2012 – « L’année de crise » au Moyen-Orient

Si vous pensez que 2011 a été une année historique pour le Moyen-Orient, 2012 risque d’être encore plus imprévisible.

La région a été balayée par des manifestations massives qui ont forcé quatre dictateurs à abandonner le pouvoir, menacé plusieurs autres régimes et provoqué d’énormes besoins humanitaires.

Mais selon les analystes, la région pourrait continuer à s’enflammer dans les mois qui viennent, entraînant des conséquences sévères en matière de sécurité, de déplacement, de moyens d’existence et d’accès à la nourriture et à l’eau.
« 2012 va être l’année de crise, » a déclaré Riad Kahwaji, fondateur et président de l’Institut d’analyse militaire pour le Proche-Orient et le Golfe (INEGMA), basé à Dubaï.

Voici les points chauds et les fragilités qui méritent l’attention :

Syrie

La promesse faite le 10 janvier par le Président Bashar al-Assad de combattre les « terroristes » avec une « poigne de fer » suggère aux activistes syriens que la répression ne peut qu’empirer et cela les inquiète. Selon les Nations Unies, plus de 5 000 civils et déserteurs ont probablement été tués jusqu’à présent ; le gouvernement, quant à lui, indique que 2 000 membres des forces de sécurité ont été victimes des violences.

D’après les gouvernements turc et libanais, plus de 25 000 personnes ont fui la Syrie en 2011, mais beaucoup sont rentrées depuis. L’ONU fait état de poches de besoins humanitaires dans le pays, se manifestant notamment par une réduction des moyens d’existence, l’insécurité alimentaire et des coupures intermittentes des services de base ; l’ONU estime que les besoins ne peuvent que s’accroître dans ce climat de violence incessante.

La mission d’observateurs de la Ligue arabe envoyée en Syrie est en difficulté : elle a reconnu avoir besoin d’assistance pour pouvoir mener sa tâche à bien, ses membres ont fait l’objet d’attaques et l’un des observateurs a donné sa démission, pour protester contre une mission qu’il considère comme une « farce ». M. al-Assad a tourné la Ligue en dérision durant son discours, disant qu’en 60 ans, celle-ci n’avait pas fait la moindre chose pour les Arabes.

L’échec de la mission de la Ligue arabe signifierait probablement une intervention des Nations Unies, a dit à la BBC Edward Djerejian, ancien ambassadeur américain en Syrie.

Si les puissances sunnites que sont la Turquie et l’Arabie Saoudite font passer des armes au mouvement d’opposition en Syrie, majoritairement sunnite, « on peut certainement s’attendre à ce que le soulèvement prenne un ton encore plus sectaire et on se retrouve alors avec la possibilité d’un nouvel Irak en Syrie : les alliances politiques sont entièrement fondées sur les sectes et les ethnies, des milices se forment, l’Etat s’effondre et on est alors confronté à une véritable guerre civile, » a indiqué Christopher Phillips, maître de conférences en relations internationales du Moyen-Orient au Queen Mary College à l’Université de Londres. Le gouvernement syrien pourrait aussi utiliser une guerre civile pour s’accrocher au pouvoir, a t-il dit à IRIN.

Le ministre de la Défense israélien, Ehud Barak, a dit s’attendre à la chute de M. al-Assad dans les prochains mois. Israël s’est préparé à accueillir éventuellement les réfugiés de la minorité alawi à laquelle appartient M. al-Assad.

Si jamais le gouvernement de M. al-Assad tombe, la Syrie sera confrontée à de nombreux défis : polarisation des sectes, risque de meurtres par vengeance ou de guerre entre sectes et imprévisibilité de la réaction du Hezbollah, le groupe militant chiite libanais et ses soutiens en Iran.

Irak, Iran et Israël

Les analystes avertissent que la nature de plus en plus violente et sectaire du conflit syrien contribue déjà aux violences en Irak, qu’elle pourrait provoquer un conflit au Liban, en Israël dans le Territoire occupé et/ou en Iran, et pourrait faire éclater une guerre régionale.

Le mouvement de protestation sunnite en Syrie a pris de l’assurance et déjà incité les Sunnites d’Irak, un pays où le pouvoir appartient aux chiites, à se soulever à nouveau, a indiqué M. Phillips. Des attentats-suicides, des attaques à la voiture piégée et des assassinats ciblent les quartiers chiites depuis que les troupes américaines se sont retirées. Selon les analystes, le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki n’a pas réussi à donner un caractère inclusif à l’élite politique; les Sunnites ont continué à se sentir menacés, ce qui les pousse de plus en plus à tenter de montrer leur influence. L’Irak est donc déjà dans un schéma d’escalade de la violence.

Le risque de perdre M. al-Assad, un allié essentiel, a aiguisé le sentiment de danger de l’Iran et a peut-être contribué à l’étalage de rhétorique entre l’Iran et les Etats-Unis etIsraël sur le programme nucléaire iranien et à la menace de fermeture du détroit d’Hormuz, un passage étroit menant au Golfe persique où transite un cinquième du trafic pétrolier mondial.

« Le sentiment d’angoisse en Iran est relativement répandu, ce qui augmente également la possibilité de mauvais calculs qui pourraient mettre le feu à la région, » a indiqué M. Kahwaji.

La chute de M. al-Assad pourrait aussi affaiblir le Hezbollah au Liban et inciter Israël à se débarrasser du groupe une bonne fois pour toutes. « Une fois le régime syrien disparu, le Hezbollah perdrait tous ses canaux d’approvisionnement avec l’Iran et apparaîtrait à Israël comme une proie facile, » a dit à IRIN M. Kahwaji. Une attaque visant le Hezbollah attiserait les vieilles flammes sectaires au Liban.

Gaza

Les Israéliens pourraient également essayer d’affaiblir le Hamas, le groupe militant qui contrôle la bande de Gaza et qui s’est trouvé renforcé par la montée des islamistes modérés en Egypte, en Tunisie et au Liban. Les chefs militaires israéliens ont déjà averti qu’une attaque de Gaza, comme celle de l’Opération Plomb durci de 2008-2009 est de plus en plus vraisemblable. Ron Gilran, directeur du service de renseignement à Max Security Solutions, une société de conseil en gestion des risques basée au Moyen-Orient, va même plus loin et décrit cette intervention comme « inévitable ».

Pour certains analystes, l’année des élections aux Etats-Unis signifie qu’Israël sera confronté à une moindre opposition de la part de l’administration Obama, en raison des pressions intérieures, et aura de ce fait plus de liberté d’action que ce soit à Gaza ou en Iran. « [Ceci pourrait signifier] toutes sortes de conséquences, inattendues, involontaires et potentiellement désastreuses, » a déclaré Louise Arbour, présidente de l’International Crisis Group.

Toutefois, d’autres analystes estiment qu’il est fort improbable que les Etats-Unis donnent le feu vert à Israël pour lancer une attaque controversée au cours d’une année d’élections.

Yémen

La décision du président yéménite Ali Abdullah Saleh de se retirer en février a mis fin aux manifestations massives qui avaient balayé la capitale Sanaa et d’autres villes, mais les observateurs ne sont pas convaincus que les choses puissent se résoudre de manière pacifique.

« Le Yémen se trouve entre [le risque d’] un effondrement brutal et un mince espoir de transfert pacifique du pouvoir, » a dit Mme Arbour.

Selon l’ONU, les élections prévues pour février pourraient diviser la population et l’échec de la mise en oeuvre de l’accord politique pourrait provoquer à nouveau l’agitation sociale et accroître l’insécurité.

La violence due aux conflits entre le gouvernement et les rebelles dans le nord et les militants affiliés à al Qaida dans le sud, continue à déplacer les populations et met à rude épreuve la capacité gouvernementale à fournir les services essentiels.

Les travailleurs humanitaires prévoient qu’en 2012, le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays va atteindre 700 000 et qu’entre 5 et 7 millions de Syriens pourraient souffrir d’insécurité alimentaire. Ils pensent aussi que cette année va voir une augmentation de la malnutrition, des épidémies de maladies contagieuses et des morts résultant de maladies infantiles évitables par la vaccination, ainsi qu’une diminution de la présence scolaire et de la disponibilité en eau.

Le Bureau pour la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies (OCHA) a identifié le Yémen comme le pays du Moyen-Orient présentant en 2012 le risque d’urgence humanitaire le plus élevé, et a demandé que soit au moins doublé le financement requis l’an dernier pour pouvoir faire face aux besoins du pays.

Contre-révolution

Dans les pays où les soulèvements ont réussi à chasser les dictateurs du pouvoir, la transition n’a pas été aussi douce que beaucoup l’avaient espéré.

« Il n’est pas impossible que d’ici la fin de 2012, la situation ait l’air nettement moins démocratique et positive qu’aujourd’hui, » a dit M. Phillips à IRIN.

En Egypte, la jeunesse et les partis révolutionnaires n’ont pas obtenu d’avantages politiques après le soulèvement, ce qui pourrait causer de nouveaux troubles, a indiqué le professeur de Sciences politiques de l’Université du Caire, Amira Al Shanawany.

« Ils ne font partie d’aucun des gouvernements post-révolutionnaires, » a indiqué Mme Al Shanawany. « Ils n’ont pas non plus obtenu de victoire tangible aux élections parlementaires. »

La frustration résultant de cette situation pourrait être à l’origine de nouveaux troubles sociaux et politiques dans l’année qui vient ; ceci pourrait prendre la forme de nouvelles manifestations et d’affrontements avec la police militaire et la police civile, a t-elle ajouté. Une réaction différée aux résultats des premières élections, dans lesquelles les islamistes ont obtenu la majorité, pourrait aussi être synonyme de troubles.

En Libye, les milices qui s’accrochent à leurs armes continuent à représenter une menace pour la stabilité du pays, tandis que le gouvernement central intérimaire se démène pour exercer un certain contrôle.

Moyens d’existence

Les économies qui ont été durement frappées par le Printemps arabe, l’Egypte, le Yémen, la Syrie et la Tunisie, ont peu de chances de se relever en 2012, estime Walid Khadduri, consultant pour le magazine Middle East Economic Survey.

« Une bonne partie de l’argent, arabe comme international, promis à ces pays n’est pas vraiment arrivé, » a indiqué M. Khaduri, « et il y a peu de chances que les investisseurs étrangers reviennent immédiatement, étant donné l’instabilité prolongée. »

En Egypte, par exemple, la combinaison de l’accroissement du déficit budgétaire (150 milliards de livres égyptiennes, soit presque 25 milliards de dollars) et du manque à gagner fiscal va réduire la capacité du gouvernement à subventionner les denrées de base cette année, contribuant ainsi à exacerber pauvreté et malnutrition, selon Yumn Al Hamaki, professeur d’économie à l’Université Ain Shams.

Même dans les pays qui ont de l’argent, comme l’Irak (avec une prévision de 100 milliards de dollars de revenus pétroliers) et la Libye (qui est censée avoir retrouvé d’ici juin le niveau de production de pétrole d’avant la guerre), la population ne bénéficie pas nécessairement de la richesse, a indiqué M. Khaduri, à cause de la corruption et de l’absence d’un gouvernement en état de fonctionnement.

Le chômage des jeunes, qui ont été un moteur essentiel du Printemps arabe, reste un défi majeur pour la région : plus de la moitié de la population des Etats arabes est constituée de jeunes de moins de 25 ans et le taux de chômage de cette tranche d’âge dépasse largement la moyenne mondiale.

Un quart des Egyptiens ayant acquis un diplôme universitaire et 30 pour cent des diplômés tunisiens ne peuvent trouver de travail à plein temps, selon le Rapport sur le développement humain 2011 (RDH) du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).

Rareté des ressources naturelles

La région arabe est la plus aride au monde : un quart de la population y vit en effet sur des terres qui ne peuvent pas être cultivées de façon productive, un taux supérieur à celui de l’Afrique subsaharienne, a révélé le Rapport sur le développement humain 2011. Les problèmes d’approvisionnement en eau affectent plus de 60 pour cent des populations extrêmement pauvres de la région, a ajouté le Rapport. La pollution urbaine dans les Etats arabes est pire que n’importe où ailleurs dans le monde et c’est là aussi que le degré de dépendance des énergies fossiles est le plus élevé.

« Nous étions déjà en situation de crise. Et maintenant… cela va encore empirer. »

« Les gens sont davantage préoccupés de sécurité et de savoir comment gérer les soulèvements et les nouvelles constitutions. L’eau, l’énergie et la sécurité alimentaire ne sont pas des priorités, » a dit à IRIN Rabi Mohtar, directeur exécutif de l’Institut de recherche sur l’environnement et l’énergie (QEERI) du Qatar.

« Nous étions déjà en situation de crise… Et maintenant…cela va encore empirer. »

Au Soudan et au Maroc, près de 40 pour cent de la population vit sur des terres dégradées, soit le quadruple de la moyenne mondiale, ce qui, selon le RDH, affecte sévèrement la capacité à long terme de subvenir aux besoins alimentaires. En Irak, plus de la moitié de la population n’est pas satisfaite de son approvisionnement en eau, a ajouté le rapport. En Egypte, les agriculteurs vont avoir plus de mal à trouver l’eau nécessaire à l’irrigation des champs.

« Notre population continue à s’accroître, mais notre part de l’eau du Nil, elle, n’augmente pas, » a fait remarquer Maghawry Shehata, conseiller auprès du ministre égyptien de l’Irrigation.

Les pays de la région sont sujets à la sécheresse et vulnérables aux effets de plus en plus tangibles du changement climatique : érosion, désertification et sévères pénuries d’eau pourraient exacerber encore les difficultés des pays arabes, a averti le RDH. La région doit de surcroît faire face à deux défis majeurs, la croissance démographique et l’urbanisation.

« Nous sommes ici face à une catastrophe à évolution lente, mais c’est très inquiétant, » a dit à IRIN Abdul Haq Amiri, directeur d’OCHA au Moyen-Orient.

Le Yémen et l’Egypte manifestent déjà des signes d’une malnutrition croissante. Aux Emirats Arabes Unis, au Qatar, au Bahreïn et en Arabie Saoudite, la consommation d’eau est plusieurs fois supérieure au taux de durabilité ; la Jordanie et la Syrie sont à la limite de l’épuisement de leurs ressources renouvelables. Cette situation « accroît les tensions au sein des pays et avec les pays voisins, » indique le HDR.

Les conflits entre l’Egypte et les autres pays du Bassin du Nil ne peuvent que s’aggraver, alors que certains de ces pays, dont l’Ethiopie, réalisent leurs plans de construction de barrages sur le Nil qui risquent d’affecter la part revenant à l’Egypte, a dit M. Shetata. La position du Soudan du Sud, Etat nouvellement créé, et celle du nouveau régime militaire égyptien sur la question demandent encore à être éclaircies et pourraient faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre.

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