore plus important, » a t-elle dit. Mais les dividendes sont déjà réalisés d’une autre façon : les deux enfants vont maintenant à l’école.

Beaucoup de gens du village d’Adampour dans le district de Comilla, à 60 kilomètres à l’est de la capitale Dacca, ont vu leur vie changer avec le microcrédit du Centre pour l’aide au développement communautaire (CCDA), une ONG locale, qui fournit des microfinancements aux pauvres du Bangladesh depuis 1992.

Selon le CCDA, près de 2 300 habitants du village de Mazumder, des femmes pour la plupart, reçoivent un soutien par microcrédit. Le taux de remboursement est presque de 100 pour cent. Dans tout le Bangladesh, l’organisation soutient près de 60 000 personnes en leur fournissant un soutien par microfinance, à travers des prêts sur un an à 24,72 pour cent d’intérêt annuel.

Selon MA Samad, le directeur exécutif du CCDA, les agriculteurs de la région ont besoin d’argent à certains moments de l’année, en particulier en septembre et octobre.

« Le soutien de la microfinance aide vraiment les agriculteurs de la région. Le microcrédit a changé la vie de beaucoup de gens pauvres, » a t-il dit, faisant remarquer qu’il n’était pas facile pour eux d’obtenir des prêts et que le microcrédit était dans l’ensemble la seule option qui leur était ouverte.

Il conteste l’idée que le taux d’intérêt est élevé. « Avant l’introduction de la microfinance, les gens empruntaient au 'mohajan' [un prêteur informel] et celui-ci leur faisait payer deux ou trois fois le taux demandé par l’organisme de microfinance, » a expliqué M. Samad.

« Les instituts de microfinance [sont] désormais obligés de générer des profits financiers pour leurs gestionnaires (salaires, bonus) et pour les propriétaires et actionnaires (dividendes et plus-values), » a expliqué M. Bateman.

« Il est à craindre que des flux financiers importants échappent aux communautés les plus pauvres, au lieu de rester et d’être recyclés au sein de ces communautés pour étayer l’investissement productif qui serait le premier stade permettant d’échapper à la pauvreté. »

Le consensus se renforce : le microcrédit ne doit pas être proposé aux plus pauvres, car il peut leur être nocif, a déclaré Ruth Stewart du département de recherche en sciences sociales à l’Institute of Education de l’Université de Londres, au cours d’une rencontre au Centre de développement international de Londres (LIDC).

Limites et avancées

Le manque de preuves démontrant la capacité de la microfinance à réduire la pauvreté provient du fait que les études sont mal conçues et les données peu fiables, malgré 30 années d’expérience. On espère toujours qu’une recherche solide et bien conçue, notamment des essais contrôlés randomisés et des évaluations systématiques, permettront d’atteindre des conclusions plus claires dans les années à venir.

Selon Mme Duvendack, les initiatives de la microfinance ne peuvent pas réussir si elles restent dans une bulle. Elles doivent s’insérer dans une stratégie d’ensemble de réduction de la pauvreté, avec des cadres économiques à petite ou à grande échelle qui soient appropriés et permettent de soutenir l’émancipation des pauvres.

Une autre évaluation systématique de Mme Duvendack, qui doit être prochainement publiée, montrera également que la microfinance n’a aucun avantage quand il s’agit d’autonomiser les femmes pauvres, même si elle permet aux pauvres de se faire mieux reconnaître comme consommateurs de services financiers et si elle peut favoriser le développement de cadres de réglementation concernant les droits des consommateurs. Ces éléments ont fait l’objet de discussions et il a été admis qu’ils peuvent servir de moyens d’autonomisation. De nouveaux cadres réglementaires pour l’Inde ont également été mentionnés.

« Il existe des modèles indigènes et nous devons absolument étudier ces modèles, » a noté Will Derban, directeur des relations communautaires à Barclays Africa.

La mise en place des outils de microfinance n’a absolument pas tenu compte des modèles communautaires indigènes de financement des pauvres, comme les Susu (prêteurs) du Ghana.

Les consommateurs potentiels, comme les modèles communautaires existants, doivent être mieux compris pour être mieux soutenus par les initiatives de microfinance.

Ce qu’on a aussi ignoré, a dit Mme Duvendack à IRIN, ce sont peut-être d’autres outils financiers potentiellement importants, tels que les programmes d’aide sociale ciblés, les programmes de transferts d’espèces conditionnels ou les projets de croissance agricole à petite échelle.

« A mon avis, il nous faut davantage d’études pour connaître clairement l’impact réel de ces divers produits, » a dit Mme Duvendack. « Faut-il choisir le crédit plus l’épargne, l’épargne seule ou seulement le crédit ? ou bien d’autres solutions ? »

Croissance

En 2008, selon Microfinance Information eXchange (MiX), l’industrie de la microfinance s’était développée au point d’inclure 2 420 instituts de microfinance dans 117 pays et leur nombre continue à s’accroître annuellement.

Les institutions de microfinance sont relativement autosuffisantes, capables d’innovation, de fournir des emplois et d’être compétitives sur les marché financiers.

Pour M. Derban de Barclays Africa, « la microfinance est un concept. Il s’agit de trouver un équilibre : il faut que le service financier fourni pour améliorer la vie des gens soit viable commercialement.

« Nous devons fournir des services financiers et nous devons trouver des moyens d’améliorer le système. Tout le monde veut avoir accès aux services bancaires. »

Pour maintenir l’équilibre entre faire du social et mettre en place des produits financiers qui marchent, a expliqué M. Durban, Barclays Africa combine son expertise commerciale et les réglementations liées au budget philanthropique utilisé pour les investissements dans des projets communautaires.

« Ce que je pense, c’est qu’auparavant, beaucoup de gens arrivaient dans le secteur de la microfinance par le biais des organisations non gouvernementales (ONG), qui sont spécialisées dans l’assistance. [Mais aujourd’hui] on voit…arriver davantage de gens qui ont l’habitude des affaires. »

Réglementation

« Il est clair que nous ne devons pas laisser libre cours au marché, » a ajouté M. Roodman. « Le gouvernement doit jouer un rôle majeur, fixer les règles du jeu et s’assurer qu’il n’y ait pas de dérives. »

Continuer à augmenter les fonds investis dans la microfinance, a fait remarquer M. Roodman, n’est pas seulement inutile, mais cela pourrait même créer des « bulles de microcrédit » nocives.

« Nous ne pouvons pas présumer que le plus est toujours synonyme de mieux. La quantité d’argent qui passe dans le microcrédit de nos jours représente la plus grande menace qui soit pour la force de la microfinance. »

La microfinance, a soutenu M. Roodman, est « un avertissement pour ceux qui veulent consacrer beaucoup d’argent à quelque chose, sans vraiment tenir compte de l’impact.

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