L’aide humanitaire face à l’arsenic au Népal

Plus de dix ans après la découverte de taux d’arsenic dangereux dans les nappes phréatiques du Népal, les responsables gouvernementaux et les groupes humanitaires acceptent enfin d’examiner de façon critique si leurs efforts ont fait une différence.

« Ce n’est pas pour avoir des filtres cassés que nous avons collecté de l’argent, » a indiqué Linda Smith, une géologue américaine, exprimant ainsi sa frustration quand elle s’est trouvée devant des filtres à eau abandonnés, lors d’une récente visite dans le district de Nawalparasi dans la région méridionale de Teraï, l’une des régions népalaises le plus touchées par la contamination des nappes par l’arsenic.

Dans une des maisons, deux filtres à eau cassés servaient de semoir et un autre filtre, qui avait été distribué par Filtres pour les familles (FFF), l’organisation non gouvernementale (ONG) que préside Mme Smith, gisait démantelé dans la cour.

Chez des voisins, il manquait une partie du système de filtration à deux seaux fabriqué au Bangladesh et connu sous le nom de Sono. Le support du filtre avait été converti en séchoir à linge.

Mme Smith a récupéré les filtres inutilisés et remboursé aux familles les 5 dollars qu’elles avaient payés pour chaque filtre, dont le coût réel est de 70 dollars.
« Il y a des gens qui ont besoin de filtre et il faut qu’ils en soient conscients, » a t-elle dit.

Selon des estimations gouvernementales de 2011, quelque 2,7 millions de Népalais, soit presque 10 pour cent de la population, boivent de l’eau qui contient des taux d’arsenic supérieurs à la concentration maximum de 10 parties par milliard (ppb) recommandée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

Rien que dans le district de Nawalparasi, une étude gouvernementale de 2008 sur les puits tubés (puits peu profonds, allant de 14 à 24 mètres, contrôlés par des pompes manuelles), a révélé que près de 4 000 puits avaient une concentration d’arsenic qui dépassait les normes nationales (50 ppb).

Si 4 418 autres puits étaient conformes aux normes nationales, ils étaient cependant au-dessus du seuil international de 10 ppb, ce qui affectait la santé de près de 140 000 personnes qui dépendent de ces puits tubés pour leur eau potable.

Pas une priorité ?

La distribution de filtres a été une façon de répondre au problème représenté par plus de la moitié des 33 000 puits tubés du pays qui contiennent des taux d’arsenic dangereux, mais cela ne signifie pas que ces filtres sont utilisés ou entretenus correctement, a indiqué Madhav Pahari, spécialiste en eau et assainissement pour le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) à Katmandou, qui soutient les efforts de confinement de l’arsenic du gouvernement.

« Nous avons fourni des solutions temporaires grâce aux filtres, mais cela nécessite de changer les mentalités, ce qui ne se fait pas en un jour. »

Une étude de 2007 financée par l’UNICEF et portant sur 1 000 puits tubés du district de Nawalparasi a révélé que les filtres étaient techniquement efficaces, mais que les gens ne les entretenaient pas correctement, ce qui les rendait défectueux et en fin de compte, inutiles.

Selon M. Pahari, on n’a pas fait grand chose pour résoudre le problème ; ceci s’explique en partie par le fait que le gouvernement ne considère pas l’arsenic comme une priorité.


Photo: Shamsuddin Ahmed/IRIN
Les mains d’un patient souffrant d’arsenicisme dans le sud du Bangladesh

« Les parasites microbiens sont plus importants, » a indiqué M. Pahari. « En effet si tes enfants ont la diarrhée aujourd’hui, ils vont mourir demain. Mais l’arsenic bien sûr, va prendre 10 ans. C’est dangereux, mais lent. »

Une exposition prolongée à des niveaux d’arsenic métallique dans l’eau de boisson peut provoquer un empoisonnement, l’arsenicisme.

Les symptômes comprennent des problèmes cutanés, des cancers de la peau, de la vessie, des reins et des poumons, des maladies des vaisseaux sanguins des jambes et des pieds ; il est possible aussi que l’arsenic provoque des diabètes, de la tension artérielle et des troubles de la reproduction, mais, indique l’OMS, le cancer peut rester latent, sans se développer durant des années, voire des décennies.

Selon Dan Ratna Shakya, ingénieur au ministère de l’Approvisionnement en eau et de l’Assainissement (DWSS) du Népal, l’arsenic est bien une priorité, mais le gouvernement manque de moyens financiers et ne dispose pas de la technologie appropriée pour trouver la solution qui marche le mieux.

Quelles solutions ?

Pour M. Pahari comme pour M. Shakya, l’UNICEF et le gouvernement traînent à évaluer les filtres, utilisés depuis six ans.

Le DWSS n’a encore jamais mis en place de programme complet destiné à tester la qualité de l’eau, a dit M. Shakya.

« Ce n’est pas une chose qu’on fait une fois pour toutes. Cela devrait être périodique. Mais cela a aussi à voir avec le financement. Il y a tellement de districts touchés par l’arsenic et une surveillance maison par maison reviendrait très cher. »

M. Pahari a indiqué qu’il était prévu de comparer l’efficacité des filtres Sono, produits au Bangladesh, avec celle des filtres à arsenic Kanchan, fabriqués localement.

Actuellement, le filtre Sono reste l’une des six technologies certifiées pour la vente au Bangladesh, l’un des pays les plus touchés, selon l’OMS, en termes de contamination de l’eau potable par l’arsenic. Le modèle Kanchan n’a pas obtenu la certification locale.

Tant que des essais scientifiques n’ont pas eu lieu, a ajouté M. Pahari, il n’est pas en mesure de juger de la meilleure façon de contenir la crise de l’arsenic, mais ces tests se font attendre, de même que la commission gouvernementale en charge de la qualité de l’eau.

Des puits plus profonds

Le Comité national de pilotage pour la qualité de l’eau, récemment remanié par le gouvernement, vient seulement dans les derniers mois de « réfléchir » à des solutions qui permettraient d’éliminer l’arsenic définitivement, a souligné Ram Lakhan Mandal, responsable de la qualité de l’eau au DWSS.

« Nous pensions que le problème de l’arsenic avait été réglé grâce à toutes ces organisations qui ont mis en place des mesure d’atténuation comme les filtres. »

Le comité, qui comprend 19 membres du gouvernement et de la société civile, a été « passif » et n’a pas organisé de rencontres depuis trois ans, a fait remarquer l’ingénieur du gouvernement M. Shakya.

Mais les choses vont bientôt changer, a promis M. Mandal.

« Autrefois, tout le monde pouvait s’occuper d’atténuation et faisait ce qu’il voulait. Mais la distribution des responsabilités n’était pas fixée. Aujourd’hui nous définissons nos objectifs : des puits tubés et des forages profonds. »


Photo: Marcus Benigno/IRIN
Un homme de 29 ans montre sa poitrine marbrée de taches, symptôme d’empoisonnement par l’arsenic

Le gouvernement investit à présent dans un projet pilote de « forage profond » pour creuser des puits allant jusqu’à 100 mètres de profondeur, sous le seuil où on peut trouver l’arsenic ; selon Mme Smith, ce seuil est estimé pour le Népal à 55 mètres.

Un forage profond (jusqu’à 150 mètres) et la construction d’une citerne (d’une capacité de 25 000 litres) peuvent coûter jusqu’à 16 000 dollars, dont 20 pour cent sont aux frais de la communauté ; celle-ci est également responsable de la construction de la citerne qui permet d’acheminer l’eau jusqu’aux robinets publics dans les villages.

Sur l’un des sites de construction de citerne d’eau où s’est rendu IRIN dans la partie de Nawalparasi connue sous le nom de Kunwar-Ward 13, les villageois se sont plaints qu’en l’absence d’encouragements financiers, les volontaires qui étaient censés construire la citerne à cet endroit, préféraient faire la récolte de canne à sucre dans leurs champs.

Les solutions permanentes semblent encore loin et les familles continuent à faire la queue pour obtenir les filtres subventionnés, a indiqué Mme Smith.

« Pour le moment, nous avons une liste d’attente de 700 [demandes] de filtres Sono, a t-elle ajouté.

Depuis 2007, FFF a assemblé et distribué un millier de filtres aux familles et aux écoles dans tout le district, à la place des filtres Kanchan précédemment installés par FFF et le DWSS. Comme l’a fait remarquer M. Pahari de l’UNICEF, ceci montre bien comment une solution peut engendrer un autre problème.

Mauvaise coordination

M. Pahari a indiqué ne pas connaître le nombre d’agences engagées dans le combat contre l’arsenic, ni le montant total de l’aide investie dans le confinement de l’arsenic. Le gouvernement, a t-il reconnu, n’a pas vraiment de vue d’ensemble sur ce qui se passe.

M. Mandal a dit à IRIN qu’une législation en place depuis 20 ans requiert de toute agence ou ONG travaillant dans le secteur de l’eau qu’elle fasse un rapport de ses activités au bureau du district, qui à son tour, doit en informer le DWSS.

« Mais ce n’est pas ce qui se passe, » a t-il fait remarquer, tandis que ses collègues indiquent être tombés sur un projet de l’Agence Japonaise de Coordination Internationale (JICA) qui fait de la sensibilisation sur la contamination par l’arsenic dans le district de Nawalparasi ; ils n’étaient pas au courant de se projet.

« Le gouvernement ne sait pas comment cet argent va et vient. Il n’existe pas de mécanisme pour rendre compte [de ces activités]…La JICA et ENPHO, [Organisation pour l’environnement et la santé publique] , une ONG locale, ont un agrément mutuel, mais ils ne transmettent pas l’information. »

Mais un directeur de programme d’ENPHO, qui réalise un projet de renforcement des capacités locales pour l’atténuation de l’arsenic, qui se monte à 400 000 dollars et doit se faire sur 28 mois, a déclaré que des responsables gouvernementaux, au niveau national et au niveau local, avaient approuvé le projet et étaient tenus au courant à chaque étape.


Photo: Marcus Benigno/IRIN
Support de filtre à arsenic transformé en semoir et abandonné

« Nous avions informé le personnel responsable [au bureau de l’amélioration et de la surveillance de la qualité de l’eau au DWSS] de notre projet. Autant que je sache, le directeur [de ce bureau] a changé il y a quelques mois. Au DWSS, il y a beaucoup de personnel, donc c’est important de savoir qui était votre contact. »

Entre temps, dans le village de Manari au Nawalparasi, Mme Smith et les techniciens de son ONG ont rendu visite à la famille de Ramesh Chaudhary, qui est mort en novembre dernier d’un cancer de l’estomac, à l’âge de 32 ans, six mois après son frère Ram Chaudhary, décédé des mêmes causes.

En 2011, les taux d’arsenic dans les puits tubés de Manari étaient de 600 ppb, soit 60 fois la limite considérée par l’OMS comme acceptable pour de l’eau potable.

FFF a testé le filtre à eau devant les membres survivants de la famille pour dissiper leurs doutes quant à l’efficacité du filtre. La mère de Ramesh, sa veuve et son fils étaient présents pendant que le technicien mesurait la qualité de l’eau.

Un bout de papier sensible aux émanations d’arsenic change de couleur pour mesurer le métalloïde en parties par milliard. Le résultat était clair : l’eau contenait moins de 10 ppb.

Alors que le groupe quittait le village, un homme de 29 ans s’est approché de Mme Smith et lui a montré ce qui dans le district est devenu une réalité qui n’est que trop familière : des taches sombres marbrant sa poitrine, un signe visible d’arsenicisme.

Dans une étude menée en août 2011 par ENPHO dans trois sous-districts de Nawalparasi, dont Manari, 25 pour cent des personnes examinées montraient des symptômes similaires.

Le DWSS estime qu’il faudra 18,6 millions de dollars pour résoudre, dans tout le pays, la crise due à l’arsenic et les effets sanitaires qui s’ensuivent.

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