Le rôle de la diaspora dans le développement

Les Somaliens vivant à l’étranger envoient chaque année plus d’un milliard de dollars dans leur pays – peut-être même 2 milliards de dollars – et ils continuent à le faire malgré les obstacles bureaucratiques. Selon un rapport réalisé à la demande du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le monde extérieur pourrait aider les Som aliens vivant à l’étranger à participer au développement de leur pays.

Presque tous les membres de la diaspora somalienne envoient de l’argent à leur famille pour les aider à acheter de la nourriture, payer le loyer et les frais de scolarité et couvrir d’autres dépenses quotidiennes. Des clans et des groupes d’émigrés provenant des mêmes villages collectent également de l’argent pour construire des écoles, des dispensaires et même des hôpitaux et des universités, ainsi que pour réparer des infrastructures endommagées. Des professionnels qui ont émigré soutiennent leurs collègues restés au pays en leur apportant des fonds et leur expertise. Des investisseurs aident quant à eux des entrepreneurs, petits ou grands, à créer des entreprises allant de l’échoppe de thé à la compagnie de téléphonie mobile internationale.

L’étude a été rédigée par Ali Ibrahim Dagagne, un expert en agriculture et en élevage qui travaillait auparavant pour le PNUD, et Laura Hammond, de l’École d’études orientales et africaines de l’Université de Londres. Mme Hammond considère l’efficacité du soutien de la diaspora comme l’une des réussites de la Somalie. « D’une certaine manière, la diaspora somalienne a réussi là où la communauté internationale a échoué », a-t-elle dit. « Au cours des 20 dernières années, depuis que l’État s’est effondré, la diaspora a été une véritable bouée de sauvetage pour le pays et l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas assisté à beaucoup plus de souffrance ».

Si la communauté internationale a principalement concentré ses efforts sur l’aide humanitaire, la diaspora participe davantage à la reconstruction et au développement et l’argent qu’elle envoie atteint des régions où les organisations internationales et les organisations non gouvernementales (ONG) financées par des pays étrangers ont de la difficulté à intervenir. La majorité de l’argent envoyé par la diaspora passe par des réseaux familiaux ou similaires et, dans la mesure où les individus concernés se connaissent personnellement, le niveau de confiance entre les donateurs et les bénéficiaires est très élevé.

L’argent est généralement envoyé par l’intermédiaire du système de transfert de fonds « hawala ». Certaines entreprises offrant ces services, comme Dahabshiil, sont devenues d’importantes multinationales. « Ce qui est extraordinaire, c’est que le secteur du transfert de fonds s’est déplacé avec les gens. Ainsi, même si les personnes ont changé de lieu, vous pouvez toujours leur envoyer de l’argent, car l’agent qui réceptionne les fonds s’est lui aussi déplacé », a dit Mme Hammond.

Le rapport identifie plusieurs problèmes, dont certains sont liés à la marginalisation des communautés issues de la diaspora. Les Somaliens ont tendance à devoir attendre plus longtemps que la plupart des immigrés pour que leur statut soit reconnu. Ils ont de la difficulté à trouver du travail et un logement stable et ne peuvent pas envoyer beaucoup d’argent en raison de leurs faibles revenus. Lorsque les communautés sont mieux établies et intégrées, leur capacité à aider augmente. Les auteurs du rapport estiment que les pays d’accueil de ces communautés pourraient faire davantage pour accélérer cette intégration.

Les Somaliens n’ont pas toujours recours à l’aide disponible. Certaines associations communautaires, par exemple, sont enregistrées comme organismes de bienfaisance en Grande-Bretagne, mais une grande majorité ne l’est pas pour la simple raison que leurs fondateurs ne comprennent pas que cela leur permettrait d’obtenir davantage de fonds grâce aux déductions fiscales. Les auteurs ont par ailleurs remarqué une certaine méfiance à l’égard des organisations internationales, ce qui entrave d’éventuelles collaborations qui pourraient être bénéfiques pour des projets en Somalie.

Enfin, la diaspora somalienne et ses entreprises de transferts de fonds ont souffert des retombées du 11-Septembre. Les banques américaines ont cessé de faire affaire avec elles et la réglementation est devenue plus stricte. Les individus et les groupes communautaires craignent d’être soupçonnés de collecter des fonds pour Al-Shabab ou Al-Qaida.


Photo: Mohammed Amin Jibril/IRIN
Les Somaliens vivant à l’étranger participent au financement d’écoles et d’hôpitaux (photo d’archives)

Selon M. Dagagne et Mme Hammond, le défi pour la communauté internationale consiste à trouver comment aider sans interférer. Elle peut par exemple offrir un environnement plus favorable, encourager les collaborations et chercher à créer un effet multiplicateur.

Changer les choses

À l’occasion de la parution du rapport, Safi Farah et Sahra Abdillahi, toutes deux originaires du Somaliland, une province du nord-ouest autoproclamée indépendante, ont parlé à IRIN. Elles travaillent avec des groupes de Somaliennes au Royaume-Uni et collectent de l’argent auprès de la communauté pour bâtir des dispensaires et des hôpitaux. « Nous recueillons des fonds pour construire des hôpitaux et des écoles et former des sages-femmes », a dit Mme Abdillahi. « Et nous agissons quand un ennui survient. Par exemple, lors de la récente sécheresse, nous nous sommes associées avec le conseil municipal d’Islington et nous avons collecté un demi-million [de livres] ». Les deux femmes ont expliqué qu’elles voulaient aider grâce à des formations et à des financements afin de pouvoir agir sans devoir s’adresser à des étrangers qui ne connaissent pas leur langue ou leur culture.

Mohamed Abdulkadir est un jeune travailleur en santé mentale. « Mes parents et quatre de mes jeunes frères et sœurs sont à Kismayo, qui se trouve toujours sous le contrôle d’Al-Shabab. J’étais vraiment heureux d’assister à la parution de ce rapport, car il va permettre au monde occidental de comprendre que nous envoyons [de l’argent] à nos parents, pas à Al-Shabab. En effet, ici, quand on envoie de l’argent, ils disent “où cela va-t-il ?” Il y a des soupçons en ce qui concerne les destinataires de l’argent », a-t-il dit à IRIN.

M. Abdulkadir voudrait rendre visite à ses parents, mais il ne pense pas pouvoir le faire, car en tant que jeune homme se rendant dans une région sous l’emprise d’Al-Shabab, il ferait l’objet de soupçons.

Mohamed Keenan a dit qu’il rencontrait des difficultés pour trouver de l’argent pour l’envoyer à ses tantes et sa sœur à Mogadiscio. Or, selon lui, la seule chose qui pourrait véritablement aider serait la stabilité politique. « Tant que le pays est politiquement stable, les gens peuvent sortir et trouver du travail et [si c’était le cas,] je pourrais économiser mes [cent dollars] par mois et rentrer moi-même au pays et me rendre utile ».

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