la Grande Muraille Verte face à une opposition croissante

Qu’est-ce qui est vert, objet de controverses, a une largeur de 15 kilomètres, une longueur de 7 775 kilomètres, traverse 11 pays africains et est censé réduire les pertes en bétail et favoriser la sécurité alimentaire pour des millions de personnes ? Pour l’instant, rien encore, mais le projet de la Grande Muraille Verte, resté du domaine de l’utopie pendant quelques décennies, vient d’être approuvé par toute une série d’Etats africains allant du Sénégal à Djibouti.



On estime que 10 millions de personnes ont été confrontées l’an dernier à de sévères pénuries alimentaires dues à des sécheresses récurrentes et au changement climatique dans la région du Sahel. Rien qu’au Niger, la moitié de la population a eu besoin de l’aide alimentaire à cause de la famine de 2010 et un enfant sur six souffre de malnutrition aiguë. Au Niger, certains villageois ont décrit la sécheresse de 2010 comme pire que celle de 1973 , un épisode qui avait fait des milliers de victimes, selon Malek Triki, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) pour l’Afrique de l’Ouest.



La Grande Muraille Verte (GMV), proposée à l’origine par le président marxiste burkinabé Thomas Sankara dans les années 1980, a été ressuscitée plus tard par l’ancien président du Nigéria, Olesegun Obasanjo, en 2005, avant de recevoir l’approbation de l’Union africaine en décembre 2006. En juin 2010, les 11 pays concernés ont signé au Tchad une convention pour faire avancer le projet, mais l’initiative est restée en suspens jusqu’en février [dernier], date à laquelle elle a été officiellement entérinée, au cours du sommet international de Bonn, en Allemagne.



Durant ce sommet, le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) a alloué 115 millions de dollars pour financer la muraille. Mohamed Bakarr, spécialiste de l’environnement au FEM, a dit à IRIN que la muraille « est en réalité une métaphore qui reflète la façon dont les chefs d’Etat africains envisagent un système foncier intégré qui répond aux besoins de l’environnement et du développement à travers tous les pays concernés. » Le FEM prévoit que la muraille adoptera une « mosaïque » de « systèmes durables de gestion des terres, avec les parties prenantes, dont les organisations communautaires, dans les 11 pays qui mettront en place des options appropriées au contexte local. »



Le plan implique que chaque pays mette en place ses propres projets de gestion des terres, de l’eau et de la végétation, sur des surfaces allant jusqu’à deux millions d’hectares, dans le cadre de la Convention des Nations Unies contre la désertification. Monique Barbut, présidente du FEM, a déclaré que le FEM ne financerait pas « une initiative de plantations d’arbres tout azimut de Dakar à Djibouti », mais allouerait plutôt les fonds selon les priorités nationales qui restent encore à finaliser. Une étude faite par l’Observatoire du Sahara et du Sahel (OSS) en 2008 indique que la réduction de la pauvreté est l’un des principaux objectifs de la muraille. 



Le document décrit les objectifs nationaux et régionaux : consolidation et expansion des ceintures vertes existantes, conservation de la biodiversité, restauration et conservation des sols, promotion d’activités génératrices de revenus, séquestration et stockage de 0,5 à 3,1 millions de tonnes de carbone par an.



Les communautés indigènes « menacées »



Le projet a ses détracteurs, malgré son intention clairement exprimée de combattre la sécheresse et la désertification qui ont fait payer un lourd tribut à l’ensemble de la région. Wally Maene, membre de Timberwatch, le point focal des ONG africaines pour la Coalition mondiale des forêts a dit à IRIN que son organisation était sceptique : « A notre avis, le projet semble assez mal conçu d’un point de vue écologique comme d’un point de vue socio-économique. Ses chances de réussite pourraient être limitées et il pourrait provoquer encore plus de dégâts environnementaux, » a t-il dit. La Coalition mondiale des forêts fait campagne pour les droits des peuples indigènes et des peuples des forêts, et pour des politiques socialement justes.









« On estime que 10 millions de personnes ont été confrontées à de sévères pénuries alimentaires dues à des sécheresses récurrentes et au changement climatique au Sahel l’an dernier »

M. Menne a ajouté que l’intégration des activités de séquestration du carbone et du développement potentiel des projets REDD (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts) dans le projet de la Grande Muraille Verte nécessiterait de convertir dans cette ceinture des terres adaptées aux espèces étrangères d’arbres à croissance rapide pour faire des plantations en régime de monoculture, et des puits de carbone auxquels de nombreux groupes indigènes sahéliens sont opposés. Développer des plantations obligerait de surcroît à déplacer les gens vivant sur les terres destinées à la GMV et réduirait encore des ressources en eau déjà rares.



Un schéma conceptuel concernant les types d’espèces végétales à inclure dans la GMV indique que la muraille traversera à la fois des zones habitées et des zones non habitées, mais qu’elle sera située dans des régions où les précipitations moyennes annuelles sont supérieures à 200 mm. Il indique également que les seules espèces adaptées à la muraille seraient « principalement celles qu’on trouve, qui vivent et se développent à cet endroit ».



Cependant, dans une déclaration au Comité de Coordination des Peuples Autochtones d’Afrique (IPACC), Sada Albachir, directeur de l’Association Tunfa, un groupe touareg de droits humains au Niger, a dit que « dans le passé, les accord internationaux ont introduit des espèces étrangères invasives au Sahara, sans s’attaquer aux problèmes de fond que sont la mauvaise gouvernance, les dangers de l’extraction de l’uranium, l’échec de la conservation de la biodiversité et l’insécurité des ressources aquatiques dans cette région aride. Je pense que l’idée de planter une Muraille Verte d’un bout à l’autre de l’Afrique ne doit être envisagée par les populations indigènes vivant dans les zones prévues qu’à la condition que le projet soit étudié en collaboration avec elles et qu’elles aient aussi leur mot à dire dans sa réalisation. »



Le coordinateur du programme pour l’OSS, Jihed Ghannem, a dit à IRIN que ces inquiétudes n’avaient pas lieu d’être. « La participation pleine et entière des communautés est essentielle, » a t-il dit.



M. Menne de Timberwatch a dit à IRIN: « Je sais par expérience que ce qu’on appelle « consulter » les communautés locales consiste habituellement à les leurrer sur les conséquences potentielles d’un projet en exagérant les bénéfices qu’ils pourront en retirer, tout en négligeant de les informer des effets négatifs. Quand on dit que les communautés locales feront partie intégrante du projet, cela signifie généralement qu’elles serviront de main d’œuvre bon marché. »



Une partie du schéma conceptuel comprend une section « Food for work » (travail contre nourriture) qui concerne le recrutement de travailleurs sans emploi dans chaque pays pour aider à planter la ceinture verte au Sahel. Selon l’OSS, dans le cadre de ce programme, le contrat consiste « à rémunérer les populations responsabilisées pour partie au moment de la plantation et à verser le complément deux ans plus tard, selon le taux de reprise des plants. » Le plan indique aussi que la muraille fournira « des opportunités économiques » aux entreprises privées, dont les « initiateurs de parcs animaliers, fermes modernes, sites écotouristiques ».



Selon M. Menne, la muraille ne pourra être un outil utile pour lutter contre la désertification que si « elle est envisagée comme un exercice d’adaptation, plutôt que comme une possibilité d’atténuer le changement climatique et de faire de l’argent avec les crédits carbone CDM/REDD, comme il est prévu actuellement. »



Pour Khadija Hassan*, représentante d’une organisation de peuples indigènes, la GMV pourrait de plus interférer avec les circuits migratoires des communautés pastorales ; elle devrait plutôt incorporer les systèmes ancestraux de gestion des terres. « Il vaudrait mieux protéger ce qui existe déjà dans la région, arrêter de couper les arbres dans les vallées et les oasis, réparer les dégâts causés par le changement climatique, éduquer les communautés sur les REDD et remplacer le bétail perdu, » a t-elle dit. « Je trouve que le projet est bon, mais trop ambitieux. »



*nom d’emprunt



zm/am/mw – og/amz