Tirer les leçons du tsunami japonais

Dans l’ensemble, le Japon, qui a l’habitude des tsunamis, des cyclones, des séismes et des éruptions volcaniques, est considéré comme bien préparé aux catastrophes. Mais un an après les terribles événements du 11 mars 2011, les leçons de cette multiple catastrophe résonnent encore à nos oreilles.

« La contribution apportée par les leçons du grand séisme qui a frappé l’est du Japon va être cruciale pour aider l’humanité à répondre aux défis des risques de catastrophe dans le monde urbanisé, mondialisé du 21è siècle, où un risque naturel peut déclencher une chaîne d’événements désastreux, » a déclaré Margareta Wahlström, représentante spéciale des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophes.

Ce jour-là, un séisme de force 9 a frappé, à 70 kilomètres à l’est de la côte de la région du Tohoku, dans le nord-est de Honshu, la plus grande île du Japon ; il a été suivi par un tsunami dont les vagues ont atteint jusqu’à 40 mètres de haut. Peu après, des explosions et des fuites radioactives ont ébranlé les centrales nucléaires voisines, Fukushima Daichi et Fukushima Daini, obligeant les autorités à faire face à une nouvelle série de calamités, tout en mettant en danger la sécurité des travailleurs humanitaires sur le terrain.

« Cette catastrophe a complètement dépassé notre imagination ; elle était bien au-delà de notre capacité de préparation, » a dit à IRIN Satoshi Sugai, directeur de la commission de rétablissement post-sismique de la Croix-Rouge japonaise.

Selon les autorités japonaises, près de 16 000 personnes sont mortes, 6 000 ont été blessées et plus d’un demi-million se sont retrouvées sans abri.

La Banque mondiale a évalué que les dégâts pourraient aller jusqu’à 235 milliards de dollars et les experts prévoient qu’il faudra des années à la région avant de se remettre du désastre.

Toutefois, l’ampleur et le contexte de cette catastrophe présentent également une chance, non pas seulement pour le Japon, mais pour tous les pays du monde, de pouvoir en tirer des leçons.

« [Les années] 2010 et 2011 ont été extraordinairement fertiles en catastrophes, » a dit Mme Wahlström. « Certains pays très riches, hautement développés, dont l’économie est entièrement interdépendante de l’économie mondiale, ont été frappés très sévèrement, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’au Japon, en passant par l’Australie. »

Des dimensions internationales

Une différence notable dans cette catastrophe a été le renversement des rôles dans la fourniture de l’aide internationale : habituellement du côté des donateurs, le Japon s’est alors retrouvé lui-même dans le rôle du receveur.

Selon le Service de suivi financier (FTS) des Nations Unies, le Japon, troisième économie mondiale, a reçu 720 millions de dollars de donations, le montant le plus élevé qui ait été reçu par un pays en 2011 après une catastrophe naturelle.

« [Quelque] 120 pays ont donné de l’aide en espèces, en nature et en services, » a indiqué
Setsuko Kawahara, ancien directeur des affaires humanitaires au ministère des Affaires Etrangères japonais.

Et pour les agences humanitaires opérant dans le pays, il a fallu complètement repenser la façon dont elles travaillaient.

« Japan Platform est organisée pour répondre aux situations d’urgence hors des frontières du Japon. En 2006, nous avons commencé à intervenir aussi après des catastrophes ayant eu lieu au Japon, mais nous n’avions guère d’expérience des catastrophes nationales, » a fait expliqué Noriyuki Shiina, secrétaire-général de Japan Platform, une organisation non gouvernementale (ONG) qui contribue à l’assistance humanitaire en facilitant la coopération entre les diverses ONG, le monde des affaires et le gouvernement japonais.

La clé de la coordination


Photo: Japanese Red Cross
La coordination de l’aide n’allait pas de soi

« La première des réactions positives du gouvernement a été de reconnaître le défi que représentait la coordination en soi. Les autorités avaient une idée très claire de ce qui était nécessaire, ce qui ne l’était pas et ce qui était acceptable, » a indiqué Oliver Lacey-Hall, directeur du Bureau pour la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies (UN- OCHA) en Asie-Pacifique.

« Ce qui venait de l’extérieur était censé venir en supplément et non en remplacement des capacités nationales, et en fin de compte, c’est bien l’objectif de l’assistance humanitaire, » a t-il ajouté.

En même temps, Japan Platform a adapté son expérience pour faire face aux problèmes locaux.

« Il était à prévoir que beaucoup d’ONG se précipiteraient dans la zone touchée, » a dit M. Shiina. « Nous sommes partis du principe que nous allions peut-être avoir beaucoup de duplication et d’activités inutiles. C’est pourquoi Japan Platform et une autre instance de coordination ont essayé de servir de point focal pour les ONG internationales. »

Mais il n’a pas toujours été facile de s’habituer à l’idée d’être du côté des receveurs, a admis M. Sugai, de la Croix-Rouge.

« La responsabilité fondamentale de protéger la vie des gens appartient bien sûr au gouvernement central. Mais parce qu’il en est intimement convaincu, celui-ci n’est pas conscient quelquefois des autres acteurs, comme Care International ou Save the Children. Les autorités locales n’avaient absolument pas idée des capacités de ces ONG, notamment la Croix-Rouge, » a t-il expliqué.

Malgré l’expertise et les ressources du Japon, M. Sugai pense que le pays aurait tout avantage à exploiter au maximum le soutien international, en cas de catastrophe future.

Il a rappelé comme exemple la façon dont la Croix-Rouge japonaise, pensait que les secours pourraient être fournis dans le pays même et comment, par conséquent, elle a fait passer le message que les dons de secours seraient une perte d’énergie et de ressources.

Mais des complications logistiques, entre autres les dégâts provoqués par le tremblement de terre et le tsunami, ont fait que beaucoup de produits ne pouvaient pas être fournis ni distribués sans l’aide internationale, a t-il dit.

M. Lacey-Hall pense que le risque de catastrophes futures de cette ampleur signifie qu’il faut songer à mettre en place des réglementations pour superviser les opérations internationales à grande échelle.

« Une grande partie de ce qui a été fait au Japon l’a été grâce à des individus qui comprenaient comment marche le système humanitaire international et ce qu’ils pouvaient en tirer rapidement. Mais les capacités institutionnelles auraient été plus importantes si un système de régulation plus général avait été disponible. Et codifier tout cela dans la législation nationale serait une étape importante, » a t-il déclaré.


Photo: Japanese Red Cross
Une grande partie des survivants étaient des gens âgés

Les effets sociaux et psychologiques

Une autre leçon essentielle, en particulier pour l’Asie et sa population vieillissante, a pu être tirée des effets [de la catastrophe] sur les personnes âgées. M. Kawahara note que 65 pour cent des victimes identifiées avaient au moins 60 ans.

« Nous devrions avoir un genre de système qui permet d’évacuer la population plus âgée dans des zones surélevées. Nous devrions dessiner une carte indiquant combien il reste de personnes et à quel endroit, et celles qui doivent être évacuées en priorité, » a proposé M. Shiina.

« Même si elle survivent et se retrouvent dans des abris préfabriqués temporaires, il se peut qu’elles aient à vivre seules. A l’époque du séisme de Kobe en 1995, on a observé beaucoup de suicides et de morts isolées de gens dont personne ne s’occupait, » a rappelé M. Sugai.

Le gouvernement tente d’éviter cette situation en installant une lampe rouge à l’extérieur des maisons préfabriquées où vivent des personnes âgées seules. Si elles ont besoin d’aide, elles peuvent appuyer sur un bouton et la lampe rouge peut alors alerter les voisins.

Les habitants de ces abris préfabriqués vivent certes dans de meilleures conditions que les personnes déplacées en Haïti par exemple, mais la perte de sa maison et de sa famille a malgré tout un impact psychologique indéniable.

« S’ils essaient de fournir une aide ou un soutien psychologiques, les travailleurs humanitaires devraient recevoir une sorte de formation,. Autrement, ils risquent d’aggraver la situation, » a observé M. Shiina. « Les travailleurs humanitaires eux-mêmes ont besoin d’aide. Beaucoup d’entre eux en effet souffrent de dépression, » a t-il ajouté.

La prévention est-elle possible ?

Mais l’enseignement le plus crucial qu’on puisse tirer de tout cela est d’établir ce qui peut être fait pour protéger les communautés de catastrophes de cette ampleur à l’avenir.

« Les gens comprennent désormais qu’il est quasiment impossible de prévenir entièrement les catastrophes. Si nous n’avions pas de normes de construction et de réglementation correctes, si nous n’avions pas toutes ces mesures de prévention des risques, les pertes humaines et économiques seraient gigantesques, » a fait remarquer M. Kawahara.

« En un sens, la question n’est pas vraiment un problème de risques naturels, mais bien davantage la façon dont nous organisons nos sociétés, » a dit Mme Wahlström à IRIN.

« Est-ce qu’il faut accepter que les gens vivent en bord de mer ? Le gouvernement est-il vraiment prêt à légiférer que ce n’est pas raisonnable, que c’est très risqué, que cela coûte cher ? Si vous êtes le gouvernement, vous pensez être au service de la population, mais est-ce raisonnable d’être au service des gens quel que soit l’endroit où ils habitent ? » a t-elle demandé.

M. Kawahara soulève des questions similaires. « L’une des propositions est de changer les règles d’urbanisme pour aménager le territoire. Des discussions ont lieu dans certaines villes et des villages situés sur la côte, pour savoir s’il faut imposer une interdiction totale [de construire] entre la côte et la première hauteur, mais il est très difficile d’obtenir un consensus. Et si vous relocalisez [votre ville], comment allouer les terrains aux gens ?

Mme Wahlström espère que le tremblement de terre et le tsunami de 2011 au Japon auront pour héritage durable une nouvelle lucidité dans la préparation aux catastrophes.

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