Les hôpitaux de Benghazi peinent à soigner tous les blessés de guerre

L’hôpital Al Hawari est probablement le centre médical le plus moderne de la ville de Benghazi, dans l’est de la Libye, mais le grand nombre de blessés qu’il a reçu au cours des deux derniers mois a accaparé au maximum ses ressources limitées.



« Lorsque les combats ont commencé, la plupart des blessés – tant des civils que des soldats – ont été transférés ici », a dit Sabri El Jroshi, médecin chef de l’hôpital. « Nous manquions d’équipements pour les soigner, et c’est toujours le cas. Nous avons besoin de matériel pour les fractures et d’autres équipements, et nous sommes confrontés à une grave pénurie de personnel infirmier ».



« Les patients peuvent parfois voir un médecin, mais nous n’avons pas l’équipement nécessaire pour réparer une fracture ».



L’hôpital, qui compte 500 lits, a reçu entre 800 et 1 000 patients présentant des problèmes liés à la guerre, a dit M. El Jroshi à IRIN. « Il est également difficile d’offrir de la physiothérapie. Encore une fois, nous n’avons pas l’équipement nécessaire. Même avant le début du conflit, nous avions de la difficulté à traiter certaines catégories de patients, en particulier ceux qui avaient des problèmes d’ordre orthopédique ».



Simon Burroughs, le coordinateur d’urgence de Médecins Sans Frontières (MSF) en Libye, a dit : « Tous les médecins et les équipes médicales que nous avons rencontrés à Benghazi, Brega et Ajdabya sont très bien formés et incroyablement dévoués. Si les médecins sont toujours là, de nombreux infirmiers étrangers qui travaillaient dans l’est de la Libye ont fui en laissant derrière eux un vide à combler dans plusieurs établissements de santé. Des étudiants en médecine font de leur mieux pour combler certains besoins ».



À un moment donné, MSF a dû quitter Benghazi à la suite d’une détérioration de la situation sécuritaire. L’organisation est maintenant de retour et a jusqu’à présent fourni plus de 30 tonnes de fournitures médicales à différents hôpitaux, notamment des kits chirurgicaux et du matériel pour soigner les blessures par balle.



« À un niveau plus global, nous avons de la difficulté à obtenir une idée précise des besoins, car la situation sécuritaire ne nous permet pas d’entreprendre certaines évaluations de base », a ajouté M. Burroughs. « Lorsque nous avons tenté d’atteindre la ville de Ras Lanouf – à 300 kilomètres à l’ouest de Benghazi –, nous avons dû faire demi-tour à deux reprises à cause des combats et de l’insécurité ».



Transférés au Qatar



Les blessés de guerre les plus gravement atteints ont été transférés dans des établissements de santé situés au Qatar. Les médecins de Benghazi sont également confrontés à des cas qui ne survenaient que rarement auparavant, comme des cas de viol et de paralysie.



Abdusalam*, 26 ans, a été admis à l’hôpital la semaine dernière après avoir été victime d’une frappe de l’OTAN qui a accidentellement ciblé un groupe de combattants rebelles qui se dirigeait vers le front près d’Ajdabiya. Il s’est fracturé le fémur et a subi de graves blessures par balle sur la partie inférieure du thorax. Sa mère et sa sœur n’étaient pas au courant qu’il se battait avec les rebelles, a-t-il dit.














Photo: Kate Thomas/IRIN
Malgré les faibles progrès enregistrés par les rebelles, les habitants de Benghazi ne perdent pas espoir

« Ma mère est malade et je ne veux pas l’inquiéter. Mon père et mes frères sont quand même fiers de moi… Nous avons vu des avions de l’OTAN au-dessus de nous et, soudain, sans aucune raison, ils se sont mis à nous attaquer… Avant le début de la révolution, j’étais assis toute la journée derrière un bureau. J’étais employé de bureau. Lorsque je serai guéri, j’espère pouvoir retourner au front », a-t-il dit à IRIN.



« J’aimerais aller me battre au front moi aussi, mais j’ai un emploi. Et soigner les blessés est tout aussi important », a dit M. El Jroshi.



Pénurie de personnel infirmier



Les hôpitaux manquent de personnel infirmier. Selon l’Office des migrations internationales (OMI), plusieurs centaines d’infirmières philippines ont fui l’est de la Libye depuis le début de la crise.



Jeanette Calo, qui a quitté Manille pour venir travailler à Benghazi il y a un an, fait partie de celles qui ont décidé de rester. Elle a aussi dit à IRIN qu’il y avait une pénurie de personnel infirmier. Soixante-dix de ses collègues de l’hôpital Al Hawiya sont en effet reparties pour les Philippines. 



« J’ai décidé de rester parce que c’est mon travail d’être là pour les patients, et en particulier pour les combattants rebelles qui ont été blessés au front. Je n’avais aucune expérience des blessures par balle ; j’ai donc dû apprendre rapidement ».



Au plus fort de la crise, les infirmières ont dû, pendant deux semaines, dormir à l’hôpital. « Nous travaillions sans arrêt pendant 24 heures pour traiter les blessés qui arrivaient », a-t-elle dit à IRIN. « La situation s’est améliorée depuis, mais nous manquons toujours de certaines choses, et nous devons travailler très fort pour compenser le départ de toutes ces infirmières ».



Mme Calo a ajouté que certaines de ses collègues philippines étaient en visite à Tripoli lorsque le conflit a commencé. Comme elles étaient incapables de retourner chez elles à Benghazi, elles ont été recrutées par un hôpital de Tripoli qui leur proposait un meilleur salaire.



Un stéthoscope



À l’hôpital El Jalaa, à l’autre bout de la ville, la situation est encore pire. Selon le Dr Nishal El Falah, les stocks de médicaments sont suffisants, mais l’hôpital est confronté à une grave pénurie de fournitures médicales.



« Dans l’un des servies, qui compte 38 lits, il n’y a qu’un stéthoscope et un tensiomètre », a-t-il indiqué. « Récemment, nous avons reçu un patient atteint d’hépatite. Afin d’éviter de contaminer les équipements, nous avons décidé de ne pas contrôler ses signes vitaux ».



Les étudiants en médecine, qui, pour la plupart, travaillent bénévolement à l’hôpital depuis le début du conflit, n’ont pas pu s’acheter des uniformes ou des chaussures appropriées. « Comme les magasins sont fermés, ils sont obligés de continuer à porter leurs vieilles chaussures », a ajouté M. El Falah.









« Dans l’un des servies, qui compte 38 lits, il n’y a qu’un stéthoscope et un tensiomètre. Récemment, nous avons reçu un patient atteint d’hépatite. Afin d’éviter de contaminer les équipements, nous avons décidé de ne pas contrôler ses signes vitaux »

Dans l’un des lits se trouvait Younis Abdousalam, qui a été blessé par balle au début du mois de mars alors qu’il se battait au front contre les forces pro-Kadhafi.



Un autre patient, Ed Besh, qui s’est fracturé le fémur gauche, était soigné pour des blessures par balle, mais n’a pas pu être opéré à cause d’une pénurie de fournitures médicales.



« On m’a dit de rentrer à la maison et de revenir dans quelques semaines...L’hôpital n’avait pas le matériel nécessaire pour me soigner. J’espérais retourner rapidement au front pour aider les autres rebelles, mais je suis encore ici à attendre d’être opéré...C’est frustrant, mais les hôpitaux n’étaient tout simplement pas prêts à recevoir des blessés de guerre ».



Misrata



Si les hôpitaux de Benghazi manquent de fournitures médicales, les besoins sont encore plus criants à Misrata, selon les travailleurs humanitaires. Les médecins de la polyclinique de Misrata ont enregistré 257 décès depuis le 19 février, des civils tués par des snipers ou des tirs, pour la plupart. Neuf cent quarante-neuf personnes y ont par ailleurs été soignées pour des blessures.



Selon Human Rights Watch (HRW), le principal hôpital de Misrata est en rénovation depuis deux ans, ce qui signifie que les blessés graves doivent aussi être soignés à la polyclinique.



« Dans l’ensemble de la Libye, des hôpitaux ferment leurs portes pour des travaux de rénovation, souvent pendant plusieurs années », a indiqué Fouad El Mabrouk, un médecin de l’hôpital El Jalaa, à Benghazi. « Sous le régime de Kadhafi, on débutait des travaux et les fonds se tarissaient peu de temps après. La Libye aurait pu avoir plusieurs excellents établissements de santé si les travaux de rénovation avaient été complétés ».



Certains blessés de Misrata sont amenés par bateau à Benghazi.



« Nous ne savons jamais à quoi nous attendre », a dit l’auxiliaire médical Mohammed Nour. « Nous devons donc toujours nous préparer au pire. Nous recevons seulement un appel nous disant qu’un bateau est sur le point d’arriver au port, et nous nous rendons rapidement sur place. Nous sommes parfois confrontés à des blessures complexes. D’autres fois, heureusement, les cas qu’on nous amène sont beaucoup moins graves ».



*nom d’emprunt



kt/eo/cb –gd/amz