Un « printemps arabe » au Malawi ?

La crainte de voir un Etat à la démocratie balbutiante retomber dans un régime à parti unique a provoqué la semaine dernière au Malawi deux jours de manifestations qui se sont soldées par la mort d’au moins 18 personnes, ont indiqué des analystes à IRIN.



La réaction brutale des forces de sécurité aux manifestations – celles-ci auraient utilisé des tirs à balles réelles – à Lilongwe, la capitale, à Blantyre, la deuxième ville du pays, et à Mzuzu, la plus grande ville du nord, ne sont pas sans rappeler le « Printemps arabe » de 2011, mais « le contexte est entièrement différent », a dit à IRIN Judy Smith-Höhn, directrice de recherche sur l’Afrique australe à l’Institut d’études de sécurité (ISS), un groupe de réflexion sud-africain basé à Pretoria.



Le Malawi a tenu ses premières élections multipartites en 1994, l’année où l’Afrique du Sud a mis fin à l’apartheid.



Dans les années 1990, l’Afrique australe a déjà par beaucoup d’aspects fait l’expérience des événements tumultueux qu’on observe aujourd’hui en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, « et pourtant, les gens essaient constamment de faire des manifestations le « Printemps arabe » de l’Afrique australe… C’est l’Afrique du Nord qui devrait tirer les leçons de l’expérience de l’Afrique australe et non pas l’inverse, » a dit Mme Smith-Höhn.



Petrus de Kock, directeur de recherche à l’Institut sud-africain des affaires internationales (SAIIA), un groupe de réflexion de Johannesbourg, a indiqué à IRIN que la violence de la réponse des services de sécurité malawites avait peut-être été influencée par le « Printemps arabe », car les gouvernements d’Afrique australe sont « très sensibles » aux manifestations vu ce qui s’est passé récemment.



Les griefs des manifestants malawites concernaient notamment la législation répressive sur les médias et la médiocrité de la gestion de l’économie. L’analyste politique de Lilongwe, Augustine Magolowondo, a parlé à IRIN du « sentiment de trahison » éprouvé par l’électorat quand les élections de 2009 ont vu le Président Bingu wa Mutharika très majoritairement soutenu pour un deuxième mandat.









« Une majorité de Malawites font le lien entre ce qui se passe actuellement et l’époque de l’autoritarisme à parti unique ; ce qui est en train d’apparaître, c’est la résistance du peuple contre ce genre d’évolution »

« Une majorité de Malawites font le lien entre ce qui se passe actuellement et l’époque de l’autoritarisme à parti unique ; ce qui est en train d’apparaître, c’est la résistance du peuple contre ce genre d’évolution… [face à M. Wa Mutharika] qui restreint les droits civiques et politiques et mine de plus en plus, pour ne pas dire suffoque, les institutions démocratiques qui l’obligent à rendre des comptes, » a t-il dit.



Tombé en disgrâce



Sous la présidence de M. Wa Mutharika, les pénuries alimentaires ont fait place à un boom de l’économie rurale qui a permis au pays d’arriver à un surplus de production, grâce à un programme d’intrants agricoles ; ce boom a été décrit comme une « révolution verte unique en son genre ». Mais l’achat d’un coûteux jet présidentiel en 2010, alors que 60 pour cent de la population survit avec un dollar ou moins par jour, a causé la consternation dans la communauté des donateurs.



Selon M. de Kock, l’une des caractéristiques des gouvernements démocratiques du sous-continent africain est d’avoir « de puissants partis en place qui concentrent le pouvoir et l’influence au sein des cliques qui les entourent… La majorité des gens sont à la limite du niveau de subsistance et ressentent fortement la moindre augmentation de prix. Les pressions exercées sur les moyens d’existence des populations pauvres peuvent très rapidement déclencher ce genre de situation. »



En septembre 2010, les habitants de la capitale mozambicaine Maputo ont manifesté contre une série de hausses des prix, de l’électricité au pain, forçant le gouvernement Frelimo à annuler les augmentations et à maintenir les subventions introduites en 2008, en prévision des élections nationales de 2009.



A l’époque, des analystes en économie ont mis en garde disant que ce genre de subventions généralisées étaient insoutenables et M. Frelimo a alors déclaré que ce modèle de subventions serait remplacé en juin 2011 par un panier alimentaire destiné aux pauvres urbains, permettant ainsi d’économiser des millions sur les dollars dépensés chaque mois par un gouvernement dépendant des donateurs en subventions généralisées.



Claudia Altorio, porte-parole du Programme alimentaire mondial des Nations Unies (le PAM) a dit à IRIN: « Le panier alimentaire de base est encore en cours d’étude par le gouvernement [mozambicain]. »



Augmentation du coût de la vie



Le Malawi, qui dépend des donateurs pour 40 pour cent de son budget, a perdu la faveur des donateurs occidentaux, inquiets des atteintes aux droits humains et de la mauvaise gouvernance. Les donateurs ont donc refusé d’accorder les financements ou bien ne les ont pas renouvelés.



Les donateurs ont joué de leur influence avec le Mozambique sur des questions similaires et se sont lancés dans une « grève » qui a suspendu le soutien au budget entre décembre 2009 et mars 2010, pour réclamer des mesures concernant entre autres la réforme électorale, la corruption et la limite souvent très vague entre l’Etat et le parti de M. Frelimo au pouvoir en Mozambique.



Mais au Malawi, les inquiétudes des donateurs n’ont pas impressionné M. Wa Mutharika : Il a promis en juin un budget 2011-2012 à déficit zéro et tente de combler le vide laissé par le manque de financement par une taxe à la valeur ajoutée de 16,5 pour cent sur des articles qui en étaient jusqu’alors exemptés, comme le pain, le lait et la viande ; il a aussi prévu des prélèvements supplémentaires sur les carburants.



L’ISS a récemment déclaré dans un communiqué de presse que « les donateurs retenaient plus de 400 millions de dollars d’aide humanitaire en raison des lois répressives du gouvernement malawite sur les médias et de sa mauvaise gouvernance, » mais c’est avec le Royaume-Uni, l’ancienne puissance coloniale, que la querelle a été la plus vive.



« La majeure partie de l’aide manquante est la contribution britannique, suspendue depuis que M. Wa Mutharika a expulsé le haut-commissaire britannique pour ses remarques sur l’autoritarisme et l’intolérance dans un câble révélé par des fuites » a dit Africa Confidential, une publication spécialisée.



Le Royaume-Uni fournissait quelque 122 millions de dollars chaque année au Malawi, dont 49 millions allaient au secteur de la santé publique du pays, mais l’Agence britannique pour le développement international (DFID) a fait son dernier versement en mars et a décidé de ne pas renouveler son engagement financier de six ans qui se terminait en juin 2011.



En juin 2011, la représentante résidente du Fonds monétaire international, Ruby Randall, a dit aux médias locaux de Lilongwe que les prévisions du gouvernement pour la croissance –6,9 pour cent en 2011 et 6,6 pour cent en 2012 – n’étaient pas réalistes.



« L’industrie malawite est confrontée à des contraintes structurelles, telles que la pénurie de carburant, l’irrégularité de l’approvisionnement en électricité, les pénuries d’eau dans les villes, » a t-elle dit. « Tout cela a affecté la production. »



Faillite



Selon l’ISS, M. Wa Mutharika « se trouve maintenant face à un mécontentement généralisé dans son propre pays mais aussi au niveau des accords bilatéraux… Les longues queues aux stations-service sont devenues la norme et les fonctionnaires ne sont pas payés depuis des mois…ce sont peut être les signes de la faillite pour le Malawi. Le gouvernement de M. Wa Mutharika est de plus en plus considéré comme intolérant à toute voix dissidente. »



L’analyste politique M. Magolowondo a dit que M. Wa Mutharika avait démontré qu’il était prêt « à l’épreuve de force, en particulier avec les donateurs occidentaux, [mais] la nature de l’économie malawite est telle, cependant, que dans un avenir immédiat, l’aide va demeurer essentielle…



Les mauvaises relations entre le Président et ses partenaires en développement se poursuivent et ne peuvent malheureusement qu’avoir des conséquences négatives, car à un moment ou à un autre, il va devenir évident que le gouvernement du Malawi ne peut pas faire cavalier seul, » a t-il dit.



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