Les migrants sub-sahariens font profil bas

Dans un port abandonné aux abords de Tripoli, une jeune femme jette un œil timide de derrière la couverture qui sert de mur à son habitation improvisée. Elle fait partie des centaines de migrants qui se sont rassemblés dans ce camp de fortune depuis que le soulèvement populaire visant à renverser le dictateur Mouammar Kadhafi s’est étendu en août à la capitale libyenne.



Pour les migrants, le nombre fait la force et ils espèrent ainsi échapper aux détentions arbitraires, aux arrestations et aux passages à tabac qu’ont subis beaucoup de leurs camarades migrants.



Le racisme anti-Noirs existe depuis longtemps en Libye, mais il est devenu particulièrement problématique pour les migrants subsahariens –les ressortissants de pays comme le Tchad, le Niger, le Soudan, le Sénégal, le Mali et le Nigeria – depuis le début des révoltes en février. Les rebelles qui ont tenté de se débarrasser de Kadhafi l’ont accusé d’utiliser des mercenaires africains pour écraser le soulèvement.

 

Depuis, les rebelles ou leurs partisans (il n’y a en effet ni hiérarchie ni uniforme qui permettent de les identifier clairement) ont arrêté, volé ou attaqué de façon arbitraire des centaines de migrants, comme l’indiquent les témoignages de migrants qui se sont enfuis et les rapports d’organisations de défense des droits humains et de journalistes. Beaucoup de migrants se sont fait voler leur argent, leur téléphone portable et leur passeport.



Quoiqu’il ait demandé à ses partisans de faire preuve de retenue, le mouvement rebelle devenu gouvernement (le Conseil national de transition ou NTC, actuellement au pouvoir) a été critiqué pour n’avoir pas fait assez pour mettre fin aux incidents de violence raciale et aux détentions arbitraires. Un des rebelles a dit à IRIN : « Si nous voyons des noirs, nous les arrêtons et nous les livrons au NTC. »



A la recherche d’un refuge



Dans ce camp de Sidi Bilal, situé à 35 kilomètres à l’ouest de Tripoli, les migrants cherchent à s’abriter dans des bateaux abandonnés, en tendant des couvertures sur les coques pour faire des murs de fortune. Quand des rebelles armés viennent dans le coin, les migrants se retirent dans leurs habitations improvisées. Ils craignent de se faire violer ou de nouvelles arrestations. UN migrant a dit à IRIN que les hommes armés les avaient « tabassés ».



Médecins Sans Frontières amène de l’eau douce dans le camp. Certains locaux donnent de la nourriture pour que les migrants puissent faire à manger ; les enfants locaux leur vendent des poulets et des cigarettes. Il n’y a qu’une seule toilette dans un bâtiment voisin.



Ceci n’est qu’un des camps mis en place par les migrants qui n’ont pas les moyens de rentrer chez eux, malgré l’hostilité qui les entoure. Parmi ceux qui ont pu rentrer, certains ont dû aussi faire face à des difficultés dans leur propre pays. D’autres sont encore en train d’essayer de sortir de Libye, dans des conditions que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) continue à considérer comme une situation d’urgence.



L’OIM a déjà aidé à évacuer des milliers de migrants et essaie encore d’atteindre les communautés vulnérables dans des régions comme celle de Sebha, à 650 km au sud-ouest de Tripoli, qui serait encore aux mains des fidèles de Kadhafi.















Les migrants sub-sahariens en Libye
 
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Selon l’OIM, des Tchadiens, des Nigériens, des Nigérians et d’autres ont cherché refuge au Centre de l’OIM de Sebha, mais sans électricité, sans carburant et avec très peu de nourriture et d’eau, la situation est de plus en plus difficile. « Les migrants ont très peur et se sentent menacés, » a déclaré dans un communiqué le chef de mission de l’IOM pour le Tchad, Qasim Sufi.



Le racisme hier et aujourd’hui



La violence et la discrimination contre les Libyens à la peau plus foncée et les migrants sub-sahariens ont fait monter l’inquiétude depuis les débuts du conflit libyen.



Le Colonel Kadhafi et ses fidèles ont été accusés de faire passer un message xénophobe, reprochant dès le début aux rebelles d’être contrôlés par des éléments « non-libyens » et des extrémistes religieux, mais la réputation du NTC a été elle aussi sévèrement entachée par des accusations de racisme.



Bien avant que ne démarrent les hostilités en Libye en février 2011, on entendait dire depuis longtemps que Kadhafi se servait de soldats tchadiens, de guerriers touareg et d’autres combattants non-libyens, au sein de l’armée libyenne et notamment dans la brigade de Khamis, commandée par l’un des fils de Kadhafi. Des rumeurs ont aussi circulé à propos de 500 soldats du front populaire de libération de la Saguía el Hamra et du Río de Oro, le POLISARIO du Sahara occidental, qui seraient détenus par le NTC qui les accuse d’être des mercenaires à la solde de Kadhafi. Les partisans du NTC n’ont jamais cessé d’affirmer que ces éléments ont ralenti de façon décisive l’avancée des rebelles, en fournissant à Kadhafi une dernière ligne de défense.



En Afrique sub-saharienne, les défenseurs des droits humains et les commentateurs des médias ont fait remarquer que les incidents de racisme extrême n’étaient pas une nouveauté en Libye. Les témoignages de prisonniers et de migrants qui ont fui le pays ressemblent terriblement à ceux des personnes qui avaient fui la Libye en 2000 après la mort de 130 personnes, ressortissants de pays d’Afrique sub-saharienne pour la plupart, dans des hostilités apparemment provoquées par des violences ethniques. L’administration de Kadhafi fut alors accusée de négligence dans le meilleur des cas et au pire, de complicité. Et Kadhafi lui-même fut dénoncé pour avoir prêché la solidarité panafricaine à l’étranger, alors qu’il dirigeait des pogroms racistes dans son pays.



Depuis le début des années 1980, de larges populations de migrants venant des voisins immédiats de la Libye, le Tchad et le Niger, ont été rejointes par des milliers d’autres migrants de pays comme le Sénégal, le Mali, le Nigeria et le Ghana.



Cet afflux a coïncidé avec une période d’isolement international, période durant laquelle Kadhafi jouait son rôle de champion de l’unité africaine sur fond de sanctions et de relations tendues avec beaucoup de ses homologues arabes. La Libye était très impliquée dans la Communauté des Etats Sahélo-Sahariens (CEN-SAD), qui prêchait la solidarité régionale et insistait sur l’importance de la libre circulation des biens et des personnes. La Libye est alors devenue à la fois un point de départ essentiel pour les migrants en partance pour l’Europe du Sud, notamment l’Italie, et une destination à part entière, en particulier pour tous ceux qui étaient à la recherche d’opportunités de travail, dans une économie en plein essor ; ils prenaient des emplois non qualifiés pour la plupart ou tentaient leur chance dans le secteur informel.



Selon Jean-Philippe Chauzy, porte-parole de l’OIM, les travailleurs migrants étaient attirés par la Libye pour des motifs économiques, mais ils avaient tendance à rester en marge [de la société ]. « Les migrants étaient déjà confrontés à d’énormes problèmes en Libye avant la crise, » a dit à IRIN M. Chauzy. Il a souligné que la grande majorité des Africains sub-sahariens vivaient en Libye comme sans-papiers. « Ils étaient engagés et mis à pied chaque jour et faisaient de leur mieux pour survivre économiquement. » La plupart des immigrés d’Afrique sub-saharienne passaient en Libye grâce à un trafic illégal, ne s’enregistraient pas auprès de leur ambassade et étaient, inévitablement, très vulnérables à l’exploitation, a indiqué M. Chauzy.



Un climat de répression



Même si les autorités libyennes n’étaient pas très à cheval sur les définitions de l’immigration légale et illégale, le pays a connu plusieurs vagues de déportation. En 1995 et 2008, le gouvernement libyen a annoncé son intention d’expulser un million d’immigrés. Ces objectifs n’ont pas été atteints, mais la Libye a été de plus en plus critiquée pour sa façon de traiter les réfugiés. Dans son Etude mondiale sur les réfugiés de 2009, le Comité américain pour les réfugiés et les immigrants (US Committee for Refugees and Immigrants) soulignait l’existence de 10 camps de détention pour les migrants illégaux.



La Libye a été accusée de rechercher les faveurs de l’Italie et d’autres pays européens en réprimant l’immigration illégale, par l’usage de méthodes souvent brutales. Des inquiétudes ont été également soulevées par le racisme croissant et la stigmatisation infligés aux communautés de migrants qu’on accusait d’être impliquées dans des activités criminelles et de répandre le VIH/SIDA.



Pour M. Chauzy, il faut aller beaucoup plus loin dans le soutien aux programmes de réintégration des migrants qui reviennent dans des pays comme le Niger et le Tchad dans le contexte actuel. Il a indiqué que les familles devaient désormais s’adapter à vivre sans les envois d’argent de Libye qui constituaient un support essentiel du budget familial. « Ces pays se retrouvent à porter seuls le fardeau de la crise libyenne, » a averti M. Chauzy.



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