Les soins de santé aux migrants affectés par les déportations

Si la plupart des pays dépendent, dans une certaine mesure, des compétences et du travail des 214 millions de migrants du monde, rares sont ceux qui s’assurent que ces derniers ont accès à leur système de santé. Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), cela pourrait avoir des conséquences désastreuses sur la santé publique.



L’OIM a décrit le manque d’accès aux soins de santé des migrants comme « l’un des principaux défis auxquels est confronté la santé mondiale aujourd’hui ». L’organisation a par ailleurs souligné la Journée internationale des migrants en appelant à la mise en œuvre de politiques de santé plus inclusives pour les migrants.



Dans de nombreux pays, les soins de santé accordés aux migrants sans papiers se limitent aux soins d’urgence. « De telles restrictions entraînent des problèmes de santé pour l’individu et accroissent les risques pour la santé publique, en particulier en ce qui concerne les maladies infectieuses », a indiqué l’OIM dans un communiqué de presse.



Même dans les pays qui ne restreignent pas l’accès des migrants aux services de santé, des obstacles subsistent. « Il arrive souvent que les migrants ne se sentent pas à l’aise d’utiliser les services de santé de leur nouveau pays », a dit Barbara Rijks, de la Division migration et santé de l’OIM, à Genève. La barrière de la langue, les coûts, les obstacles administratifs ainsi que l’attitude négative des travailleurs de la santé à l’égard des migrants peuvent également poser problème.



Ce qui dissuade le plus souvent les migrants sans papiers de se faire soigner, c’est la crainte d’être arrêté et déporté.



L’Afrique du Sud est l’un des rares pays à avoir inscrit dans sa constitution le droit de « tous les individus » à accéder aux soins de santé. Dans la pratique toutefois, les militants de la lutte contre le VIH et les défenseurs des droits de l’homme se sont battus pour que le personnel de santé reconnaisse ce droits, et en particulier celui des migrants sans papiers qui sont séropositifs et ont besoin d’antirétroviraux (ARV).



Selon Jo Vearey, chercheuse au Centre africain pour la migration et la société (African Centre for Migration and Society, ACMS) de l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, la situation des sans papiers zimbabwéens, qui constituent de loin la part la plus importante de la population migrante d’Afrique du Sud, s’est légèrement améliorée pendant les deux ans qu’a duré le moratoire sur leur arrestation et déportation. Or, depuis sa levée au début du mois octobre, les migrants zimbabwéens ont recommencé à se tenir à l’écart des établissements de santé publique, a dit Mme Vearey.



« Depuis que les autorités ont commencé à parler de lever le moratoire, au milieu de cette année, nous avons été témoins de cas d’individus qui se sont sentis contraints de passer dans la clandestinité », a-t-elle dit à IRIN.



Risques pour la santé publique



Dans une note d’information publiée en octobre par l’ACMS, Mme Vearey et son coauteur ont mis les autorités en garde contre les conséquences d’une politique de déportation mal gérée pour la santé publique, non seulement pour les migrants affectés, mais aussi pour l’ensemble de la région. 



Les auteurs de la note d’information exhortent les ministères de la Santé et des Affaires intérieures ainsi que le Service de police sud-africain à publier des protocoles précis expliquant, par exemple, comment examiner les détenus afin d’identifier ceux qui sont sous traitement chronique ou ceux qui ont d’autres besoins médicaux et comment prévenir la transmission de maladies infectieuses dans des centres de détention surpeuplés. Ils recommandent également la mise en place d’une surveillance gouvernementale et non gouvernementale des centres de détention pour s’assurer qu’ils soient équipés pour fournir des soins de santé de base, y compris les traitements contre le VIH/SIDA et la tuberculose.



On rapporte que 6 500 migrants ont été reconduits dans la ville frontalière de Beitbridge pour être déportés au Zimbabwe depuis le mois d’octobre. Or, selon Mme Vearey, le gouvernement n’a pas répondu aux demandes d’information au sujet des mesures de santé qui ont été mises en place, en particulier au centre de détention de Lindela, près de Johannesburg, où la plupart des migrants arrêtés sont détenus avant d’être déportés. Selon une étude de l’ACMS réalisée en 2009 à Lindela, 62 pour cent des répondants sous médication chronique, et notamment sous ARV, ont dit qu’ils n’avaient pas accès à leurs médicaments là-bas.



Patterson Njogu, coordinateur régional VIH/SIDA pour le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), s’est récemment rendu à Lindela, mais il n’a pas pu s’entretenir avec les détenus. Des responsables lui ont dit que l’unité de santé du centre examinait les nouveaux détenus pour détecter les maladies graves et que cinq détenus seulement étaient sous traitement antirétroviral sur les quelque 2 000 personnes qui y séjournent. M. Njogu a dit qu’il se serait attendu à plus de cas dans une région considérée comme l’épicentre de la pandémie de VIH/SIDA. « L’autre préoccupation concernait la tuberculose », a-t-il dit à IRIN. « Seuls ceux qui se disent tuberculeux [sont traités], et je ne crois pas qu’ils [les responsables du centre] sont particulièrement rigoureux et prennent le temps d’examiner tous les détenus ».



Les migrants tuberculeux dont le traitement est interrompu à cause de la détention développent parfois des souches pharmacorésistantes qui peuvent ensuite être transmises à leur entourage.



Médecins Sans Frontières (MSF) et plusieurs autres organisations ont exprimé leurs préoccupations au sujet de l’accès médiocre aux services médicaux des migrants détenus dans la ville frontalière de Musina. Jusqu’à récemment, un vieux bâtiment connu sous le nom de Soutpansberg Military Grounds (SMG) accueillait entre 30 et 60 détenus dans une grande pièce divisée en deux parties : l’une pour les hommes et l’autre pour les femmes. Selon MSF, les personnes détenues dans ce bâtiment ne disposaient pas d’installations sanitaires, de lits et de soins de santé adéquats.



« Nous sommes tombés sur des patients [séropositifs] qui avaient été arrêtés et détenus sans leurs ARV », a dit Christine Mwongera, coordinatrice de projets pour MSF à Musina. « Nous avons également identifié des cas de tuberculose qui n’avaient pas été détectés et nous avons dû trouver un moyen de les sortir de là. Certaines [détenues] avaient été agressées sexuellement alors qu’elles traversaient la frontière sud-africaine et n’avaient même pas pu voir un médecin depuis ».



À la suite d’une inondation dans le SMG et des pressions croissantes d’organisations comme MSF, les migrants ont été transférés dans des cellules de police jusqu’à ce que la construction d’un nouveau centre de détention soit complétée. Si l’hébergement dans les cellules de police constitue une amélioration, l’accès aux soins de santé et les mesures de contrôle des infections sont toujours déficients, selon Mme Mwongera.



Mme Rijks, de l’OIM, a dit que les forums sur la santé des migrants, comme celui que l’OIM avait aidé à organiser à Musina en 2008, pouvaient contribuer à faciliter le dialogue et à dissiper la méfiance qui règne parfois entre les organisations non gouvernementales (ONG) comme MSF et les ministères locaux, notamment les services d’immigration. « Les services d’immigration doivent absolument comprendre les conséquences de leurs politiques sur la santé publique », a-t-elle dit. « La crainte de la déportation est l’une des principales raisons qui expliquent les difficultés d’accès [des migrants] aux soins de santé ».



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