Méfiance dans l’ouest du pays – un obstacle majeur

Alors qu’Alassane Ouattara commence sa présidence après d’effroyables violences postélectorales, une grande partie de la population de Duékoué, dans l’ouest de la Côte d’ivoire, se méfie, et même craint la nouvelle armée nationale, les Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI).



Daniel* a toujours sur lui sa carte d’identité marquée « Groupe patriotique pour la défense de Duékoué », un groupe qui avait pris les armes quand les rebelles, qui constituent aujourd’hui une part importante des FRCI, se sont retournés contre Laurent Gbagbo en 2002 et ont fini par occuper la moitié du pays. Duékoué se trouve juste au sud du territoire dont s’étaient emparés les insurgés.



Un matin tout récemment, IRIN a vu Daniel remettre sa carte d’identité à un ami avant d’aller faire un tour en ville. « Si les FRCI trouvaient cette carte sur lui, il ne serait même pas question de l’emprisonner, il serait tué sur le champ, » a dit l’ami qui fait partie des milliers de personnes – principalement du groupe ethnique des Guéré – réfugiées à la Mission catholique de Duékoué.



Duékoué est connue depuis longtemps pour être une base pour les milices pro-Gbagbo. On ne sait pas très bien combien de partisans armés de Gbagbo sont encore actifs dans la région. Selon Sidiki Konaté, représentant du gouvernement Ouattara dans l’ouest du pays, les milices entrent et sortent du site de la Mission et dissimulent des armes.



Mais à Duékoué ou dans la ville voisine de Guiglo, de nombreux Guéré ont dit à IRIN que certains soldats des FRCI ne font aucune différence entre les combattants Guéré et les citoyens ordinaires et qu’ils se sentent menacés.



Des gens qui disent avoir été témoins d’attaques ont affirmé à Human Rights Watch que des soldats des FRCI avaient clairement ciblé les civils Guéré durant l’offensive de mars 2011.



« Dans chaque village au sujet duquel Human Rights a mené des recherches, des combattants des Forces républicaines s'étaient livrés au meurtre, au viol et au pillage de la population constituée principalement de Guérés, » a dit l’organisation dans un rapport publié le 9 avril.



M. Konaté a dit que le gouvernement est en faveur d’une investigation approfondie des violences commises dans l’ouest du pays et a récemment nommé un procureur pour travailler sur l’enquête.



« Nos militaires »



Le malaise est manifeste au sein de la population qui revient peu à peu dans l’un des quartiers de Duékoué connu sous le nom de Carréfour. Carréfour avait la réputation d’être une communauté pro-Gbagbo et aujourd’hui, il y reste des corps en décomposition et des maisons calcinées qui datent de l’attaque du 29 mars. Les habitants disent que l’attaque a été menée par des groupes alliés aux FRCI, avec le soutien des FRCI, plusieurs heures après la prise de contrôle de la ville par les forces pro-Ouattara.














Photo: Nancy Palus/IRIN
Ce bâtiment était au dire des habitants le siège des milices pro-Gbagbo à Duékoué

Quand IRIN a demandé à Madeline Denali, présidente d’un groupe de femmes de Carréfour et l’une des milliers d’habitants qui tentent de renouer avec leur vie, ce qu’il faudrait pour que les gens se sentent à nouveau en sécurité, elle a répondu : « C’est difficile à dire, maintenant que les autres soldats dominent la situation. Nous ne savons pas si nos militaires [les groupes pro-Gbagbo] peuvent leur tenir tête. »



Un habitant déplacé de Carréfour, Olivier Ziaï, a dit : « La communauté internationale reconnaît les FRCI, mais quand ils parlent de « nos militaires », les partisans de Gbagbo, font référence aux FDS [les Forces de défense et de sécurité du gouvernement Gbagbo] et aux groupes alliés qui ont défendu Duékoué. »



Selon lui, la Côte d’Ivoire, au moins dans cette région, a deux armées. « La population locale voit les FRCI comme les forces qui ont attaqué [Carréfour]. Les gens sont traumatisés et ne considèrent pas les FRCI comme leur armée. »



Les habitants disent que des chasseurs traditionnels, les « Dozo », faisaient partie des attaquants et que le nouveau gouvernement devrait essayer de contrôler ces groupes. « Les gens voulaient faire une distinction. Ce sont les dozo qui ont attaqué Carréfour, pas les FRCI, » a dit Boké Constant, responsable d’un comité de réhabilitation du quartier. « Mais nous les voyons comme membres de la même équipe. »



Pour M. Ziaï, le gouvernement doit vraiment s’engager à faire des efforts à long terme pour mettre de l’ordre dans les forces armées.



M. Konaté a reconnu que certains habitants de Duékoué se méfiaient ou craignaient les FRCI et que l’armée continuerait de discuter et de travailler avec la population. Il a ajouté que certains habitants préféraient continuer à faire confiance aux milices pro-Gbagbo pour leur protection.



Il a déclaré que les FRCI collaborent avec la Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire (l’ONUCI) pour assurer la sécurité de la population de Carréfour. « C’est ce que nous pouvons donner comme réponse pour le moment. Nous devons assurer la sécurité à travers nos actes; sinon les paroles ne sont pas suffisantes. »



La peur des gens d’être persécutés pour leur appartenance ethnique ou leur orientation politique n’est peut-être pas sans fondement.



Un soldat des FRCI en moto s’est arrêté pour demander à IRIN et à des membres d’ONG ce qu’ils faisaient à Carréfour. Un travailleur humanitaire lui a parlé des travaux d’alimentation en eau et d’assainissement et d’autres actions pour aider les gens à retourner chez eux.



« Oui », a dit le soldat, « Il y a eu beaucoup de dégâts ici. Mais c'est eux qui ont provoqué ca. Il ne faut pas laisser les gens vous mentir....[Mais] comme nous [les nouvelles autorités] sommes gentils, nous pardonnons, nous allons vous laisser les aider. »



*un nom d’emprunt



np/he –og/amz