La Côte d'Ivoire un an après

Un an après les élections présidentielles qui ont provoqué tant de violences dans toute la Côte d’Ivoire, l’ancien président Laurent Gbagbo a été inculpé de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (ICC), les tensions se sont calmées dans la plupart des régions, l’économie s’est améliorée, presque toutes les écoles ont rouvert et les hôpitaux fonctionnent à nouveau. Mais on est encore bien loin de la réconciliation.



Beaucoup estiment que poursuivre M. Gbagbo sans poursuivre les autres est une mesure à sens unique. Les désaccords persistent entre les communautés, une grande partie de l’ouest du pays reste hors-la-loi et des milliers d’Ivoiriens sont trop effrayés pour rentrer chez eux. Beaucoup d’habitants n’attendent pas les élections parlementaires prévues pour décembre 2011 avec enthousiasme.



La réaction à l’annonce du mandat d’arrêt émis par l’ICC contre Laurent Gbagbo a été très mitigée. Certains sont soulagés, mais beaucoup de gens ont dit à IRIN que cette décision sentait la “justice du vainqueur”. De nombreux analystes estiment que la justice n’a pas été équitable et que seuls les associés de M. Gbagbo, civils aussi bien que militaires, ont été inculpés.



« C’est une bonne chose parce que c’est nécessaire pour la stabilité du pays, mais c’est injuste, » a dit Paul, cadre financier à Abidjan. « Bien sûr, M. Gbagbo doit rendre des comptes pour ce qu’il a fait, mais il n’est pas le seul : les deux camps, celui de Gbagbo comme celui de Ouattara, ont eu leurs responsabilités dans la crise. » Il a reconnu que la solution n’était pas si simple : Si l’ICC poursuivait le président Alassane Ouattara et le premier ministre Guillaume Soro, ancien chef rebelle, le pays « serait confronté, inévitablement, à une nouvelle crise. »



Pour d’autres, l’ICC ignore manifestement l’histoire tourmentée de la Côte d’Ivoire. « Si la Cour pénale internationale veut mener une véritable investigation, il faut qu’elle enquête sur ce qui s’est passé dans les dix dernières années, pas seulement durant la dernière crise, » a indiqué Aimée, récemment diplômée de l’université, qui vit dans le quartier de Yopougon à Abidjan.



M. Ouattara a promis à plusieurs reprises que la justice ivoirienne enquêterait sur [les actes commis par] tous les camps et en octobre, la Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur les accusations de crimes de guerres commis par les deux camps.



Réconciliation



La nomination d’anciens chefs de guerre - dont certains sont accusés d’avoir commis des crimes de guerre – à des postes importants dans la nouvelle armée nationale, les Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI), n’a pas toujours inspiré confiance, mais ces nominations seraient une stratégie de la part de M. Ouattara pour affaiblir leur influence à long terme et semblent avoir un certain effet.



Une Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR), de type sud-africain, dirigée par l’ancien premier ministre Charles Konan Banny, a été mise en place en septembre, mais les Ivoiriens ne sont pas convaincus de sa capacité à guérir les blessures du pays. « Les Ivoiriens ne comprennent pas vraiment comment elle va fonctionner, » a dit à IRIN Patrick N’Gouan qui dirige une coalition de groupes de défense des droits civiques, la Convention de la Société Civile Ivoirienne, en ajoutant que la société civile n’avait pas été correctement consultée sur la formation de la commission.



Albert Gerard Koenders, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Côte d'Ivoire, se réjouit de [l’existence de] la commission, tout en reconnaissant qu’« elle va devoir faire face à de nombreux défis. Le pays a besoin d’un dialogue sur la justice et la réconciliation. Les Nations Unies doivent soutenir cette initiative, » a t-il déclaré à IRIN au cours d’une réunion de l’ONU sur la sécurité à Dakar, la capitale du Sénégal.



Mais il ne sera pas facile de dissiper le manque de confiance. « Je ne crois pas vraiment à cette idée de réconciliation, » a dit Hervé, mécanicien dans le quartier de Blokosso, à IRIN. « Les partisans de Gbagbo n’acceptent toujours pas la situation et trop de gens sont encore pleins de ressentiment de ce qui s’est passé.



La sécurité s’améliore mais les violations continuent



Dans la capitale commerciale, Abidjan, les magasins et les entreprises ont rouvert, le port a repris ses activités, la sécurité s’est considérablement améliorée, la ville est en cours de nettoyage et des travaux routiers sont en cours, après la capture de l’ancien président Laurent Gbagbo le 11 avril ; cette arrestation mettait fin à cinq mois de crise politique qui ont fait 3 000 victimes, selon la Cour pénale internationale.



Toutefois, dans l’ouest du pays, qui a connu une longue histoire de tensions entre les populations autochtones et celles qui ne sont pas natives de la région, les habitants et les observateurs s’accordent pour dire que la situation sécuritaire reste précaire.



Le gouvernement du président Alassane Ouattara n’a pas encore pu prendre vraiment le contrôle de l’ouest ni du nord, qui sont tous deux aux mains du groupe rebelle Forces Nouvelles depuis 10 ans. Cette situation est due entre autres au manque de forces de sécurité et à la faiblesse de la police et des services judiciaires, qui ont permis au « climat d’impunité » de perdurer, a indiqué le porte-parole du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), Louis Vigneault-Dubois.



L’Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) a enregistré 26 exécutions extrajudiciaires entre le 11 juillet et le 11 août – les derniers chiffres disponibles – commis principalement dans l’ouest du pays par les Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI), l’armée nationale.



Un rapport publié par l’UNICEF et Save the Children le 23 novembre fait état de plus de 1 000 violations [des droits de la personne], dont 415 attaques sexuelles, perpétrées à Abidjan et dans l’ouest depuis novembre 2010, le plus souvent contre des femmes et des filles. Selon le représentant de l’UNICEF, Hervé Ludovic de Lys, ceci n’est que le « sommet de l’iceberg », étant donné que la plupart des attaques ne font jamais l’objet d’une plainte.



Les violations continuent également dans le reste du pays, selon le porte-parole des Nations Unies, M. Touré, qui vient de rentrer de Bouaké, au centre du pays, où il a entendu de « terribles » témoignages d’abus sexuels de femmes et de filles, voire d’attaques sur des bébés.



Le porte-parole des Nations Unies, Hamadoun Touré, a indiqué que la mise en place de huit nouveaux camps militaires devrait aider à sécuriser cette zone.



La réforme de l’armée



Une réforme urgente est absolument nécessaire pour former davantage de forces de sécurité. Des réformes sont en cours de réalisation ; elles impliquent de démobiliser des milliers de volontaires inexpérimentés qui ont rejoint le FRCI durant la guerre, et de renforcer le rôle de la police et des gendarmes.



Les réformes initiales ont déjà réduit l’influence des seigneurs de la guerre qui opéraient auparavant dans tout le pays et l’économie parallèle que ceux-ci avaient organisée dans le nord ne marche plus, a indiqué un diplomate africain posté à Abidjan, qui a préféré rester anonyme.



Les élections



Selon Yacouba Bamba, l’un des porte-paroles de la Commission électorale indépendante (CEI) de Côte d’Ivoire, les élections parlementaires, prévues pour le 11 décembre, auront lieu en temps et en heure.



Le représentant spécial des Nations Unies, M. Koenders, a dit à IRIN, au cours d’une réunion sur la sécurité dans la région qui s’est tenue à Dakar, capitale du Sénégal : « L’armée, la police et la gendarmerie ont établi un plan de sécurité pour les élections… nous espérons assister en Côte d’Ivoire à des élections ouvertes, libres et transparentes. »



Laurent Akoun, secrétaire général du parti précédemment au pouvoir, le Front Populaire Ivoirien (FPI), a indiqué qu’aucun candidat de son parti ne serait en lice en raison de la prolongation de la détention de l’ancien président Laurent Gbagbo et de plusieurs membres de l’opposition, civils et militaires.



Il a également allégué le problème du manque de dialogue avec le gouvernement et a dit que le parti souffrait de problèmes de sécurité. Le 20 novembre à Abidjan, une réunion du FPI a été interrompue par des membres de l’armée et des civils qui portaient des tee-shirts pro-Ouattara. « Ce qui est surprenant, c’est que le gouvernement n’essaye même pas de nier l’intervention ou de blâmer ceux qui l’ont faite, » a dit M. Akoum. Les forces de sécurité continuent à s’en prendre aux partisans actifs de M. Gbagbo.



Les élections imminentes sont vitales pour la crédibilité du président Ouattara et pour le processus de réconciliation, mais compte-tenu de ce qui s’est passé avec les élections de l’an dernier, de nombreux Ivoiriens interrogés par IRIN se sont montrés plutôt tièdes sur la question.



« Je ne suis pas certain de voter ; la politique ne m’intéresse plus, » a dit Laurent, professeur d’éducation physique habitant le quartier Cocody à Abidjan, qui était auparavant un fervent adepte de la politique.



Un tableau contrasté pour l’éducation et la santé



La plupart des écoles publiques ont rouvert leurs portes au début de l’année scolaire mais dans l’ouest du pays, certaines sont restées fermées parce que les enseignants ne sont pas revenus et certaines familles disent ne pas avoir assez d’argent pour envoyer leurs enfants à l’école.














Photo: Olivier Monnier/IRIN
Un jeune mécanicien d’Abidjan attend les clients

Selon Jennifer Hofmann, coordonnatrice du groupe sectoriel de l’éducation à l’UNICEF, malgré les efforts du gouvernement pour inciter les enseignants à revenir, beaucoup restent au Liberia. Selon Mme Hoffmann, un millier d’enseignants stagiaires attendent d’être nommés dans tout le pays, mais, a t-elle ajouté, certains villages de l’ouest pourraient être obligés d’engager des volontaires. Les universités d’Etat ont été, pour beaucoup, tellement vandalisées pendant la crise qu’elles n’ouvriront pas avant octobre 2012.



Quoique les principaux hôpitaux d’Abidjan fonctionnent, le nombre de personnels a légèrement baissé par rapport à ce qu’il était avant la crise et dans l’ouest, la situation sanitaire est « dans un état d’urgence humanitaire », : des structures délabrées et le manque de stocks forcent le personnel médical à travailler dans des cliniques mobiles, a dit le docteur Juma Kariburyo, responsable de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) à Abidjan.



L’argent destiné aux soins médicaux « commence à manquer » pour la plupart des partenaires de l’OMS et les stocks de médicaments et d’équipement nécessaires aux cliniques mobiles sont dangereusement bas, a t-il ajouté. Suite à la crise, le gouvernement a annoncé des soins médicaux gratuits, mais ce genre de mesure requiert une stratégie de financement effective qui n’a pas encore fait l’objet d’une réflexion complète et approfondie, a noté M. Kariburyo.



Le monde des affaires



Dans l’ensemble, l’économie croît, ce qui en surprend beaucoup, et une expansion de 8 à 9 pour cent est attendue en 2012, selon le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. « Nous espérons que la Côte d’Ivoire va redevenir le moteur économique de la région, » a dit M. Koenders.



Plusieurs grands projets d’infrastructures sont déjà en cours, notamment un troisième pont sur la lagune d’Abidjan, l’extension d’une centrale basée à Abidjan et les plans d’une autoroute reliant Abidjan et la ville de Grand Bassam à 100 kilomètres à l’est.



La mine d’or de Tongon dans le nord de la Côte d’Ivoire a été inaugurée en octobre et devrait aider le pays à produire 13 tonnes d’or par an à partir de 2012, a indiqué le ministre des Mines et de l’Energie. La récolte de cacao a battu les records la saison dernière avec près de 1,5 millions de tonnes de fèves de cacao à l’exportation.



Le FMI et la Banque mondiale ont fait de la réforme du secteur du cacao l’une des conditions pour obtenir un allégement de la dette de 3 milliards de dollars dans le cadre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE). Le FMI a repris son programme en Côte d’Ivoire et accordés des prêts d’une valeur de 745 millions de dollars, tandis que la Banque mondiale a fait don de 200 millions de dollars au pays.



Les investisseurs commencent manifestement à se fier davantage à la vision économique de M. Ouattara, a dit Ranie-Didice Bah, économiste à l’Université de Bouaké. Depuis son élection, le président a fait de nombreux voyages pour promouvoir l’investissement en Côte d’Ivoire et quelques sociétés occidentales commencent à ouvrir des filiales à Abidjan, notamment une chaîne alimentaire française, une boulangerie haut de gamme et un magasin de meubles.



Cependant, beaucoup de petites entreprises « attendent toujours la reprise », a fait remarquer Innocent N'Dry, conseiller commercial à la Mission économique de l’Ambassade de France.



Beaucoup ne retirent aucun bénéfice de ces améliorations économiques, mais le coût de la vie est élevé. « Il y a du travail, dit Hervé, patron d’un garage de Blokosso. « Mais les gens n’ont pas d’argent, alors ils paient la moitié du coût [de la révision et des réparations du véhicule] et ils vous donnent le reste quand ils peuvent, » a t-il ajouté.



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