Forces et faiblesses des élections

Selon les analystes, l’élection législative nigériane, la première d’une série de scrutins qui a débuté le 9 avril, a été plus transparente que les trois dernières élections organisées dans le pays, qui ont été marquées par la violence et des irrégularités. Des preuves attestent cependant du fait que des candidats emploient, dans certaines villes, des mesures désespérées, et notamment l’achat de voix.



D’après Shehu Dalhatu, directeur du Centre pour la recherche et la formation démocratique (CDRT) situé à Kano, dans le nord du pays, certains candidats aux élections du 9 avril ont recruté des agents qui se tenaient à quelques mètres des bureaux de vote et offraient de l’argent aux électeurs en échange de leur vote. Dans certains cas, des candidats ont même demandé aux électeurs musulmans de jurer sur le Coran qu’ils ne changeraient pas d’idée une fois dans l’isoloir.



Akibu Dalhatu, du Transition Monitoring Group (TMG), un groupe d’observateurs de l’État de Jigawa qui s’implique dans la surveillance des élections au Nigeria depuis 1999, a dit à IRIN : « [Dans des villages de Jigawa,] j’ai vu des hommes politiques offrir ouvertement de l’argent aux électeurs devant les bureaux de vote pour qu’ils choisissent leurs candidats. Les électeurs étaient nombreux à prendre l’argent en promettant de voter pour le candidat ».



« La plupart des personnes approchées étaient des femmes, qui sont souvent analphabètes et n’ont pas d’éducation électorale. Elles sont dès lors plus crédules lorsqu’elles se voient offrir ce genre de marché », a-t-il dit à IRIN.



Des hommes politiques ont également fait du porte-à-porte pour offrir de la nourriture, du savon, des vêtements et de l’argent à leurs électeurs potentiels, ont dit à IRIN des habitants de Kano, dans le nord du pays. « On m’a offert un tissu wax et 500 nairas [3,30 dollars]. Je les ai acceptés, mais j’ai quand même voté pour le candidat de mon choix », a dit à IRIN Fatima Musa, une électrice de 35 ans de Kano.



Lors des scrutins précédents, les électeurs du nord du Nigeria portaient souvent des feuilles sur leur tête pour signifier que leur vote était à vendre. Ils marchandaient ouvertement avec les représentants des candidats pour en déterminer le prix.



Cette pratique démontre la désillusion des Nigérians face au processus électoral. « Après avoir voté à plusieurs reprises et avoir vu des scrutins truqués priver les électeurs des candidats de leur choix, de nombreux électeurs ont l’impression que leur voix ne compte pas et acceptent de l’échanger contre de l’argent », a dit à IRIN le directeur du TMG, M. Festus Okoye. « En outre, dans un contexte de pauvreté extrême et d’analphabétisme, certains électeurs abandonnent sans hésiter leur vote contre une somme dérisoire ».



Yahaya Badda, un fermier de 65 ans de Sokoto, dans le nord du pays, a déclaré que son vote était à vendre.



« Je vote depuis les années 1960, depuis la première république, mais les bons leaders ont quitté le Nigeria depuis, et mon vote est maintenant à vendre...Je suis prêt à l’échanger contre 2 000 nairas [13 dollars]. C’est mieux que de perdre mon temps à exprimer un vote qui ne comptera pas ».



Nick Dazen, porte-parole de la Commission électorale indépendante du Nigeria, a dit à IRIN : « Nous sommes conscients du fait que certaines personnes vendent leur vote, mais la loi électorale ne nous autorise pas à sanctionner [punir] ces personnes. Le mieux que nous puissions faire, c’est de faire appel à leur instinct patriotique pour les convaincre de ne pas échanger leur voix contre de l’argent et de s’assurer qu’ils votent pour le bon candidat ».



Plus de transparence



En dépit de certaines irrégularités, les Nigérians sont plus impliqués dans le processus électoral actuel qu’au cours des dernières années, a dit Nasir Abbas, un militant de la société civile qui appartient au Congrès pour les droits civils (CRC), dans la ville de Kaduna, dans le nord du pays.



« Du point de vue de la procédure, [les élections au Nigeria] étaient généralement marquées par la fraude et la violence. Des vagabonds étaient chargés de cela [truquage et intimidation] et beaucoup de citoyens de la classe supérieure n’allaient pas voter… [Mais] le parti au pouvoir, le Parti démocratique du peuple (PDP), est impopulaire [depuis quelques années]. C’est pour cette raison que de nombreux citoyens ont décidé d’aller voter...Les élites, les opprimés...La population souhaite que le scrutin se déroule dans les règles », a ajouté M. Abbas.



Selon les organismes de surveillance de la société civile, et notamment la coalition Elections Situation Room, basée à Abuja, les réformes électorales initiées sous l’égide d’Attahiru Jega, le respecté président de la Commission électorale, ont permis une plus grande transparence dans les élections de 2011. Les groupes d’observateurs internationaux ont par ailleurs considéré le scrutin comme le plus crédible depuis 1999.



L’un des nouveaux règlements permet aux électeurs de rester sur place après avoir voté pour observer le processus de comptage des voix. Il est dès lors plus difficile pour les fraudeurs de manipuler les résultats. Dans d’autres cas, les observateurs ont utilisé la technologie SMS pour rapporter les irrégularités en temps réel.



Course à la présidence



Oladayo Olaide, de l’Open Society Institute, situé dans la capitale, Abuja, a cependant indiqué que l’élection de candidats des partis d’opposition dans la capitale commerciale du pays, Lagos, et dans certaines régions du « nord profond » pourrait pousser le PDP à « employer de nouvelles méthodes » pour chercher à remporter l’élection présidentielle.



Compte tenu des tensions existantes entre les musulmans et les chrétiens dans plusieurs villes nigérianes – on n’a qu’à penser aux affrontements de Kaduna en 2002 et à ceux de Jos plus récemment –, on ne peut écarter la possibilité d’une recrudescence de ces conflits à la suite de l’élection présidentielle, en particulier lorsqu’on sait que de nombreux citoyens accusent leurs propres leaders politiques de prolonger la crise qui secoue le centre du pays [Middle Belt].



Selon Human Rights Watch (HRW), au moins 70 personnes ont trouvé la mort dans les violences politiques survenues à l’approche des élections du mois d’avril, et plus de 14 800 personnes auraient été victimes de violences intercommunautaires, politiques et sectaires au cours des 12 dernières années.



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