La révolution égyptienne un an plus tard

Un an après avoir forcé Hosni Moubarak, qui dirigeait le pays depuis trente ans, à quitter le pouvoir, de nombreux Égyptiens ont de la difficulté à distinguer les acquis de la révolution.

D’un côté, de nombreux Égyptiens ont l’impression d’être plus libres et d’avoir plus de pouvoir politique depuis qu’ils se sont affirmés à l’occasion du soulèvement populaire qui a forcé le président à partir, mais également dans les mois qui ont suivi, notamment en continuant de manifester contre les nouvelles autorités et en se rendant aux urnes.

De l’autre, ils sont nombreux à se demander ce que la révolution leur a réellement apporté. L’économie égyptienne bat de l’aile, les prix des denrées alimentaires ne cessent d’augmenter, le chômage progresse, les services de santé sont inégaux, des affrontements meurtriers continuent de se produire, les pouvoirs du nouveau Parlement sont limités et le Conseil suprême des forces armées (CSFA), qui a pris le pouvoir après la chute du président Moubarak, ne semble pas avoir l’intention de céder sa place de sitôt.

Certains Égyptiens commencent même à en avoir assez de la révolution. La place Tahrir, qui était le lieu de rassemblement des manifestants cairotes, ne dégage plus la même énergie, et de nombreux activistes sont désillusionnés. Ils ne s’attendaient pas à ce que la révolution soit un processus aussi long et ils sont depuis peu confrontés à l’hostilité de certains Égyptiens qui souhaitent seulement la fin des violences, de l’insécurité et de la détérioration de la situation économique.

Dans un pays de plus en plus divisé, une seule idée semble faire consensus : l’Égypte n’est pas là où ses habitants souhaitaient qu’elle soit il y a un an.

Une économie qui bat de l’aile

Lorsque le Premier ministre du gouvernement de salut national Kamal Al-Ganzouri s’est adressé au premier Parlement post-révolution, le 31 janvier, il n’a pas trouvé de meilleur qualificatif que « mauvais » pour décrire l’état de l’économie égyptienne.

M. Al-Ganzouri a indiqué que la dette nationale était passée, entre 1999 et aujourd’hui, de 147 à 857 milliards de livres égyptiennes (de 245 millions à 1,4 milliard de dollars), et que 1 500 usines avaient déjà fermé leurs portes. Le gouvernement a également dû prendre des mesures pour réduire le déficit budgétaire de 20 milliards de livres.

D’après l’économiste indépendant Abdel Monem Al Sayed, les revenus du tourisme, une source importante de devises étrangères, n’étaient que de 2,8 milliards de dollars à la fin 2011, contre 14 milliards de dollars l’année précédente. La devise locale a perdu 12 pour cent de sa valeur par rapport au dollar américain pendant la même période, a-t-il ajouté.

Ces chiffres pourraient permettre d’expliquer la forte hausse du taux de chômage. Selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), une institution gérée par l’État, le taux de chômage, qui s’établissait à 8,9 pour cent de la population active en 2010, a atteint 11,9 pour cent en 2011.

Selon certains experts indépendants, le taux de chômage devrait continuer d’augmenter à cause des mauvaises performances économiques du pays et de l’incapacité de l’industrie du tourisme à compenser les pertes de revenus dues à l’incertitude politique et à la crise sécuritaire. Le retour de Libye de plus d’un million d’Égyptiens a sans doute contribué à aggraver la situation.

L’économie égyptienne a enregistré une croissance de 2,5 pour cent en 2011, contre 4,8 pour cent l’année précédente. Selon l’ancien ministre des Finances Samir Radwan, on estimait, avant la révolution, que la croissance économique pour 2011 serait de 5,8 pour cent.

Inflation des prix

En plus d’être rares, certaines denrées de base sont désormais hors de la portée de la majorité des Égyptiens. Le prix des fruits et des légumes a doublé et le bœuf, le poulet et le poisson sont maintenant réservés aux riches. Le prix des tomates atteint maintenant 0,50 dollar (alors qu’elles coûtaient auparavant 0,25 dollar), celui des pommes de terre, 0,65 dollar (elles coûtaient elles aussi 0,25 dollar) et celui du bœuf, 12 dollars le kilo.

La plupart des foyers égyptiens ne sont pas alimentés en gaz naturel. Les habitants doivent donc faire la queue pendant de longues heures devant les centres de distribution. Ils peuvent aussi acheter des bouteilles de gaz sur le marché, mais elles coûtent 6,60 dollars chacune, contre 1 dollar seulement dans les centres de distribution officiels.

Selon certains propriétaires de boulangeries, la rareté du gaz naturel et du pétrole menace la capacité des boulangeries subventionnées à poursuivre leurs activités.


Photo: Heba Aly/IRIN
Un Égyptien rend hommage à un manifestant tué lors des affrontements avec les services de sécurité qui ont eu lieu dans les mois suivant le départ de Hosni Moubarak

La CAPMAS a annoncé, le 31 janvier, que 25,2 pour cent de la population était pauvre (moins de deux dollars par jour) en 2011, contre 21,6 pour cent en 2010.

L’agence a par ailleurs ajouté que 51 pour cent des personnes pauvres vivaient dans le sud de l’Égypte en 2011, contre 44 pour cent en 2010.

Difficultés du secteur de la santé

En dépit des efforts déployés par le gouvernement, les hôpitaux ne sont plus aussi sûrs qu’avant en raison du vide sécuritaire qui règne dans le pays depuis la fin de la révolution. Le contexte économique morose a entraîné des pénuries dans les pharmacies : des centaines de milliers de personnes doivent dès lors se démener pour trouver les médicaments et les vaccins dont elles ont besoin. L’insuline et les médicaments pour les maladies cardiaques et hépatiques sont particulièrement recherchés.

Le 16 janvier, le directeur de l’Institut du cœur a dit que les médecins avaient déjà cessé de pratiquer des chirurgies à cœur ouvert à cause d’une grave pénurie de 15 médicaments qui protègent les patients contre la formation de caillots sanguins. Quatre jours plus tôt, des responsables de l’Institut du cancer situé à Tanta, dans le delta du Nil, ont dit que l’établissement avait un besoin urgent de 12 médicaments essentiels qui étaient difficiles à trouver sur le marché. De telles doléances sont exprimées tous les jours et reflètent la détérioration du secteur de la santé. Aux pénuries de médicaments vient s’ajouter le cycle sans fin de manifestations et de grèves menées par des médecins et des pharmaciens qui réclament une augmentation de salaire ou des contrats de travail permanents.

Insécurité

L'affrontement qui a eu lieu le 1er février dans la ville méditerranéenne de Port-Saïd entre des supporteurs de deux clubs de football est sans doute l’exemple le plus choquant de l’insécurité ambiante. Les émeutes, qui ont fait 74 morts et environ 200 blessés, ont donné lieu au pire incident parmi tous ceux qui sont survenus dans le pays depuis le départ du président Moubarak et renforcé le sentiment de nombreux Égyptiens qui ont l’impression que l’État est absent.

Avec la prolifération des armes et la détérioration des conditions sécuritaires, les actes de piraterie et les vols sont devenus monnaie courante en Égypte. Les habitants sont de plus en plus nombreux à se faire justice eux-mêmes.

Dans le Sinaï, des membres d’une tribu bédouine ont enlevé 25 travailleurs chinois et 18 gardes-frontières pour protester contre la détention ou le meurtre de membres de leur tribu. Les deux incidents distincts sont survenus à moins de deux semaines d’intervalle.

À la fin du mois de janvier, des centaines de fonctionnaires ont décidé d’empêcher des dizaines de bateaux de croisière transportant des touristes étrangers de traverser le Nil à un endroit précis jusqu’à ce que le gouvernement leur promette des contrats permanents.

Mauvaise gouvernance

S’ils ne regrettent pas l’ancien régime, les Égyptiens sont toutefois nombreux à manifester leur mécontentement face à la manière de gouverner du CSFA depuis la chute du président Moubarak.


Photo: Heba Aly/IRIN
Hayam Yousef, une mère de trois enfants, attend son tour pour voter lors des premières élections libres et justes d’Égypte

Selon eux, la gouvernance exercée par le conseil militaire n’est pas transparente, participative, responsable, réceptive ni même efficace.

De nombreux députés élus au nouveau Parlement citent en exemple la loi électorale régissant la future élection présidentielle. Le conseil militaire l’a récemment promulguée sans même consulter le Parlement.

Les pouvoirs du nouveau Parlement, élu au cours des derniers mois, sont faibles par rapport à ceux du conseil militaire, et les idées de son parti majoritaire – les Frères musulmans – ne cadrent pas toujours avec celles des activistes de la place Tahrir.

Optimisme

En dépit de la détérioration générale de la situation, les Égyptiens ont toujours des raisons de se montrer optimistes. Inspirés par un nouveau sentiment de responsabilité citoyenne, des millions d’Égyptiens se sont rendus aux urnes dans l’ensemble du pays en novembre et en décembre pour élire les députés qui siègent au premier Parlement post-révolution. Environ 47 pour cent des électeurs ont choisi les candidats des Frères musulmans, une organisation islamiste qui a été bannie pendant plusieurs dizaines d’années sous l’ancien régime.

L’Égypte devrait également tenir sa première élection présidentielle post-Moubarak cette année.

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