Les réfugiés victimes de meurtres, de viols et de maltraitances

Les Ivoiriens qui ont fui pour se réfugier de l’autre côté de la frontière, au Liberia, ont déclaré de nombreux cas de viols, de sévices sexuels et de meurtres aux organisations non gouvernementales (ONG) et aux associations de défense des droits humains qui opèrent dans les comtés de Grand Geddeh et Nimba.



Les enfants des villages du comté de Nimba, au Liberia, ont rapporté aux travailleurs de terrain de l’ONG Equip qu’ils avaient été forcés d’assister au viol et au meurtre de leurs mères. Dans plusieurs cas, les enfants eux-mêmes avaient ensuite été victimes d’agressions sexuelles.



Une femme a confié au personnel d’Equip qu’elle avait été forcée d’assister au viol de sa fille de quatre ans par des hommes armés. La plupart des agressions ont eu lieu à la lisière des villages, tandis que les victimes tentaient de fuir, ou aux postes de contrôle, ont rapporté les réfugiés.



Selon les témoignages des réfugiés, ces agressions sexuelles sont perpétrées par les partisans armés à la fois de Laurent Gbagbo et d’Alassane Ouattara, ainsi que par des miliciens stationnés aux postes de contrôle, et dans une moindre mesure par des agresseurs opportunistes, qui profitent de la vulnérabilité des réfugiés.



Equip opère dans 23 cliniques du comté de Nimba, où son personnel aide les victimes de violences sexuelles et de maltraitances à bénéficier des soins médicaux et psychosociaux dont elles ont besoin.



La violence sexuelle est un phénomène devenu de plus en plus courant, ces dix dernières années, en Côte d’Ivoire, a dit à IRIN Corinne Dufka, principal analyste spécialiste de l’Afrique de l’Ouest pour Human Rights Watch (HRW).



« En période de troubles politiques, la violence sexuelle a un lien clair avec la politique, malheureusement le sentiment général d’anarchie qui règne en Côte d’Ivoire depuis dix ans a engendré une recrudescence alarmante de la violence sexuelle dans tout le pays ».



HRW a recensé plus d’une vingtaine de cas de viols motivés par des raisons politiques, perpétrés par les forces militaires fidèles à Laurent Gbagbo, dans lesquels un élément ethnique et politique était clairement discernable ; l’organisme a également dénombré plusieurs cas déclarés de viols commis par des partisans d’Alassane Ouattara, qui sembleraient également avoir été motivés par des raisons politiques, selon Mme Dufka. HRW a également recensé des cas d’exécutions extrajudiciaires perpétrées par des partisans des deux camps ; selon l’organisme, certains incidents « risquent de se convertir en crime contre l’humanité s’ils se généralisent ou deviennent systématiques ».



Sogona Bamba, porte-parole de M. Ouattara à Paris, a déclaré que l’impunité ne serait pas tolérée. « M. Ouattara a bien insisté sur le fait qu’il ne voulait pas d’impunité ni dans notre camp, ni dans le camp adverse. Nous ne soutenons pas “l’indignation sélective” », a-t-elle affirmé, ajoutant : « Actuellement, nous sommes pris dans un engrenage et nous devons en sortir et sanctionner tous ceux qui ont commis ces actes de violence, dans le camp de M. Gbagbo comme dans le camp de M. Ouattara ».



Meurtres et massacres



Les réfugiés Ivoiriens au Liberia ont également rapporté avoir été témoins de meurtres.



Un homme de 30-35 ans actuellement réfugié à Zwedru, dans le comté de Nimba, a fui dans la brousse après avoir été témoin du meurtre de 12 personnes par des miliciens partisans de M. Ouattara, a-t-il dit, près de la frontière libérienne, selon David Waines, directeur national d’Equip.



Bien que l’ordre règne de nouveau dans certaines régions du pays, a indiqué M. Waines (notamment à Danané, une ville de l’ouest de la Côte d’Ivoire), « il y a encore des degrés d’anarchie dans l’ensemble du pays… Les gens agissent en toute impunité… Ils s’en sortent après avoir commis des viols, des meurtres et toute sorte de violations des droits humains ».



Les réfugiés arrivent au Liberia traumatisés, exténués, affamés et souvent malades, selon le personnel des ONG. « Dans le comté de Nimba, tout le long de la frontière libérienne, j’ai rencontré des enfants réfugiés qui ne pouvaient pas sourire… Ils étaient trop choqués par les violences dont ils avaient été témoins », a déclaré Bérenger Berehoudougou, spécialiste des risques de catastrophes pour l’ONG Plan International, dans un communiqué, le 6 avril. La plupart des réfugiés avec lesquels il s’était entretenu étaient originaires de villages situés près de Duékoué, où jusque 800 personnes auraient été massacrées.



« Un horrible voyage »



Une femme du nom de Félicité, originaire de Daloa, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, est arrivée au Liberia nue avec trois enfants de moins de six ans. Elle avait été agressée par des bandits en Côte d’Ivoire, qui lui avaient volé ses vêtements et tous ses biens. Sa sœur est décédée en route. « C’était un horrible voyage… Ils ont dû fuir pour éviter les tirs ; ils ont vu des cadavres sur leur chemin ; et ils ont dû traverser des rivières », a raconté M. Berehoudougou.



De nombreux enfants arrivent sans leurs parents, selon Rae Mcgrath, responsable des opérations d’urgence de Save the Children dans l’est du Liberia. « Plus ils sont séparés longtemps de leurs parents, moins ils ont de chances de les retrouver », a-t-il dit à IRIN. L’organisme place temporairement ces enfants dans des familles d’accueil, le temps de retrouver leurs parents.



D’après la plupart des réfugiés, les violences sont motivées par des raisons ethniques et politiques, expliquent les ONG et les associations de défense des droits humains. Dans cette région, les clivages politiques ont des fondements en grande partie ethniques et religieux. La violence dans l’ouest est également liée aux litiges fonciers qui opposent de longue date les communautés locales aux étrangers. « Ces violences se caractérisent par une importante dynamique ethnique – ce sont les massacres et les attaques ethniques ciblés qui sont à l’origine de cette dynamique », a déclaré M. Waines, de retour du comté de Nimba, où il s’était entretenu avec des réfugiés. De nombreux réfugiés qu’il a interrogés ne souhaitent pas retourner en Côte d’Ivoire, de crainte de représailles à la suite du changement de garde.



Human Rights Watch a exhorté M. Ouattara et les commandants de son armée – les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) – à donner publiquement l’ordre à tous ses membres de respecter les droits humains internationaux, à enquêter sur les affaires d’exécutions extrajudiciaires et autres abus, et à obliger les responsables à rendre compte de leurs actes.



Le 31 mars, au cours d’une allocution télévisée, M. Ouattara a exhorté les FRCI et toutes les autres forces militaires et paramilitaires qui l’ont soutenu à ne pas commettre d’atrocités.



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