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Analyse: Faire face au changement climatique

JOHANNESBOURG, 30 janvier 2012 (IRIN) - Au cours des cinq dernières années, le terme « résilience » (c’est-à-dire la capacité d’absorber les chocs et de récupérer) est devenu très en vogue dans le milieu humanitaire. Dans les discussions sur l’adaptation au changement climatique, on parle de plus en plus souvent de la « nécessité de renforcer la résilience » des populations, des infrastructures et des gouvernements aux chocs liés à la hausse des températures, à l’élévation du niveau des mers, aux violentes tempêtes et aux inondations.

Le gouvernement britannique a été l’un des premiers bailleurs de fonds à placer la résilience au cœur de son « approche de la réponse d’urgence et du développement à long terme » dans son Examen de la réponse humanitaire d’urgence (Humanitarian Emergency Response Review, HERR). Il a par ailleurs annoncé son intention de multiplier ses efforts en vue de renforcer la résilience.

Selon les experts humanitaires et les organisations non gouvernementales (ONG), plusieurs raisons permettent d’expliquer l’émergence et la popularité croissante du concept de résilience. Si certains sont sceptiques, ils s’accordent cependant tous pour dire qu’il s’agit d’une approche positive qui permettra de rapprocher les milieux du développement et de l’aide humanitaire.

Qu’est-ce que la résilience dans le milieu humanitaire ?

Selon certains, il s’agit simplement d’un nouvel ajout au jargon toujours plus important de l’humanitaire. Pour la plupart des gens toutefois, c’est une nouvelle approche, une sorte de « lentille » qui a donné un nouveau sens au « développement durable ».

Maarten van Aalst, directeur du Centre Croix-Rouge/Croissant-Rouge sur le changement climatique et l’un des auteurs principaux chargés de la coordination du sommaire du rapport spécial sur la gestion des risques d’événements extrêmes et de catastrophes en vue d’une meilleure adaptation aux changements climatiques [Managing the Risks of Extreme Events and Disasters to Advance Climate Change (SREX)] publié en 2011 par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’explique de cette façon : selon l’approche conventionnelle du développement durable, les avantages de la construction d’une route dans une région rurale – l’impact sur la vie des communautés voisines, la création d’opportunités d’emploi pour l’entretien de la route et le développement de marchés pour les agriculteurs – doivent être pris en considération.

C’est ce que Peter Walker, un expert réputé en matière humanitaire, appelle l’approche « linéaire ». Les anciens modèles de développement « faisaient des prévisions à partir des tendances récentes et assumaient que, toutes choses étant égales par ailleurs, la vie s’améliorerait ».

Dans l’approche fondée sur la résilience, le gouvernement ou l’organisation humanitaire responsable de la construction de la route considère la possibilité de chocs externes ou de développements inattendus qui pourraient affecter la route elle-même et la vie des communautés voisines. « Et si la zone devenait sujette aux inondations ou qu’un tremblement de terre survenait ? Et si les prix des denrées alimentaires augmentaient parce que les entrepreneurs sont mieux lotis que la population locale ? Voilà quelques-uns des éléments que l’on devrait maintenant considérer pour mener à bien le projet », selon M. Van Aalst.

Le SREX définit la résilience comme « la capacité d’un système et de ses composants à anticiper, à absorber [les chocs], à s’adapter ou à se remettre des effets d’un événement dangereux d’une manière efficace et opportune, notamment par le biais de la protection, la restauration ou l’amélioration de ses fonctions et structures essentielles de base ».

Simon Levine, un membre de l’Africa Climate Change Resilience Alliance (ACCRA), un consortium composé d’ONG et de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), où il est titulaire d’une bourse de recherche, propose une définition beaucoup plus simple : « [La résilience] est la capacité [des personnes, des systèmes] à conserver leur bien-être ».

Selon Paul Cook, directeur des politiques de l’ONG Tearfund, la communauté qui s’intéresse au changement climatique cherche, dans ses efforts pour intégrer « la résilience au changement climatique dans tous les secteurs du développement », une définition de la résilience ou du « développement renforcé » qui est large et qui « garantit que les communautés et les écosystèmes ont la capacité de s’adapter à des changements incertains ».

Tom Mitchell, directeur de la division du changement climatique de l’ODI et un autre des auteurs principaux chargés de la coordination du SREX, est du même avis et suggère que « la décision du HERR de mettre la résilience au premier plan a donné lieu à de nouvelles discussions entre ceux qui travaillent sur les risques qui pèsent sur le développement, ce qui signifie que de nouveaux liens ont été établis entre les conflits, les catastrophes, la gestion des risques financiers et climatiques. Cela n’avait jamais été fait dans une telle mesure avant que le HERR soit publié. Ça ne peut être qu’une bonne chose ».

Pourquoi s’intéresse-t-on aujourd’hui à la résilience ?

Selon Brian Walker, l’un des premiers spécialistes de la résilience dans le monde, nous avons peu à peu pris conscience qu’il était impossible de contrôler certains éléments, comme les tremblements de terre, d’influencer certaines situations, comme les conflits durables, ou mettre un frein aux changements climatiques induits par l’homme. Nous avons dès lors été contraints de nous intéresser à cette approche.

« Les institutions et les leaders mondiaux que nous avons actuellement sont tout simplement incapables de ralentir certains processus, notamment l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre, la résistance croissante aux antibiotiques, l’acidification des océans, la disparition des forêts, etc. », a-t-il écrit dans un courriel adressé à IRIN.

Dans les années 1970 et 1980, les milieux humanitaires et du développement étaient optimistes et croyaient que tous les problèmes du monde pouvaient être réglés si on y mettait suffisamment de temps et d’argent, explique Peter Walker, qui dirige le Centre international Feinstein de l’université Tufts. Or, certains éléments, et notamment les conflits non résolus comme en Afghanistan, ont contribué à refroidir cet optimisme au cours des dernières années.

« À mesure que nous commençons à mieux comprendre la complexité des systèmes et que nous avons la preuve que nous ne contrôlons qu’en partie leur évolution, l’objectif des planificateurs n’est plus de faire prendre de force à ces systèmes une voie prédéterminée, mais de chercher comment les adapter de façon à ce qu’ils résistent aux bouleversements ».

Toutefois, selon certains, ce changement est en partie politique et est lié aux droits fondamentaux. C’est notamment l’avis de Tom Bigg, expert en politiques de développement de l’Institut international de l’environnement et du développement (IIED), qui croit que l’approche fondée sur la résilience consiste à chercher des solutions internes à la personne, au système ou au pays, ce qui leur donne davantage de moyens d’agir que l’approche précédente, basée sur le développement, selon laquelle les « individus étaient des victimes passives pour qui les changements étaient déterminés de manière externe ».

En savoir plus sur la résilience
 MONDE: Un nouvel outil pour mesurer la résistance des populations
 Resilience Alliance
 Diplôme de 3e cycle sur le développement de la résilience
 Partners for Resilience
 Africa Climate Change Resilience Alliance
 Best explanation of resilience
Richard Klein, un scientifique du Stockholm Environment Institute (SEI) qui dirige le travail sur l’adaptation pour la prochaine évaluation du GIEC, dit quant à lui que l’utilisation de plus en plus fréquente du mot résilience « est due à sa connotation positive. En termes d’objectif, ‘renforcer la résilience’ sonne mieux que ‘réduire la vulnérabilité’, même si, pour l’essentiel, ces deux expressions impliquent les mêmes activités. »

De quelle façon le concept s’applique-t-il au milieu humanitaire ?

La théorie de la résilience a été développée en 1973 par l’écologiste Buzz Holling et existe aujourd’hui dans toutes les disciplines : les économistes observent comment les marchés se réorganisent après des bouleversements, les politologues examinent comment des pays fragiles se relèvent après une guerre, etc. L’étude de la résilience est une science multidisciplinaire.

Selon M. Levine, de l’ODI, il est difficile de traiter de la résilience comme d’un domaine en soi. Son utilité repose en effet sur le fait que cette approche fait le lien entre le monde du développement, celui de l’aide humanitaire et celui de la réduction des risques de catastrophe, car le but de tous ces secteurs est de favoriser la capacité des individus, des communautés, des pays ou de tout système à résister aux chocs, a-t-il dit.

Les applications [de la résilience] peuvent varier.

Certains l’associent à l’approche participative et consultative, qui prend en compte, lors de l’organisation de programmes de réduction des risques de catastrophe, la capacité et la volonté des communautés de résister aux chocs et de les surmonter. Ces dernières années, des ONG telles que la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) ont mis en œuvre de telles approches.

Le Département britannique pour le développement international (DFID) a élaboré des projets permettant d’accroître la résilience aux catastrophes. Ainsi, dans le cadre du Programme de filet de sécurité productif (PSNP), qui couvre 7,8 millions de personnes en Éthiopie en octroyant des transferts monétaires et d’aide alimentaire réguliers et prévisibles, le DFID a introduit un nouveau dispositif de financement des risques. Cela permet au programme d’étendre son action en cas de bouleversement, par exemple lors de saisons sèches particulièrement longues, pour une plus grande durée et pour couvrir un plus grand nombre de personnes.

Au cours des cinq dernières années, davantage d’efforts ont été mis en œuvre pour intégrer l’adaptation et la réduction des risques de catastrophe afin de « réduire les conséquences des chocs en anticipant les risques et de faire face aux vulnérabilités ». C’était l’objectif évoqué dans le SREX du GIEC. Selon M. Van Aalst, plusieurs organisations ont tenté d’intégrer ces deux éléments dans la planification et la pratique du développement. « La résilience est souvent utilisée comme un concept général et commode englobant certains aspects de cette intégration ».

Problèmes de financement

Il n’existe pas de fonds spécifiques pour la résilience. Mais un projet concret dans un seul et même secteur, tel que le dispositif de financement des risques du PSNP éthiopien, pourrait trouver des possibilités. Le DFID a commencé à considérer la question du point de vue de la résilience aux catastrophes et du conflit. Selon M. Cook, de Tearfund, « il va bien sûr être difficile d’essayer d’acheminer des fonds pour renforcer la résilience dans tous les secteurs concernés de façon cohérente, mais, pour nous, cela semblerait contre-productif de mettre en place des initiatives de résilience indépendantes ». Il s’agit après tout d’un concept qui implique d’envisager les choses dans leur ensemble.

Partners in Resilience est un projet sur cinq ans, mis en œuvre dans cinq pays, qui regroupe la réduction des risques, l’adaptation et la protection de l’environnement sous le concept de résilience et qui rassemble plusieurs ONG comme la Croix-Rouge hollandaise, Care, Wetlands International, CORDAID et le Centre du changement climatique de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Le projet a cependant réuni des fonds en coordonnant ses objectifs avec ceux de l’aide au développement des Pays-Bas, c’est-à-dire, dans le cas présent, la lutte contre la pauvreté, le renforcement de la société civile, etc.

Autres problèmes

M. Van Aalst évoque deux autres problèmes. Le problème de la mise en œuvre concerne l’échelle et les capacités. « Il est facile de mener des projets pilotes et d’essayer de provoquer des changements, mais des initiatives comme celles-là doivent être développées à grande échelle pour faire une différence. Et si vous voulez les développer, vous avez besoin de plus grandes capacités, vos objectifs doivent rester simples et vous devez prendre garde de ne pas créer de confusion auprès du personnel de terrain en utilisant encore un autre terme ». Selon lui, il faut demeurer réaliste par rapport aux résultats que l’on peut attendre d’un projet.

L’autre problème vient du fait que le terme pourrait cacher les causes sous-jacentes de la vulnérabilité, en particulier lorsqu’on parle des inégalités, a-t-il dit. « Les causes de la vulnérabilité sont souvent étroitement liées à des décisions relatives au développement qui créent la vulnérabilité ». On n’a qu’à penser, par exemple, à la construction de bidonvilles urbains dans les zones exposées aux risques environnementaux, comme les rives des cours d’eau.

Finalement, comme le fait remarquer M. Klein, « je ne crois pas qu’il soit possible de calculer rationnellement le niveau optimal de préparation/adaptation/résilience d’une société. Le risque zéro n’existe pas ; le niveau de risque auquel est exposée une société est le résultat d’une décision sociale et politique ».

jk/mw –gd/amz

Theme (s): Alerte précoce, Economie, Environnement, Sécurité alimentaire, Droits de l'homme, Catastrophes naturelles, Politique, Eau et Assainissement,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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