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PAKISTAN: La communauté hazara de Quetta vit dans la crainte

QUETTA, 8 février 2012 (IRIN) - Dans la communauté hazara de Quetta, la capitale de la province du Baloutchistan, dans le sud-ouest du Pakistan, la crainte d’être victime de harcèlement, de discrimination ou d’un meurtre est largement répandue. Elle a même poussé certains membres de la communauté à quitter le pays, parfois illégalement.

« Plus de 600 Hazaras ont été tués depuis 2000 », a dit à IRIN Abdul Qayuum Changezi, qui est à la tête de Hazara Jarga, un groupe qui représente les Hazaras. Les médias rapportent en effet que plusieurs dizaines de personnes ont été tuées récemment dans des attaques contre la communauté à Quetta et dans d’autres régions de la province.

Les Hazaras forment un groupe ethnique distinct qui, selon certaines sources, serait originaire d’Asie centrale. Les membres de cette communauté appartiennent presque tous à la secte chiite, parlent un dialecte du farsi et sont concentrés dans le centre de l’Afghanistan et dans certaines régions du Pakistan. Selon Sardar Saadat Ali, un chef hazara, le Pakistan compte entre 6 000 et 7 000 Hazaras.

À Quetta, plusieurs d’entre eux vivent sur Alamdar Road. La petite maison d’Ali Hassan, 55 ans, se trouve non loin de là. Lors de la visite d’IRIN, M. Hassan était engagé dans une discussion enflammée avec ses fils, tous les deux dans la vingtaine, au sujet de la possibilité de fuir le pays, illégalement s’il le fallait.

Selon les deux jeunes hommes, la discrimination envers les Hazaras est beaucoup trop forte pour leur permettre de se bâtir un avenir [à Quetta]. « C’est trop dangereux de vivre ici. En plus, les Hazaras n’ont aucune possibilité en matière d’éducation ou d’emploi à cause des préjugés défavorables dont ils font l’objet », a dit Ibrar Ali, 21 ans, le plus jeune des fils de M. Hassan.

Leurs parents sont toutefois terrifiés à l’idée de les laisser tenter leur chance et quitter le pays, notamment à cause d’un incident survenu en décembre dernier et lors duquel au moins 55 Hazaras de Quetta ont trouvé la mort. Le navire, qui transportait quelque 90 immigrants illégaux vers l’Australie, a fait naufrage au large de la côte indonésienne.

« Le navire était surchargé. Il y avait plus de 250 passagers, incluant des femmes et des enfants », a dit Nasir Ali, dont le frère, qui était à bord, a survécu.

« Persécution »

À la suite de l’incident, la Commission des droits de l’homme du Pakistan (HRCP), une entité autonome, a demandé l’ouverture d’une enquête publique. Dans une déclaration, la présidente de la HRCP Zohra Yusuf a dit que le fait que « les jeunes hommes hazaras choisissent de quitter le Pakistan en prenant de tels risques en dit long sur les persécutions subies par la communauté hazara du Baloutchistan ».

Elle exhorte également le gouvernement à agir contre ceux qui transportent illégalement des gens à l’extérieur du pays en échange de sommes d’argent considérables et exige qu’il « adopte rapidement des mesures pour mettre fin à la persécution dont font l’objet depuis longtemps déjà les membres de la communauté hazara ».

L’organisme de surveillance Human Rights Watch (HRW), basé à New York, a lui aussi condamné les attaques sectaires contre les musulmans chiites au Pakistan et souligné : « Les recherches indiquent qu’au moins 275 chiites – des Hazaras, pour la plupart – ont été tués dans des attaques sectaires commises dans la province du Baloutchistan seulement depuis 2008 ». Selon le directeur de la division Asie de HRW Brad Adams, un premier pas peut être fait pour mettre fin à ces meurtres « en arrêtant les membres des groupes extrémistes responsables des attaques commises par le passé ».

Dans la communauté hazara, la colère continue de monter.

« Les nouvelles des meurtres et le désespoir de la communauté sont terribles. Je pleure souvent lorsque je lis à propos de ce qui se passe [là-bas]. Je veux retourner à Quetta parce que j’adore ma ville natale ; je veux être proche de mes parents et vivre là-bas avec ma propre famille. Mais mon fiancé et moi nous demandons s’il est raisonnable d’élever nos enfants dans un climat de mort », a dit à IRIN Mina Ali, une étudiante en médecine de la communauté hazara qui vit actuellement à Karachi.

Son fiancé, qui appartient également à la communauté hazara, a très envie de tenter sa chance et de fuir le pays, « légalement ou non », a dit Mina.

« Génocide »?

Des déclarations faites aux médias par des hauts responsables du gouvernement, et notamment par le ministre en chef du Baloutchistan, ont également été perçues comme insensibles, car elles ne condamnaient pas fermement les meurtres, que certains observateurs ont pourtant associés à un « génocide ». D’autres demandent que la Cour internationale de Justice examine la situation.

Le chef hazara Sardar Saadat Ali, un ancien ministre provincial, a dit à IRIN que la plupart des Hazaras du Pakistan vivaient à Quetta, mais que « quelques autres habitaient aussi à Hyderabad [dans la province du Sind] et dans d’autres districts du Baloutchistan ».

M. Ali, qui a perdu des proches, et notamment son frère, dans des attaques ciblées de Hazaras, a dit : « Nous ne pouvons rien attendre du gouvernement ; nous agissons donc par nous-mêmes. Je me suis personnellement rendu en Indonésie pour ramener les corps des jeunes hommes hazaras qui étaient morts dans le naufrage du navire. Ils avaient fui leur pays pour échapper à la situation sécuritaire et pour acquérir une meilleure éducation ailleurs ».

Les Hazaras ont été ciblés par des groupes extrémistes – notamment Lashkar-e-Jhangvi et Sipah-e-Sahaba, originaires du Penjab – pour des « raisons à la fois ethniques et sectaires », a ajouté M. Ali. Il a également manifesté son inquiétude face à un éventuel retour au pouvoir des talibans en Afghanistan, qui pourrait faire redoubler les persécutions subies par les Hazaras.

« Je ne comprends pas grand-chose à la politique, mais je suis constamment préoccupée pour mes enfants et leurs enfants », a dit Zareen Bibi, 60 ans, qui appartient à la communauté hazara de Quetta. « Trop de Hazaras sont morts sans raison : cette inhumanité doit cesser. Nous méritons tous la dignité et le droit à la vie ».

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Theme (s): Démocratie et gouvernance, Santé et nutrition, Droits de l'homme, Sécurité, Urbanisation,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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