Le lourd tribut de l’incursion militaire

La sécurité, la distribution de services et l’activité économique se sont considérablement détériorées dans le nord-est du Kenya depuis octobre 2011, lorsque les forces armées du pays se sont déployées en Somalie voisine pour tenter d’éradiquer la milice Al-Shabab, laquelle a juré de se venger de cette incursion.

Durant le seul mois de décembre, au moins 15 incidents impliquant des grenades ou des engins explosifs improvisés (EEI) ont eu lieu dans les régions de Garissa, Wajir, Mandera et Dadaab, où environ 463 000 personnes, principalement des Somaliens, sont hébergées dans le plus grand complexe de camps de réfugiés au monde (voir encadré).

Dernier incident en date, au moins deux policiers et quatre civils ont été tués le 11 janvier dans une attaque du poste frontière de Gerrile, dans la région de Wajir. D’autres fonctionnaires portés disparus auraient été enlevés.

Al-Shabab a revendiqué cet attentat sur Twitter. Selon plusieurs blogs qui seraient liés à la milice, l’une de ses unités aurait tué un leader communautaire à Dadaab, en décembre, parce que ce dernier aurait aidé les autorités à y trouver des EEI.

Le commissaire de la police régionale, Wenslas Ongayo, a confirmé l’incident de Gerrile et ajouté qu’une opération de secours des fonctionnaires disparus était en cours.

Un fonctionnaire local du nord-est, qui a demandé à garder l’anonymat, a dit à IRIN que l’insécurité limitait ses fonctions.

« En tant que haut fonctionnaire et supérieur hiérarchique, je suis censé me rendre dans des zones reculées de Mandera, parfois très proches de la frontière somalienne », a-t-il dit.

« Je tiens à ma vie et ma famille aussi. Je ne fais donc plus de visites de terrain depuis qu’Al-Shabab [y] a tué trois fonctionnaires il y a deux mois ».

Incidences sur l’aide

Selon un travailleur humanitaire de Mandera, à la frontière somalienne, des milliers de familles affamées dépendantes de l’aide alimentaire ont été touchées par le retrait de certaines organisations humanitaires.

« Comment une organisation non gouvernementale (ONG) peut-elle croire aux promesses répétées du gouvernement de les protéger, alors que près d’une douzaine d’officiers de la police ou de l’armée ont été tués lors d’attentats menés par Al-Shabab à Mandera rien que cette année? » a-t-il demandé.

Incidents récents
11 janv: Trois personnes sont tuées et plusieurs autres sont enlevées lors d’une attaque à la grenade et aux armes à feu dans un camp de police situé près de Wajir
5 janv: La police annonce la saisie de détonateurs à Dadaab
3 janv: Un EEI explose à Mandera
1 janv: Un deuxième leader communautaire est tué par balle à Dadaab
31 déc: Cinq personnes sont tuées lors d’un attentat à la grenade à Garissa
29 déc: Un leader communautaire impliqué dans les services de police est tué par balle à Dadaab
26 déc: Un EEI explose près des bureaux du gouvernement à Mandera
24 déc: Six personnes sont blessées lors d’un attentat à la grenade dans un bar de Wajir
20 déc: Un EEI explose près d’un véhicule de police à Dadaab
19 déc: Un policier est tué et d’autres sont blessés par l’explosion d’un EEI à Dadaab
11 déc: Un policier est tué et d’autres sont blessés lors de l’explosion d’un EEI à la frontière près de Mandera
5-6 nov:Un EEI est découvert dans le complexe de camps de réfugiés de Dadaab ; deux personnes sont tuées lors d’un attentat à la grenade dans une église de Garissa ; une grenade non explosée est découverte dans une station-service du district de Garissa
28 oct: Un véhicule de police est touché par l’explosion d’un EEI à Garissa
27 oct: Plusieurs personnes sont tuées dans un attentat à Mandera
24 oct: Une personne est tuée et plusieurs autres sont blessées lors d’un attentat contre un arrêt de bus à Nairobi ; plusieurs personnes sont blessées lors d’un attentat à la grenade dans un bar de Nairobi
13 oct: Deux travailleurs humanitaires sont enlevés à Dadaab
1 oct: Une ressortissante française est enlevée près de Lamu (elle est morte depuis)
11 sept: Un couple britannique est attaqué près de Lamu – l’un a été tué, l’autre enlevé

Le commandant de police de la province du Nord-Est, Leo Nyongesa, a dit que les mesures de sécurité avaient été renforcées.

« Nous sommes très actifs. Nos forces de police ont arrêté de nombreux combattants et agents d’Al-Shabab et déjoué un certain nombre d’attaques », a dit M. Nyongesa à IRIN.

Il a ajouté que la série d’attentats à la grenade contre les forces de sécurité kényanes n’allait pas dissuader ces dernières de poursuivre leur combat contre le « terrorisme ».

« Nous allons nous efforcer de protéger les citoyens, les travailleurs humanitaires et les étrangers sur notre territoire », a-t-il dit à Garissa, la capitale de la province, après que plusieurs personnes ont été tuées dans deux attentats commis dans des bars la veille du Nouvel An.

La police, a-t-il dit, a également puni des officiers qui avaient aidé des criminels déguisés en réfugiés.

Menaces accrues

Hussein Omar, un fonctionnaire local d’Ijara, qui se trouve également à la frontière somalienne, a dit que le conseil connaissait une perte de revenus, car le commerce du bétail était au point mort dans cette région où l’élevage est prédominant.

Les prix des denrées alimentaires ont en outre grimpé, car les commerçants de la région ne peuvent plus importer de produits de Somalie. « De nombreux commerçants ont été obligés de cesser leur activité après la fermeture de la frontière », a-t-il dit à IRIN.

Un fonctionnaire de l’éducation nationale d’Ijara a dit que des milliers d’élèves et leurs enseignants avaient été touchés par les fermetures d’écoles.

Par ailleurs, les autorités kényanes et les gouvernements étrangers ont mis les habitants en garde contre des menaces accrues d’attentats dans la capitale, Nairobi.

Dans un avertissement adressé aux voyageurs, le gouvernement britannique a dit : « Nous croyons que les terroristes en sont peut-être au stade final de leur préparation d’attentats. Ces attaques pourraient être lancées de manière aveugle et viser des institutions kényanes ou des lieux fréquentés par les expatriés et les travailleurs étrangers comme les hôtels, les centres commerciaux et les plages ».

« Avant, notre travail consistait simplement à surveiller les affaires des clients, mais cela a changé, car chaque individu est un terroriste potentiel », a dit à IRIN William Wanyama, qui travaille comme agent de sécurité dans un supermarché de Nairobi.

À l’arrêt de bus, Lydia Muema, qui s’apprêtait à quitter la capitale, a dit : « Nairobi n’est plus ce qu’elle était, car la voiture qui approche pourrait transporter quelqu’un qui a prévu de te lancer une grenade ».

« J’essaie maintenant d’éviter le plus possible les endroits bondés. On a toujours peur, même dans un grand bâtiment ».

En 1998, les ambassades des États-Unis à Nairobi et à Dar es-Salaam ont été bombardées, faisant 258 morts. Les attentats avaient été revendiqués par Al-Qaida, qui est en lien avec certains éléments d’Al-Shabab.

George Bwana, gérant de supermarché, a dit que le nombre de clients avait chuté.

« De nombreuses personnes pensent que le centre-ville est le lieu qui a le plus de risques d’être la cible d’attentats terroristes et elles préfèrent désormais faire leurs courses plus près de chez eux », a dit M. Bwana. « Si vous demandez à des propriétaires de bars de la ville, ils vous diront la même chose au sujet de la diminution du nombre de clients ».

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