De plus en plus de pauvres à cause de la hausse des prix

Abdel Moneim Ahmed a finalement réussi à acheter 10 miches de pain subventionné après avoir fait la queue pendant une heure et demie avec 30 autres personnes devant une boulangerie de la capitale égyptienne. Une autre femme, qui s’est présentée sous le nom de Zeinab, a dit qu’elle avait attendu deux heures. « Vous pouvez voir le problème par vous-même », a-t-elle dit à IRIN.



Cette scène, qui se déroule dans le quartier de El Sayeda Zeinab, révèle un problème bien plus vaste. Au cours des dernières semaines, l’Égypte, qui importe la moitié de sa nourriture et subventionne le pain, a connu des pénuries importantes de cette denrée de base.



Les Égyptiens l’appellent « aish », ce qui signifie littéralement « vie ». Le pain subventionné coûte cinq piastres la miche (moins de 0,01 dollar américain), contre 50 piastres pour une miche de pain non subventionné. Selon les économistes, les familles égyptiennes consacrent environ 40 pour cent de leur revenu mensuel à la nourriture.



« La véritable raison de l’inflation actuelle réside dans le fait que les gouvernements, même celui au pouvoir en ce moment, ne protègent pas les consommateurs contre les abus des commerçants », a dit Ahmed El-Naggar, économiste en chef au Centre d'études politiques et stratégiques d'Al-Ahram (Al-Ahram Center for Political and Strategic Studies) et éditeur en chef de sa publication annuelle, Strategic Economic Directions.



L’économie égyptienne a été fortement ébranlée par les manifestations qui ont balayé le pays plus tôt cette année et affecté le tourisme et le commerce. « Nous avons enregistré une diminution de six pour cent des exportations en janvier et en février », a dit M. El-Naggar.



D’après le ministère des Finances, le taux d’inflation urbaine s’est établi à 11,5 pour cent en mars dernier, son plus haut niveau depuis le mois d’avril 2010, contre 10,7 pour cent en février.



« Nous n’achetons plus de bœuf et de poulet », a dit Samira Abuzaid, une femme au foyer de 45 ans. « J’ai dit à mes enfants que nous devions nous adapter à une diète sans ces deux produits ».



Pénurie de gaz



Le gaz de cuisine constitue une autre denrée vitale qui est devenue rare et très onéreuse.



« Les bonbonnes de gaz ont soudainement disparu », a dit Emad Abul A’as alors qu’il attendait pour acheter une bonbonne à Helwan, une ville industrielle située au sud. « Si je n’obtiens pas une bonbonne ici, je devrai la payer très cher ailleurs ».



M. Abul A’as, un homme de 37 ans qui travaille dans une cimenterie et qui a deux enfants, devra en effet payer six fois le prix d’une bonbonne de gaz subventionnée s’il l’achète ailleurs.



Le gouvernement accuse la situation en Libye et à Gaza. Récemment, le ministre de la Solidarité sociale Gouda Abdel Khaliq a cité la contrebande vers la Libye et Gaza comme l’une des raisons de la pénurie de bonbonnes de gaz en Égypte. L’État égyptien importe 60 pour cent de son gaz d’Arabie Saoudite et d’Algérie.



« Les contrebandiers profitent de la différence de prix des bonbonnes de gaz en Égypte », a dit Hossam Arafat, président de la section pétrole de la Fédération des Chambres de commerce. « Ils peuvent le faire parce que le gouvernement subventionne les bonbonnes à hauteur de 90 pour cent ».



Les prix d’autres denrées ont également augmenté considérablement au cours des dernières semaines. Les prix des tomates, des oignons, des poivrons verts, des citrons, des aubergines, des pommes de terre, des courgettes et des fèves ont triplé et des produits tels que les lentilles sont hors de portée de nombreuses bourses.



« L’avenir pourrait être encore pire », a dit Rashad Abdou, professeur d’économie à l’université du Caire. « Les prix pourraient augmenter encore plus ».



Protection du consommateur ?



Le 14 avril, la Banque mondiale a dit que les prix des denrées alimentaires avaient augmenté de 36 pour cent en un an et qu’ils demeuraient instables, en raison notamment du renchérissement du prix du combustible lié aux événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.



Selon la Banque mondiale, si les prix augmentent encore de 10 pour cent, 10 millions de personnes supplémentaires risquent de passer sous le seuil de pauvreté, qui est fixé à 1,25 dollar par jour.



« Il y a plus de personnes pauvres qui souffrent et plus d’Égyptiens qui pourraient devenir pauvres à cause des prix élevés et instables des denrées alimentaires », a dit le président de la Banque mondiale Robert Zoellick. « Nous devons faire de l’alimentation notre priorité et protéger les personnes pauvres et vulnérables qui consacrent la plus grande partie de leur budget à la nourriture ».



Le Premier ministre Essam Sharaf a annoncé la semaine dernière que le gouvernement allait tenter de faire baisser les prix.



Abdel Fatah Al-Gibali, directeur adjoint du Centre Al-Ahram d'études politiques et stratégiques, a appelé à la protection des consommateurs, affirmant que l’approvisionnement de certaines denrées avait été monopolisé par un petit nombre de commerçants, ce qui affectait la dynamique du marché.



« Au cours des dernières semaines, ou plus spécifiquement depuis le début des [manifestations] qui ont renversé Moubarak, la société n’a rien produit du tout, et l’approvisionnement était moins important que la demande. C’est ce qui a provoqué la hausse des prix », a-t-il ajouté.



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