Le point sur l’économie

IRIN a publié une série de comptes rendus sur la crise qu’ont provoquée en Côte d’Ivoire les élections contestées de novembre 2010. Tandis que Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara revendiquent tous deux la présidence, les divisions politiques viennent aggraver le climat de violence.



Alors que les instances régionales et internationales ont à plusieurs reprises exhorté M. Gbagbo à céder la place, les sanctions et les efforts de médiation sont bien incapables de débloquer l’impasse. M. Gbagbo et M. Ouattara ont des administrations rivales et essaient l’un comme l’autre de maximiser leurs ressources et d’isoler l’adversaire. La série de compte rendus mis à jour par IRIN examine comment les Nations Unies, les instances régionales comme l’Union africaine (UA) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), les gouvernements occidentaux, et l’Union Européenne (l’UE), réagissent à la crise, et étudie également les conséquences du délabrement de la situation sur l’économie, les droits humains et les problèmes humanitaires.



L’économie – Une lutte pour le pouvoir



La Côte d’Ivoire vit sous deux administrations rivales depuis décembre. Un observateur a parlé de « bicéphalisme », le fait d’avoir deux têtes. Quoique ce phénomène relève le plus souvent du mythe et soit une des anomalies médicales les plus rares chez les êtres humains, il est aujourd’hui bien établi en Côte d’ivoire. Deux hommes affirmant être président sont emmêlés dans une lutte économique féroce, tandis qu’ils rivalisent pour se faire reconnaître et survivre, à coups de décrets et de déclarations contradictoires.



L’économie – Quels sont les enjeux ? 



La Côte d’Ivoire a l’une des économies les plus importantes d’Afrique sub-saharienne : elle représente 40 pour cent du PIB dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et dispose d’une infrastructure commerciale largement supérieure à celle de ses voisins. Dans un rapport publié au printemps 2008, le groupe américain Whitaker déclarait : « La Côte d’Ivoire est ouverte à l’activité économique », soulignant que « l’Accord de Ouagadougou et le processus de paix qui en a résulté a redonné confiance à de nombreux investisseurs nationaux et étrangers pour saisir les opportunités considérables de faire des affaires dans un pays qui est une importante plaque tournante dans l’économie régionale ouest-africaine. » Le Whitaker Group voyait dans le développement d’une nouvelle raffinerie, l’augmentation des investissements indiens et les tentatives pour faire évoluer un secteur du coton peu performant, des signes clairs de relèvement de l’économie.



Si les élections s’étaient terminées de manière pacifique, les perspectives économiques de la Côte d’Ivoire auraient été relativement bonnes, car les résultats auraient levé le frein qui bloquait la confiance des investisseurs. Un taux de croissance de 3,8 pour cent a été enregistré en 2009 et les prévisions d’expansion des revenus issus des exportations de cacao et de pétrole étaient optimistes. La Banque mondiale s’était lancée dans un Programme d’assistance au pays pour 2010-2013, centré sur la bonne gouvernance, le développement des infrastructures, l’amélioration des exportations, le développement agricole et la revitalisation du secteur privé.



L’Association internationale de développement (AID) avait un portefeuille de 10 projets d’investissement d’une valeur de 737 millions de dollars (dont 245 sont encore à verser). Le Fonds monétaire international (le FMI) avait accepté de fournir 565,7 millions de dollars dans le cadre d’un arrangement de Facilité pour la réduction de la pauvreté et la croissance (FRPC), avec le relèvement économique pour objectif. En outre, la Banque mondiale et le FMI avaient accordé à la Côte d’Ivoire une remise de la dette grâce à une initiative renforcée en faveur des Pays pauvres très endettés (PPTE). Les deux organismes ont loué les efforts du gouvernement pour réduire la pauvreté et pour la gestion financière. L’allègement proposé de la dette, quelque 3 milliards de dollars sur une dette extérieure totale d’environ 12,8 milliards, dépendait du succès des élections. Le statut de PPTE permettait à la Côte d’Ivoire de ré-arranger sa dette avec le Club de Paris comme avec le Club de Londres. La France et les Etats-Unis avaient aussi accordé d’importantes mesures d’allègement de la dette.



Cependant, toutes ces rumeurs encourageantes émanant des partenaires et des donateurs étaient accompagnées d’avertissements : le soutien pour le relèvement dépendait de la normalisation politique. Depuis les élections, la Banque mondiale comme le FMI ont suspendu leurs opérations et la crise politique a fait entrevoir des conséquences économiques catastrophiques au niveau du pays et de la région.



M. Gbagbo – une lutte pour la survie



M. Gbagbo continue à faire référence à M. Ouattara et à son équipe ministérielle comme à de prétendus usurpateurs, qui du fin fond de leur complexe hôtelier, font jouer leur influence pour survivre, après avoir trompé la communauté internationale avec une fausse victoire électorale. M. Gbagbo et ses alliés ont répondu à la montée des critiques étrangères par un geste de bravade : [pour eux], « les affaires continuent » ; ils cherchent à exploiter le fait qu’ils sont déjà en place, avec tout l’appareil du gouvernement à leur disposition. Le gouvernement Gbagbo a jusqu’ici ignoré le gel des comptes et l’introduction des sanctions ; il minimise les conséquences des restrictions financières et affirme que l’économie a déjà survécu à huit ans de partition et peut s’adapter à nouveau.



























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Devant la multiplication des demandes d’action contre M. Gbagbo, le porte-parole du gouvernement, Ahoua Don Mello, a dit aux journalistes : “Nous retirons de l’argent quotidiennement, » dédramatisant les critiques du FMI et des autres, soulignant que M. Gbagbo était prêt à affronter toutes les éventualités et que la campagne d’asphyxie économique menée par M. Ouattara était vouée à l’échec.



Le budget adopté par le Conseil des ministres le 13 janvier et expliqué par M. Don Mello le lendemain à la télévision d’Etat, prévoyait des dépenses publiques de 2 902 milliards de francs CFA (environ 6 milliards de dollars), une légère augmentation par rapport aux chiffres de l’année précédente. M. Don Mello a promis que les salaires seraient payés intégralement, que les dettes intérieure et extérieure seraient honorées, l’emploi garanti, les projets de travaux publics poursuivis et les services publics maintenus. M. Don Mello fondait la continuité de la stabilité économique du pays sur l’expansion de l’agriculture et de l’exploitation minière et sur la croissance des revenus provenant du cacao.



Selon les experts en économie, cette vision des choses est ridiculement optimiste et les réserves de M. Gbagbo diminuent rapidement. Quoiqu’on entende beaucoup de rumeurs sur le fait que M. Gbagbo solliciterait des fonds de ses partisans dans le pays ou à l’étranger, on n’observe encore aucun signe d’une stratégie de survie à long terme.

 

Dans sa présentation aux journalistes le 3 février à Washington, l’ambassadeur des Etats-Unis en Côte d’Ivoire, Phillip Carter, a dit que M. Gbagbo avait pris de dangereuses mesures d’urgence pour se maintenir à flot : « Il a joué les pirates…Il a forcé les entreprises locales à payer leurs impôts d’avance, à payer les marchandises d’avance, les contrats d’avance, accentuant la pression sur un certain nombre d’entreprises liées aux ressources naturelles, que ce soit le café, le cacao, le pétrole, le bois, ou n’importe quoi, il leur faut payer d’avance. Mais celles-ci résistent. Et ce qu’on observe donc, c’est une tentative de sa part pour contrôler autant de ressources que possible pour obtenir l’argent dont il a besoin pour pouvoir payer les salaires, et probablement pour acheter des armes supplémentaires, pour pouvoir continuer son combat. »



MM. Ouattara et Soro – L’avantage de la légitimité



Reconnu de façon internationale comme le président, M. Ouattara affirme avec assurance que le temps et les stratégies vont bientôt manquer à M. Gbagbo ; selon lui, les exportations vont s’effondrer, de même que le PIB. Sa campagne de désobéissance, qui exhortait à la grève, n’a été que très partiellement suivie, mais M. Ouattara et ses partisans semblent convaincus que l’économie Gbagbo va s’écrouler de l’intérieur quand les banques vont être à court d’argent, que la raffinerie va manquer de fuel et que les exportations de cacao vont rester sur les quais.



M. Ouattara est un apparatchik financier hautement qualifié, qui connaît parfaitement les institutions bancaires nationales, régionales et internationales, ainsi que les procédés juridiques. Son ministre des Finances, Charles Koffi Diby, est d’une race similaire : il a été président du Conseil des ministres de l’UEMOA.



Depuis le début de la crise, le Premier ministre de M. Ouattara, Guillaume Soro, tout en réclamant ouvertement une intervention militaire extérieure, n’a cessé de demander que son gouvernement puisse prendre immédiatement le contrôle des commandes de l’économie. Il a menacé d’amendes sévères les banques, les grandes entreprises et les particuliers qu’on verrait négocier avec l’administration discréditée de M. Gbagbo. Par une combinaison de pressions diplomatiques et financières, tout en gardant l’option militaire en réserve, M. Soro a parlé de se débarrasser de M. Gbagbo « en quelques semaines, et non en plusieurs mois. » Un communiqué publié par M. Soro le 7 janvier a souligné le rôle des opérateurs économiques dans le renforcement du gouvernement Gbagbo et a listé 16 particuliers et huit organismes financiers coupables. M. Soro a mis en garde : « Toute autorisation émanant d’une personne non mandatée par le gouvernement est nulle et non avenue, », précisant que les impôts ne devaient être payés qu’aux fonctionnaires des douanes et aux autorités fiscales.



L’UEMOA a largement soutenu M. Ouattara et M. Soro, sans peut-être y mettre la conviction et la rapidité que ceux-ci auraient souhaitées. Un Conseil des ministres de l’UEMOA à Bissau le 23 décembre a clairement donné son appui à M.Ouattara et décidé que seul le gouvernement de ce dernier aurait accès au compte – crucial - de la Côte d’Ivoire à la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Les rapports ultérieurs révélant que M. Gbagbo avait pu faire d’énormes retraits sans être inquiété par les responsables bancaires, ont provoqué des critiques virulentes de la part de M. Ouattara et la demande de limogeage du Gouverneur de la BCEAO, Philippe Henri Dacoury-Tabley, un Ivoirien proche de M. Gbagbo. M. Dacoury-Tabley a dûment démissionné à la réunion des chefs d’Etat de l’UEMOA à Bamako le 22 janvier, réunion à laquelle participait M. Soro. L’UEMOA a exhorté M. Gbagbo à céder pacifiquement la place et a lancé un avertissement sans détours : le personnel et la propriété de la BCEAO seraient protégés, une façon de dire clairement à M. Gbagbo de “ne pas y toucher”.



Le 26 janvier, M. Gbagbo a donné l’ordre de saisir les filiales de la BCEAO en Côte d’Ivoire, un geste rapidement dénoncé comme « illégitime et illégal » par M. Ouattara, qui a ordonné la fermeture de ces filiales. La BCEAO, désormais dirigée par le Burkinabé Jean-Baptiste Compaoré sur une base provisoire, a désactivé son système informatique inter-bancaire pour traiter les compensations, de façon à ce que les autres banques ne puissent l’utiliser pour leurs transactions.



La BCEAO a dit qu’elle verrait à trouver « des réponses adaptées à une situation sans précédent, » et s’est excusée auprès de ses employés de les avoir renvoyés chez eux en attendant la suite des événements.














Photo: Monica Mark/IRIN
Les petits commerçants/les vendeurs de rue ont bien du mal

Au cours d’une réunion extraordinaire qui s’est tenue à Dakar le 1er février, le Conseil des ministres de l’UEMOA a soutenu pleinement la position de la BCEAO et dit qu’il envisageait de nouvelles mesures afin d’assurer la liquidité financière dans la région.

L’un des principaux alliés de M. Gbagbo, le président du Front Populaire Ivoirien (le FPI), Pascal Affi N’Guessan, a prévenu que la Côte d’Ivoire pourrait se retirer de l’UEMOA, décrivant son pays comme la « colonne vertébrale » et le « poumon économique » de l’Union.



La « seconde Côte d’Ivoire » - L’économie des Forces Nouvelles



En tant que chef des rebelles des Forces Nouvelles (FN), M. Soro se trouvait à la tête d’un Etat informel à l’intérieur de l’Etat, faisant tourner une économie très improvisée, avec son propre système de taxation et ses routes commerciales, très mal perçue par l’administration centrale d’Abidjan qui se plaignait d’une perte de revenus et de racket avec tout ce cacao, ce coton et ces matières premières qui quittaient le pays sans être taxées.



Même si l’idée d’une partition a été écartée par les deux côtés, MM. Ouattara et Soro gardent en réalité le contrôle de vastes territoires offrant un accès facile aux pays voisins comme le Mali, le Burkina Faso et la Guinée. Des essais hésitants ont été faits, suite aux Accords de Ouagadougou de mars 2007, pour établir une administration commune dans le nord et dans les autres régions où les FN imposaient leur pouvoir depuis 2002 ; l’Etat devait renvoyer d’Abidjan des fonctionnaires et les deux parties accepteraient d’utiliser des procédés financiers communs. Mais le Groupe d’Experts et d’autres ont fait remarquer de graves manquements dans ce projet : les FN étaient réticents à céder la souveraineté dans certaines zones et étaient peu disposés à déclarer leurs avoirs et à laisser l’Etat reconquérir l’économie.



Des observateurs indépendants, notamment le Groupe d’Experts nominé par les Nations Unies, ont critiqué les FN pour leur manque de transparence en économie ; ils ont noté le manque de responsabilité en matière d’impôts et exprimé des craintes concernant les exportations illégales de diamants et d’or et le développement de réseaux de contrebande transfrontalière. Ces réseaux, disent les observateurs, sont toujours en place et le trafic de cigarettes est toujours une source majeure de revenus pour les commandants rebelles et leurs associés en affaires, qui s’appuient sur des autorités conciliantes dans les pays voisins.



Etant donné la nature décentralisée du territoire des FN, qui attribuent des zones à des commandants spécifiques, la confusion continue à régner : on ne sait pas bien qui contrôle l’économie dans une bonne partie du territoire qui n’est pas sous la juridiction de M. Gbagbo, ni jusqu’à quel point les chefs des FN sont prêts à rentrer dans le rang sous un gouvernement mené par M. Ouattara. La plus grande mine d’or du pays, la mine de Tongon, exploitée par Rangold Resources, est située dans une zone qui est aux mains des FN, près de la frontière du Mali. Randgold dit que ses activités minières ont continué malgré la crise politique.



cs/am – og/amz