Situation toujours instable dans le delta du Niger malgré l’amnistie

Deux ans après que le gouvernement nigérian a accordé une amnistie aux militants qui luttaient principalement pour le développement et l’emploi dans la région pétrolière du delta du Niger, les violences ont baissé et les revenus pétroliers – qui avaient nettement diminué au plus fort du conflit – ont augmenté. Selon des experts, le programme d’amnistie est cependant loin d’être parfait et il ne garantit pas une paix durable. Dans la région du delta du Niger, les anciens militants reprennent les armes et les personnes exclues de l’amnistie ne cachent pas leur ressentiment.



Dans le cadre du programme d’amnistie, qui a couvert la période d’août à octobre 2009, les militants qui ont accepté de rendre les armes ont été graciés, et ont pu suivre une formation à la non-violence ainsi qu’une formation professionnelle, par exemple en sidérurgie, au Nigeria ou à l’étranger. Après la formation à la non-violence, ils ont reçu une allocation mensuelle de 410 dollars jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi. Un peu plus de 26 000 jeunes ont accepté ce programme.



La plupart des participants avaient été impliqués directement ou indirectement dans des crimes, comme l’attaque d’infrastructures pétrolières, le vol de pétrole et l’enlèvement des travailleurs de l’industrie pétrolière.



L’amnistie a été mise en œuvre à la suite d’accès de violence dans l’État du Delta en 2008 : au cours des neuf premiers mois de l’année, 1 000 personnes avaient été tuées, 300 personnes avaient été prises en otage et le gouvernement avait perdu 23,7 milliards de dollars suite aux attaques, aux vols de pétrole et aux sabotages.



Reprise des armes














Photo: Wendy Bruere/IRIN
« Nous kidnappions des Blancs pour obtenir l’attention du gouvernement »

Selon les personnes qui soutiennent le programme, la diminution de la violence et l’amélioration des flux de pétrole témoignent de son succès, mais d’autres craignent que le calme ne dure pas. « Les garçons qui ont accepté l’amnistie sont repartis dans les criques et ont repris les armes », a indiqué Casely Omon-Irabor. Avocat à Warri, l’une des principales villes de l’État du Delta, il représente des groupes de militants depuis près de six ans.



I l compte parmi ses clients John Togo, qui dirige la Force de Libération du Delta du Niger. Celui-ci a accepté l’amnistie, mais a fini par reprendre le combat. Selon M. Omon-Irabor, cette paix précaire risque de disparaître. « [Les militants] sont de retour – mais ils n’ont pas suffisamment d’armes pour l’instant ».



De récentes informations de sources locales et internationales disent également que d’« anciens » militants indiquent se préparer à reprendre les combats.



Les violences ont diminué, mais n’ont pas véritablement cessé. Trois dirigeants de la société civile du delta du Niger ont dit à IRIN que des militants qui avaient accepté l’amnistie sont finalement revenus au combat.



Forts de leurs compétences, d’autres militants se sont tournés vers la piraterie. « Beaucoup de militants sévissent désormais en haute mer – ils commettent des actes de piraterie », a dit Ben Amunwa, chercheur de l’organisation non gouvernementale (ONG) internationale Platform, à IRIN.



Un article publié dans l’édition du 21 octobre du magazine Africa Confidential fait état de ces actes de piraterie et indique que nombre de pirates qui se trouvent au large du Nigeria et du Bénin voisin sont liés aux groupes de militants du delta du Niger. D’autres rapports soulignent que certains pirates semblent avoir des connaissances approfondies de l’industrie pétrolière, des connaissances qu’ils auraient pu acquérir dans le delta du Niger.



Les causes fondamentales sont négligées



Le programme d’amnistie, qui a éludé les causes fondamentales, ne pouvait contribuer à une paix durable. « Pourquoi ont-ils rejoint les criques ? Pourquoi portaient-ils des armes ? Parce que nous pensions que la région qui produisait le pétrole était complètement négligée », a dit M. Omon-Irabor, avocat dans l’État du Delta.



« Il n’y avait pas d’infrastructures, de routes, de développement, d’écoles, de ponts et de travail pour les jeunes dans cette région qui produisait les richesses de la nation », a-t-il indiqué. « Lorsque le gouvernement a voulu engager la réconciliation, nous pensions qu’il s’attaquerait aux problèmes, [mais] ils ont commencé à payer les jeunes, comme si c’était le problème au départ ».



Ledum Mitee, président du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (Movement for the Survival of the Ogoni People, MOSOP), a dit à IRIN : « Les conditions de vie des habitants de la région ne se sont pas améliorées ».



M. Amunwa a ajouté : « Il y a toujours beaucoup de chômeurs et de jeunes en difficulté sont prêts à prendre les armes … Les problèmes sous-jacents n’ont pas encore été réglés et l’instabilité pourrait facilement réapparaître ».



D’un autre côté, John Idumange, qui est enseignant au sein du département de la gestion de l’éducation de l’université du delta du Niger et qui soutient l’amnistie et le programme de formation, a dit à IRIN : « Le manque de compétences et le manque de travail étaient à l’origine des violences … les jeunes ne se battaient pas pour que les zones polluées soient nettoyées … La plupart d’entre eux aspirent à la paix ».



Acheter la paix 














Photo: Wendy Bruere/IRIN
Des anciens combattants qui reçoivent une formation professionnelle à Warri disent qu’ils aspirent à la paix pour l’instant

Certains pensent que les importantes sommes d’argent distribuées servent à « acheter » la paix. Kempare Ebipade, un ancien militant de l’État du Delta, a dit que désormais, il dénonçait les voleurs et les kidnappeurs de sa communauté aux autorités et qu’il espérait trouver un emploi payé. « Le temps de la paix est arrivé … mais si le gouvernement met fin aux paiements, [ce sera la] crise ».



« Nous avons réussi à acheter la paix [mais] ce n’est pas durable – nous n’avons pas les moyens de continuer à verser de telles sommes d’argent », a dit M. Mitee du MOSOP, ajoutant que la reprise des armes est « inéluctable ».



Alors que beaucoup de jeunes étaient ravis de profiter du programme d’amnistie et de ses avantages, les habitants du village d’Oporoza, situé dans le royaume de Gbaramatu dans l’État du Delta, indiquent que les attaques militaires massives qui ont été lancées sur les communautés locales en mai 2009 et ont fait des milliers de sans-abris, les ont conduits à accepter l’amnistie.



Elekute Macaulay, le président de la communauté d’Oporoza, a indiqué que les gens avaient peur de subir de nouvelles attaques militaires s’ils refusaient l’amnistie. Bien qu’ils aient accepté l‘amnistie et qu’ils aient mis fin aux violences, les habitants de la communauté pensent que les problèmes n’ont pas été résolus. « Tout le monde continue de se battre pour la liberté ici », a-t-il dit à IRIN.



« En général, on ne résout pas les conflits au Nigeria, on les étouffe … Les violations des droits de l’homme par les militaires nous enferment encore davantage dans un cycle de violence », a dit M. Amunwa de Platform. « Les forces militaires ont écrasé ces villages, et c’est ainsi que le gouvernement fédéral a tenté d’établir la paix ».



Rancœur des personnes exclues



Beaucoup de militants ont manqué l’offre d’amnistie valable d’août à octobre 2009 et ont donc été exclus du programme. Selon M. Idumange de l’université du delta du Niger, nombre d’entre eux pensaient que l’amnistie était un piège et que les personnes qui se présenteraient seraient arrêtées ou exécutées. Cependant, après avoir constaté que le programme d’amnistie offrait des avantages, ils ont également voulu en profiter.



Une association à but non lucratif, Stakeholder Democracy Network, a dit que des « anciens militants » avaient revendiqué les récentes attaques contre les installations pétrolières de l’État de Bayelsa. Ils ont indiqué qu’ils voulaient manifester leur mécontentement d’avoir été exclus du programme d’amnistie. Le gouvernement n’a donné aucune indication relative à une extension du programme. 



Selon des experts, le fait que de nombreux non militants – dont certains ne sont même pas originaires du Delta – aient réussi à profiter des allocations mensuelles d’un montant de 410 dollars, soit plus de trois fois et demie le revenu minimum national, a renforcé la frustration des anciens militants.



Solutions ?



Outre l’amélioration des perspectives de développement dans la région du delta du Niger et de nettoyage de l’environnement, le gouvernement devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour créer des opportunités d’emploi pour les jeunes. M. Idumange a proposé la mise en place de partenariats avec les compagnies pétrolières et le secteur privé afin de créer des emplois.



M. Mitee, le président du MOSOP, dit que l’amnistie ne devrait être « qu’une partie » de la stratégie de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Les experts en DDR ne sont guère convaincus par les primes incitatives et mettent l’accent sur la nécessité de créer des emplois et de favoriser une intégration à long terme dans la vie civile.


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