Les « réfugiés invisibles » du Moyen-Orient

Parmi les migrants présents en Lybie lorsque la guerre a éclaté l’année dernière se trouvait un groupe de personnes qu’une chercheuse de l’université d’Oxford appelle les « invisibles » : des réfugiés qui se rendent dans des pays tiers pour travailler ou bénéficier d’une meilleure éducation.

Pris entre les violences, la politique, la superposition des identités et les définitions restrictives, ces « réfugiés-migrants » ou « réfugiés-étudiants » sont souvent ignorés ou laissés sans protection, selon Elena Fiddian-Qasmiyeh, maître de conférences et spécialiste des migrations forcées au Centre d’études sur les réfugiés de l’université d’Oxford.

« Certaines populations déplacées bénéficient d’une grande visibilité, tandis que d’autres ont été rendues invisibles aux yeux de (et par) la communauté internationale », écrit-elle dans un article intitulé « Invisible Refugees and/or Overlapping Refugeedom? Protecting Sahrawis and Palestinians Displaced by the 2011 Libyan Uprising », et qui sera bientôt publié par l’International Journal of Refugee Law. Une version précédente de cet article a été récemment publiée dans la collection New Issues in Refugee Research du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Le conflit libyen a mis en lumière des lacunes potentielles dans la protection des réfugiés palestiniens qui ont migré dans un pays tiers. Il a également soulevé des questions complexes : qui devrait les protéger - et comment les protéger - en situation de crise. Cette question devient de plus en plus pertinente alors que la situation en Syrie, où vivent un demi-million de réfugiés palestiniens, est de plus en plus instable.

Des Palestiniens pris pour cible

Alors que selon certaines estimations, le nombre de réfugiés ou migrants palestiniens ne dépassait pas 30 000, l’Autorité palestinienne (AP) indique que jusqu’à 70 000 réfugiés ou migrants palestiniens – la distinction reste floue – se trouvaient en Lybie lorsque les violences ont éclaté en février 2011 entre les partisans de Mouanmar Kadhafi et les rebelles armés qui tentaient de lui faire quitter le pouvoir.

Certains Palestiniens ont été spécifiquement pris pour cible – leurs domiciles ont été mis à sac et des personnes ont disparu – à Benghazi, le fief des rebelles, et ailleurs dans le pays, par les deux camps, a indiqué Mme Fiddian-Qasmiyeh. Ceux qui travaillaient dans la fonction publique ou qui étudiaient dans les universités militaires étaient considérés comme proches du régime.

L’utilisation par M. Kadhafi de mercenaires palestiniens dans les années 1970 et 1980 est venue renforcer les accusations de soutien. Entre-temps, d’autres ont été pris pour cible parce qu’ils refusaient de rejoindre les forces pro-régime, selon des articles.

Alors que les migrants sub-sahariens ont quitté la Libye en masse au cours des hostilités, et que d’autres pays se sont dépêchés de faire sortir leurs ressortissants, des centaines de Palestiniens n’ont pas réussi à fuir les violences qui enflammaient la Lybie – nombre d’entre eux ont été refoulés à la frontière, car l’Égypte, la Tunisie et d’autres pays qui les accueillaient autrefois n’ont pas reconnu leurs titres de voyage, a dit Mme Fiddian-Qasmiyeh. Nombre de ceux qui ont « décidé » de rester en Lybie, a-t-elle ajouté, n’ont pas vraiment eu le choix.

« Où irions-nous ? », a demandé Fatima, une responsable communautaire palestinienne qui vit en Lybie depuis 30 ans. « Nous n’avons nulle part où aller ».

Après la chute de la capitale Tripoli, nombre de Palestiniens ont été expulsés de force de leurs domiciles, qui leur avaient été donnés par le précédent gouvernement, a dit Fatima. Des centaines d’autres personnes déplacées suite aux violents affrontements à Sirte et Bani Walid, des fiefs de M. Kadhafi, sont venus à Tripoli et n’ont aujourd’hui plus de domicile, a-t-elle dit. Mais pour eux la Lybie reste le meilleur choix : « Nous n’avons pas de pays, à l’exception de la Palestine, et nous ne pouvons pas retourner là-bas ... la Lybie, avec sa guerre et ses difficultés, reste toujours un meilleur choix que les autres pays ».

« Cette idée de choix et l’envie de rester dans un contexte aussi peu sûr, cela revient finalement à dire qu’ils sont entre l’arbre et l’écorce », a dit Mme Fiddian-Qasmiyeh.

Évacuations

Selon le HCR, seuls quelques milliers de Palestiniens étaient enregistrés comme réfugiés conformément à la Convention de Genève de 1951 avant le début de la guerre. Le HCR a proposé une « protection supplémentaire » à des centaines d’autres Palestiniens – reconnaissant ainsi qu’ils étaient apatrides, ne pouvaient pas être renvoyés et avaient besoin d’une protection humanitaire.

D’autres encore sont venus étudier dans le cadre des programmes de bourses d’études libyens.

Cependant, la grande majorité était des migrants ou des travailleurs qualifiés venant de Gaza, de la Cisjordanie ou d’autres pays d’accueil de réfugiés Palestiniens de la région – la Syrie, le Liban et la Jordanie – avec ou sans contrat et/ou statut régulier. Nombre d’entre eux ont vécu en Lybie pendant des dizaines d’années ou y sont nés.

Pendant le conflit, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a participé à l’évacuation vers Benghazi, où la situation était plus calme, de 179 Palestiniens qui se trouvaient dans des villes dangereuses. Nombre d’entre eux ont décidé de rester en Lybie, parce qu’ils y avaient de la famille, qu’ils y avaient trouvé un travail ou qu’ils pensaient que l’économie repartirait une fois que la situation se serait stabilisée dans le pays, a dit à IRIN Jean-Philippe Chauzy, le porte-parole de l’OIM.

Mais d’autres sont partis vers Salloum, un no man's land situé le long de la frontière libyo-égyptienne, où ils sont restés en attendant d’être réinstallés, a-t-il dit.


Photo: UNHCR
Elena Fiddian-Qasmiyeh soutient que les Palestiniens qui ont fui la Lybie pendant la guerre pour s’installer dans ce camp tunisien devraient être considérés comme des « doubles réfugiés »

Le HCR a aidé 1 581 Palestiniens isolés à Saloum à rejoindre Gaza en passant par le poste-frontière de Rafah, a dit à IRIN Elizabeth Tan, la représentante déléguée du HCR en Égypte. Seuls ceux disposant de titres de voyages valides ont pu passer la frontière, a-t-elle dit.

Entrer en Égypte s’est cependant avéré difficile, même pour les Palestiniens munis de papiers d’identité, à cause des politiques restrictives anciennes concernant les déplacements des Palestiniens, a indiqué un autre responsable humanitaire.

Les Palestiniens qui ont essayé de quitter la Lybie en passant par la Tunisie ont également rencontré des difficultés qui, une fois portées à l’attention du HCR, ont souvent été résolues, a indiqué le responsable. Plus d’une dizaine de ces Palestiniens qui ont réussi à franchir la frontière se trouvent désormais dans le camp de Choucha situé du côté tunisien de la frontière, a dit Emmanuel Gignac, l’actuel représentant du HCR en Lybie.

« Les possibilités et les solutions potentiellement durables qui s’offrent aux Palestiniens vivant en Lybie et dans la région semblent pour le moins difficiles », a écrit Mme Fiddian-Qasmiyeh dans un document. Voici certaines des raisons avancées pour expliquer cette situation :

Réfugiés versus migrants

Les Palestiniens, soutient Mme Fiddian-Qasmiyeh, souffrent du « chevauchement des états de réfugié ». Pour commencer, ce sont des réfugiés, qui ont fui ou ont été expulsé de leur territoire après la naissance d’Israël en 1948, ou lors de la guerre de 1967, et qui se sont installés à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie, en Jordanie ou au Liban avant de partir vers la Lybie.

Mais la plupart des Palestiniens qui vivent en Lybie n’y sont pas considérés comme des réfugiés, comme ils le seraient en Syrie, en Jordanie ou au Liban, parce qu’ils sont arrivés en tant que travailleurs qualifiés, mais aussi parce que le gouvernement libyen les a toujours accueillis comme des « frères » - les considérant comme « des citoyens arabes résidant en Lybie » plutôt que comme des réfugiés.

Ainsi lorsque le conflit a éclaté en 2011, ils se sont retrouvés dans une position délicate.

Ils ne pouvaient ni repartir vers leur pays d’origine (la Palestine) ni repartir vers leur pays de résidence habituelle (par exemple, la Syrie) pour fuir les violences et l’insécurité qui régnaient en Lybie. Et pourtant, ils n’étaient pas non plus enregistrés comme réfugiés dans le pays.

« Leur présence "volontaire" problématise la conceptualisation traditionnelle de "l’état de réfugié" », a écrit Mme Fiddian-Qasmiyeh. Même si une grande majorité des Palestiniens qui vivent en Lybie n’ont pas déposé de demande d’asile, nombre d’entre eux sont de fait des réfugiés, car ils remplissent les critères de la définition du réfugié, a-t-elle indiqué.

Elle soutient ainsi qu’ils devraient être considérés comme des « réfugiés bloqués internes » ou « réfugiés déplacés internes » en Lybie et, s’ils arrivent à quitter le pays, comme des « doubles réfugiés ».

Selon elle, le plus approprié serait d’avoir des états de réfugiés superposés et multiples qui permettraient aux réfugiés qui utilisent leur organisme commanditaire (par exemple, le HCR ou l’UNRWA – l’agence des Nations Unies chargée d’aider, de protéger et de défendre les réfugiés palestiniens enregistrés) pour trouver un travail ou bénéficier d’une meilleure éducation de ne pas perdre leur statut de réfugié, et la protection internationale conférée par ce statut.

Mais le HCR indique que la distinction a peu d’importance dans la pratique.

Les Palestiniens qui ne se font pas enregistrer comme réfugiés en Lybie bénéficieraient de toute façon de l’aide du HCR s’ils en avaient besoin, a dit Arafat Jamal, représentant adjoint du HCR en Jordanie, qui a dirigé une équipe d’urgence en Lybie au cours des hostilités.

« Les Palestiniens restent des réfugiés, qu’ils viennent ici pour des raisons économiques ou non », a dit M. Gignac à IRIN. « Vous [ne] perdez [votre statut de réfugié] que le jour où vous repartez chez vous définitivement ou que vous vous intégrez et que vous obtenez la citoyenneté d’un autre pays ».

Politisation

Les Palestiniens qui vivent en Lybie ont souvent été utilisés comme des pions politiques. M. Kadhafi a menacé d’expulser ou a expulsé des milliers de Palestiniens au fil des ans afin de protester contre les initiatives de paix auxquelles il était opposé et d’attirer l’attention sur l’incapacité des Palestiniens à rentrer chez eux. En 1995, nombre de Palestiniens ont été emmenés à la frontière de force, puis placés dans un camp que M. Kadhafi nommait « Le camp du retour » pour faire comprendre son point de vue.

« Il demandait à ce qu’un groupe bénéficie d’un meilleur accès, puis il expulsait les gens lorsqu’il était dans son intérêt de le faire », a dit Emanuela Paoletti, chercheuse sur le sujet de la migration en Lybie et auteur de « The Migration of Power and North-South Inequalities: The Case of Italy and Libya ».

« Techniquement, il n’y a pas de lacune en matière de protection…Un Palestinien vivant en Lybie est placé sous la protection du HCR. Cela ne devrait pas être un problème du point de vue du mandat ou du point de vue juridique. Mais dans la pratique, les Palestiniens ont de telles revendications politiques et avec toutes ces sensibilités autour d’eux, si nous appliquons notre mandat qui inclut [certaines] solutions, cela pose des problèmes »

Le recrutement par M. Kadhafi de migrants, et notamment de Palestiniens, impliquait que leur statut était souvent irrégulier. En fonction de leur catégorisation, les Palestiniens relèvent de juridictions différentes – le HCR; l’UNRWA; l’OIM; les gouvernements d’accueil ; l’Organisation de libération de la Palestine (OLP, organisation reconnue qui représente le peuple palestinien) – ou d’aucune juridiction, ce qui les laisse parfois sans garant.

« Qui me donnera mes droits », a demandé Fatima, la Palestinienne installée en Lybie.

Évacué vers quel pays ? Et par qui ?

« Vers quel pays les réfugiés palestiniens devraient, pourraient ou voudraient-ils être évacués en toute sécurité et par qui ... c’est une question difficile », écrit Mme Fiddian-Qasmiyeh. « La communauté internationale peut-elle s’attendre à ce que ces Palestiniens "retournent" à Gaza, dans les camps de réfugiés du Liban ou en Syrie où la situation est explosive, ou peut-elle leur permettre de le faire de manière responsable ? ».

En dépit de la vulnérabilité des Palestiniens dans la région, les États arabes se sont opposés aux solutions de réinstallation en dehors du Moyen-Orient de peur de compromettre le droit des Palestiniens à retourner dans leur pays d’origine, opposant l’objectif général du retour à l’intérêt supérieur de sécurité de l’individu.

Bien que délicate, la réinstallation reste une option, a dit M. Gignac, l’actuel représentant du HCR en Lybie. Les réfugiés palestiniens présents en Irak qui ont tenté de fuir les violences après l’invasion américaine en 2003 et à qui on a refusé l’entrée à la frontière jordanienne ont finalement été réinstallés au Brésil après avoir passé des années au camp de Ruwaished, situé à la frontière irako-jordanienne.

« Techniquement, il n’y a pas de lacune en matière de protection », a-t-il dit. « Un Palestinien vivant en Lybie est placé sous la protection du HCR. Cela ne devrait pas être un problème du point de vue du mandat ou du point de vue juridique. Mais dans la pratique, les Palestiniens ont de telles revendications politiques et avec toutes ces sensibilités autour d’eux, si nous appliquons notre mandat qui inclut [certaines] solutions, cela pose des problèmes. Ils ne sont pas toujours acceptés...Les Palestiniens eux-mêmes ont intégré cette notion et ressentent de la culpabilité à s’installer dans des pays, car ils ont le sentiment qu’ils perdent le droit au retour... qu’ils ont d’une certaine façon trahi la cause », a ajouté M. Gignac.

En ce qui concerne le HCR, un réfugié ne perd jamais le droit au retour dans son pays, même s’il a acquis la citoyenneté d’un autre pays. Toutefois, Mme Fiddian-Qasmiyeh a dit à IRIN que l’exemple libyen montre que la théorie et la pratique peuvent diverger, ce qui soulève de nombreuses questions quant aux choix qui s’offrent vraiment aux « réfugiés-migrants » palestiniens.

« Nous devons prendre la question des besoins de protection avec sérieux. Cela nécessité que l’on aborde la question [des lacunes et des solutions] ».

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