L’éducation victime de la violence

Il est peu probable que plusieurs pays du Moyen-Orient, comme l’Irak et le Yémen, atteignent d'ici 2015 les objectifs de l'Education pour tous, en raison de l’insécurité et des conflits qui y font rage, selon un nouveau rapport publié par l’UNESCO.



Plus de 160 pays se sont engagés en faveur des objectifs de l'Education pour tous. Cependant, d’après Kevin Watkins, directeur du Rapport mondial de suivi sur l'Education pour tous 2011 de l'UNESCO, les enfants et l’éducation ne sont plus simplement pris sous les tirs croisés des parties au conflit, mais deviennent la cible directe d’actes de violence.



« Les gouvernements ne parviennent pas à faire respecter les droits de l’homme, ce qui fait souffrir profondément les enfants, et les prive de l’unique chance d’aller à l’école », a-t-il souligné.



Intitulé La crise cachée : les conflits armés et l'éducation, le rapport rappelle que 35 pays, dont plusieurs du Moyen-Orient, ont été le théâtre de conflits entre 1999 et 2008. « Aujourd’hui, les enfants et les écoles sont sur la ligne de front des conflits armés et les classes, les enseignants et les élèves sont considérés comme des cibles légitimes », peut-on lire dans le rapport.



Egypte



Les manifestations et les affrontements qui ont secoué l’Egypte dernièrement et fini par mettre fin aux 30 années de pouvoir du président Hosni Moubarak, ont également entraîné la fermeture de nombreuses écoles. A la mi-février, les vacances ont été rallongées de deux semaines. Selon des sources du Caire, les écoles n’auraient rouvert leurs portes que dans sept des 29 gouvernorats du pays depuis la fin des vacances.



Le ministère de l’Intérieur a déployé des policiers à l’extérieur des écoles afin de renforcer la sécurité et d’encourager le retour des écoliers. Toutefois, des milliers de parents préfèrent que leurs enfants restent à la maison.



« La détérioration de la sécurité entrave l’ouverture des écoles et affecte l’ensemble du processus éducatif », a déclaré à IRIN Fathi al-Sharqawi, professeur de psychologie de l’éducation à l’Université Ain Shams du Caire. « Les professeurs devront sauter certaines parties du programme lorsque les élèves reprendront les cours, cela aura également de graves répercussions sur l’apprentissage des élèves », a-t-il ajouté.



Des centaines de parents se sont plaints que leurs enfants étaient attaqués par des malfrats alors qu’ils empruntaient le chemin de l’école, ont rapporté des groupes de défense des droits de l’homme. Par exemple, le Centre égyptien pour les droits de l’homme a indiqué que certains parents s’étaient plaints contre des malfaiteurs qui utilisaient leurs armes pour soutirer de l’argent aux enfants.



Manal Abdul Aziz, une journaliste égyptienne et mère de deux enfants (agés de 12 et 15 ans) qui a opté pour l’enseignement à domicile, a déclaré à IRIN depuis Le Caire que « l’avenir de cette année scolaire était opaque ». Elle fait appel aux services de cinq professeurs qu’elle paie l’équivalent de 169 dollars américains par mois – une somme importante pour la plupart des familles égyptiennes.



Irak



En Irak, des décennies de conflits, les sanctions onusiennes, l’insécurité et la situation économique ont affecté le système éducatif et augmenté le niveau d’illettrisme. D’après des données fournies par le gouvernement et l’UNESCO en septembre dernier, au moins cinq millions de personnes sur les quelque 30 millions d’habitants que compte le pays ne savent ni lire ni écrire. Parmi ces personnes, 14 pour cent sont des enfants en âge scolaire qui ont abandonné l’école afin de nourrir leur famille, qui ont dû fuir leur lieu d’origine ou qui n’ont pas accès à un système éducatif approprié.



Ahmed Khalid Jaafar, un jeune garçon de 14 ans, a confié à IRIN depuis Bagdad avoir abandonné l’école après que son père a trouvé la mort dans une explosion, il y a trois ans. Depuis, il travaille dans la rue afin de nourrir sa mère et ses deux petites sœurs.



« Je vends des chewing-gums et ma mère travaille comme couturière », a expliqué Ahmed Khalid Jaafar. « Nous gagnons entre 200 000 et 300 000 dinars (entre 160 et 250 dollars américains) par mois. Cet argent nous sert à couvrir nos besoins de base, surtout la nourriture. L’école, ce n’est pas important pour l’instant », a-t-il estimé. Il occupe avec sa famille un bâtiment public abandonné.



Les données fournies en septembre dernier ont révélé que l’Irak affichait un des taux d’illettrisme chez les adultes les plus élevés de la région arabe. Dans les zones rurales, près de 30 pour cent de la population ne sait ni lire ni écrire. En outre, on note des inégalités entre les sexes : 40 pour cent des personnes illettrées sont des femmes.



Autres pays



Contrairement à des pays comme l’Irak, la Mauritanie et le Soudan, le Bahreïn, lui, est sur la bonne voie afin d’atteindre l’objectif qui consiste à réduire de moitié le taux d’illettrisme d’ici 2015. « Les expériences qui ont été menées dernièrement en Algérie, en Egypte, au Koweït et au Yémen ont prouvé que les politiques visant à promouvoir l’alphabétisation pouvaient porter fruits : les quatre pays ont enregistré une augmentation du taux d’alphabétisation au sein de la population adulte de l’ordre d’au moins 20 points de pourcentage au cours des 15-20 dernières années », a indiqué le rapport de l’UNESCO.



Si le Yémen allouait 10 pour cent de ses dépenses militaires à l’éducation, 840 000 enfants supplémentaires pourraient être scolarisés.



Dans le nord du pays, 220 écoles ont été détruites, endommagées ou saccagées lors des affrontements entre les forces gouvernementales et les forces rebelles en 2009 et 2010, toujours selon le rapport. « Au Yémen, de nombreux enfants déplacés complètent les revenus de la famille par la mendicité, la contrebande ou la collecte de déchets et la montée du travail des enfants devient préoccupante. »



En Syrie, le taux de participation aux programmes préscolaires se situe en dessous de la barre des quatre pour cent au sein des foyers les plus pauvres, et au-dessus de la barre des 18 pour cent chez les familles aisées.



Au péril de leur vie



Toujours selon le rapport, les conflits armés mettent directement la vie des enfants en péril. Certains d’entre eux meurent, alors que d’autres sont exploités comme des soldats ou sont contraints à fuir leur foyer et deviennent des réfugiés.



« Les enfants sont exposés aux traumatismes, à l’insécurité et aux déplacements qui accompagnent les conflits armés. De plus, il est peu probable qu’ils réalisent leur plein potentiel en matière d’apprentissage », a rappelé le rapport. Bien trop fréquemment, les groupes armés voient dans la destruction des écoles et l’attaque des écoliers et des enseignants une stratégie militaire légitime.



En situation de conflits, les enfants ont peur d’aller à l’école, les professeurs craignent d’enseigner et les parents redoutent d’envoyer leurs enfants à l’école. Selon l’UNESO, dans de tels contextes, les enfants souffrent de traumatismes psychologiques et perdent souvent des êtres chers (parents, frères et sœurs et amis). Les résultats d’une enquête menée sur les enfants irakiens réfugiés en Jordanie ont révélé que 39 pour cent des enfants interrogés avaient perdu un proche, et 43 pour cent d’entre eux avaient été témoins d’actes de violence.



« Alors que les conflits armés demeurent un obstacle majeur au développement humain dans de nombreuses parties du monde, ses conséquences sur l’éducation sont largement négligées », a déclaré la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova. « Ce rapport évoque de manière inédite l’ampleur de cette crise cachée, en identifie les causes profondes et offre des propositions solides pour changer les choses ».



eo/am/sm/cb – cd/amz