Qui faut-il blâmer pour le massacre de Duékoué ?

Les partisans de Laurent Gbagbo et ceux de son rival Alassane Ouattara s’accusent mutuellement d’être à l’origine du massacre de centaines de civils à Duékoué, dans l’ouest du pays.



Selon les habitants de Duékoué, la tuerie du 30 mars était un « règlement de comptes » qui a été facilité par la prise de la ville par les forces pro-Ouattara.



M. Ouattara a nié l’implication de ses troupes dans le massacre de plus de 800 civils, mais le président reconnu par la communauté internationale doit répondre aux questions des groupes de défense des droits humains, des Nations Unies et des gouvernements de plusieurs pays qui lui ont rapidement accordé leur soutien après les élections de novembre 2010 contre M. Gbagbo.



Les partisans de M. Ouattara estiment que ces accusations sont infondées et que les pires actes de violence qui ont eu lieu à Duékoué ont été commis par les forces pro-Gbagbo. M. Ouattara a malgré tout promis de faire la lumière sur les circonstances de la tuerie. Il a par ailleurs ajouté qu’il était ouvert à la tenue d’une enquête internationale.



Le Sous-secrétaire général des Nations Unies pour les droits de l’homme, Ivan Simonovic, est arrivé en Côte d'Ivoire cette semaine afin d’évaluer la situation dans l’ouest du pays.



Duékoué est l’une des villes tombées récemment aux mains des forces pro-Ouattara – qui se font désormais appeler les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI).



Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et d’autres organisations d’aide humanitaire, les combats à Duékoué ont fait au moins 800 victimes. Si on ignore encore les détails, il semble que la plupart des victimes soient issues de l’ethnie Guéré, traditionnellement favorable à M. Gbagbo.



Certains habitants de Duékoué contactés par IRIN ont blâmé les fermiers qui vivent aux alentours de Duékoué dans des campements situés sur les terres qu’ils cultivent depuis plusieurs dizaines d’années. Les Guéré tentent de les en expulser depuis l’arrivée au pouvoir de M. Gbagbo.



M. Gbagbo avait cherché à résilier les baux consentis aux Burkinabés, aux Baoulé et à d’autres groupes qui travaillent dans les plantations de cacao afin de favoriser les anciens propriétaires Guéré et leurs descendants. « Ce massacre était un règlement de comptes », a dit un homme Guéré. « Des gens sont venus et ils ont tué les propriétaires terriens [principalement issus des ethnies Wobé et Guéré] ». Des résidents ont dit que d’autres personnes étaient venues à Duékoué après les FRCI et qu’elles étaient surtout armées de fusils de chasse et de machettes.



L’homme, qui a préféré garder l’anonymat, a dit que les forces pro-Ouattara devaient fournir des explications. « Nous ne comprenons vraiment pas ce qui s’est passé. Quelqu’un des FRCI doit nous expliquer pourquoi ce massacre s’est produit juste après leur arrivée ».



Carrefour



D’après certaines informations, le massacre a surtout eu lieu dans le quartier Carrefour, qui est connu pour être une base de miliciens pro-Gbagbo. Des habitants ont dit que la milice avait fui et que des civils innocents avaient été laissés derrière. « [Les groupes qui cultivent la terre] tirent parti de la présence des FRCI pour éliminer le plus de locaux possible afin de prendre le contrôle de leurs terres », a dit l’un des milliers d’habitants qui a trouvé refuge à la mission catholique de Duékoué.



Des résidents ont dit que toutes les maisons de Carrefour avaient été brûlées et que des maisons des autres quartiers avaient été pillées.



Selon des habitants de Duékoué, deux jours après le massacre, les nouvelles autorités des FRCI ont envoyé un griot – un poète, musicien et conteur traditionnel en Afrique de l’Ouest – pour appeler les gens au calme, les inciter à reprendre leurs activités normales et souligner que la ville était désormais sûre. Le griot a cependant lancé de sévères avertissements : « Toute personne trouvée armée et qui ne fait pas partie des FRCI sera désarmée. Toute personne découverte en train de voler sera tuée sans exception ».

« Duékoué a toujours été un endroit difficile », a dit Laurent, qui a grandi dans le quartier de Yopougon, à Abidjan, mais qui rendait souvent visite à sa famille dans l’ouest du pays. « Quand notre véhicule s’arrêtait à Duékoué, on nous avertissait toujours de faire attention à nos affaires, qu’il y avait des voleurs ici ».



Un passé violent 

























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La population de Duékoué, qui tourne autour de 75 000 personnes, a été témoin des pires violences en Côte d’Ivoire depuis la rébellion de 2002. Les combats qui ont eu lieu à l’occasion de cette rébellion ont été brefs mais destructeurs, et ils ont entraîné le déplacement de milliers de personnes. Les forces gouvernementales pro-Gbagbo luttaient contre une faction armée largement composée de mercenaires libériens qui a fini par fusionner avec les rebelles des Forces Nouvelles.



Le pays a été divisé en deux, et Duékoué – à 480 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan – est devenue une ligne de front dans une zone tampon séparant les forces gouvernementales pro-Gbagbo et les rebelles. Cet arrangement était impopulaire auprès des partisans de M. Gbagbo, en particulier des Guéré, qui se plaignaient de l’existence d’un vide sécuritaire. Et puisqu’ils étaient aussi sceptiques quant à la capacité des Forces de défense et sécurité (FDS) de M. Gbagbo à les défendre, les combattants Guéré ont décidé de rejoindre les milices pro-Gbagbo.



Le conflit est venu exacerber les tensions entre les Guéré et les communautés migrantes. Comme dans d’autres régions de l’ouest du pays, il existe une division de longue date entre les propriétaires initiaux des terres et les Malinké du nord, les Baoulé du centre et les Burkinabés. Les arrangements fonciers, qui prévoient que les groupes allochtones travaillent dans les plantations appartenant aux familles de l’ouest, ont suscité de plus en plus de tensions, et le système a commencé à s’effondrer.



Des éruptions de violence ont eu lieu à quelques kilomètres de Duékoué entre les Guéré et les Baoulé en 1997 et entre les Guéré et les Burkinabés en 1999. Dans un rapport publié en 2009, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) indiquait que « les affrontements intercommunautaires pour la possession de terres étaient un grave sujet de préoccupation ».



Duékoué et les villages voisins sont divisés depuis longtemps en quartiers distincts qui sont chacun associés à une communauté. Malgré les efforts soutenus des leaders religieux, des groupes de la société civile et des organisations non gouvernementales (ONG) internationales en faveur de la coexistence pacifique, Duékoué est toujours caractérisée par une grande instabilité.



En juin 2005, des dizaines de villageois – principalement issus de l’ethnie Guéré – ont été attaqués lors de raids nocturnes sur deux villages voisins, Petit Duékoué et Guitrozon. Des maisons ont été incendiées et des hommes, des femmes et des enfants ont été massacrés à coups de machette. Certains ont accusé les Dozo, des chasseurs traditionnels associés à la communauté Malinké et considérés par plusieurs comme des alliés des rebelles – des accusations qui ont d’ailleurs refait surface après le récent massacre.



Les accords de paix qui ont mis fin à la rébellion appelaient au désarmement des milices pro-Gbagbo et des autres groupes. Mais les armes ont continué de circuler dans l’ouest du pays, où les citoyens ordinaires et les autorités locales se plaignent fréquemment du nombre élevé d’actes de banditisme, et particulièrement des agissements des « coupeurs de route », qui attaquent régulièrement les véhicules privés et les autobus.



Si Duékoué est restée relativement paisible pendant les élections présidentielles qui ont eu lieu en octobre-novembre dernier, la violence a refait surface en janvier lorsqu’une commerçante a été tuée lors d’une attaque sur la route qui a été menée, selon les résidents, par les miliciens pro-Gbagbo. L’événement a provoqué une série d’affrontements, principalement entre les communautés Guéré et Malinké, et a fait un grand nombre de victimes. La population locale a par ailleurs afflué en masse à la mission catholique de Duékoué, qui a accueilli des milliers de personnes déplacées à plusieurs occasions au cours des dix dernières années.



Les organisations d’aide humanitaire ont exprimé leurs préoccupations face à la détérioration de la situation humanitaire à Duékoué et les conséquences potentielles d’une plus grande instabilité.



cs/np/cb – gd/amz