Des groupes de défense des droits critiquent la répression à Khartoum

Les manifestants anti-gouvernementaux qui sont descendus dans les rues de Khartoum et d’autres villes soudanaises au cours des dernières semaines couraient le risque d’être agressés sexuellement, torturés et détenus, ont indiqué des travailleurs des droits de l’homme et des manifestants.



« Nous avons confirmé cinq cas de femmes qui ont été agressées sexuellement pendant ou après les manifestations », a dit Rania Rajji, chercheuse d’Amnesty International chargée du Soudan, ajoutant qu’il y avait également eu des cas de torture et des blessés à qui l’on refusait des soins médicaux pendant leur détention. Selon Amnesty, quelque 60 manifestants sont sous la garde des forces de sécurité.



Lors de l’entrevue qu’il a accordée à IRIN, le porte-parole du gouvernement Rabie Abdul Attie a dit que ce nombre se situait entre quatre et dix.



« Ils ont été placés en détention parce qu’ils on enfreint la loi. Il faut en effet obtenir une autorisation pour manifester à Khartoum. L’objectif est de protéger les gens et leur permettre de jouir d’une pleine liberté d’expression », a-t-il dit.



Les agressions sexuelles présumées à l’encontre de manifestantes ont également été condamnées par le Sudan Democracy First Group, une coalition d’activistes, de syndicalistes et d’universitaires.



Le 20 février, le groupe a publié une déclaration dans laquelle il décrit l’expérience de six femmes arrêtées par les services de sécurité, et notamment celle de la fille du célèbre dissident Hassan al-Tourabi, qui est également emprisonné.



Selon cette déclaration, l’une des femmes aurait été « battue sur toutes les parties de son corps pendant son interrogatoire ». D’autres ont été déshabillées de force et plusieurs ont été agressées verbalement « avec un langage sexuel révoltant » pendant leur détention.



Selon Amnesty, environ 150 personnes ont été arrêtées et un étudiant a été tué au cours des affrontements qui se sont produits à Khartoum entre les manifestants et les forces de police.



D’après les médias, des manifestations ont également eu lieu à Omdourman, la ville jumelle de Khartoum, et à El Obeid.



Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a indiqué que les bureaux d’au moins un journal avaient été fermés. Des étudiants ont par ailleurs dit à IRIN qu’une université avait également fermé ses portes.



Médias sociaux



Les manifestants soudanais utilisent les mêmes outils de sensibilisation que leurs homologues des autres pays du Moyen-Orient. Ils ont créé des pages Twitter et Facebook telles que « Youth for Change », sur laquelle l’un d’eux écrit : « Le peuple soudanais ne sera pas réduit au silence. Il est temps de réclamer nos droits ». 















Photo: Courtesy of Girifna
Des manifestants à Khartoum

Les pages Facebook intitulées « The Spark » et « WeR Fed Up », créées par Girifna, un « groupe d’action directe non violente », appellent à la démission du Congrès national, le parti au pouvoir, et à son remplacement par un gouvernement de transition plus inclusif.



« Puisque les médias internationaux étaient tournés vers l’Égypte au cours des dernières semaines, les détentions de manifestants au Soudan sont largement passées inaperçues », a dit à IRIN par courriel Dahlia, une étudiante universitaire qui a participé à certaines manifestations.



L’une de ses amies, Habab, a dit que deux de ses frères étaient emprisonnés depuis leur arrestation le 30 janvier dernier et qu’ils étaient victimes de mauvais traitements. Sami, un autre étudiant qui travaille pour une organisation non gouvernementale à Khartoum, a dit que sa fiancée avait été placée en détention et torturée par les forces de sécurité. Elle avait été arrêtée lors des manifestations qui ont eu lieu à l’université Gezira.



« J’ai décidé il y a un certain temps déjà que je n’attendrais pas que d’autres apportent les changements que je souhaite », a dit à IRIN une étudiante qui a demandé à garder l’anonymat. « Je veux vivre dans la dignité dans mon pays et j’ai pris conscience que les gens attendaient un miracle. La plupart des gens ne sont pas disposés à se placer en situation de danger. C’est pourquoi lorsque j’ai entendu parler des mobilisations en ligne, j’ai décidé que j’irais manifester : c’était la première fois que je participais à ce genre de rassemblement ».



« Au sein des différents groupes de mobilisation, il existe un consensus selon lequel il est temps que ça change et il faut mettre tous les moyens en œuvre pour y parvenir. Il est important de noter que nous cherchons tous à sensibiliser les gens aux problèmes de corruption, de meurtres et de torture qui ont marqué le régime [du président Omar] Al-Bachir au cours des 21 dernières années », a-t-elle souligné, ajoutant que les Soudanais se mobilisaient de nouveau pour une autre série de manifestations.



Hausse des prix



Les manifestations au Soudan interviennent dans un contexte de hausse des prix des denrées alimentaires et d’autres produits de première nécessité. Elles surviennent également à la suite d’une révision à la baisse des subventions sur le carburant et le sucre et de la décision presque unanime du Sud-Soudan de se séparer du Nord à l’occasion du référendum du 9 janvier.



« Il est évident que la perspective de la sécession du Sud-Soudan provoque un certain mécontentement au Nord-Soudan. Les mesures d’austérité économique récemment mises en œuvre viennent aussi exacerber les frustrations. Mais les manifestations à Khartoum étaient relativement limitées et ne semblent pas avoir entraîné un mouvement de masse. Cela s’explique en partie par la loyauté des services de sécurité soudanais envers le régime », a dit Joe Temin, de l’Institut des États-Unis pour la paix (US Institute of Peace, USIP), un groupe de réflexion basé à Washington.



Selon M. Attie, le porte-parole du gouvernement, les manifestations au Soudan ne sont pas comparables à celles qui ont eu lieu en Égypte. « En Égypte, il y avait un fossé entre les dirigeants et le peuple. Ce n’est pas le cas dans notre pays, où les dirigeants vivent avec le peuple », a-t-il dit au New York Times.



Dans un discours ayant visiblement pour objectif d’apaiser les manifestants, M. Al-Bachir, au pouvoir depuis plus de 20 ans, a annoncé le 21 février qu’il ne se présenterait pas aux élections qui se tiendront dans quatre ans. Il a également indiqué qu’il discuterait bientôt de l’avenir du Soudan avec les partis d’opposition dans le cadre d’un dialogue national.



cm/am/mw – gd/amz