Est-ce facile de produire ce qui est bon pour la santé ?

Les débats qui ont eu lieu à New Delhi durant les trois jours de la Conférence internationale sur « L’effet de levier de l’agriculture pour améliorer la nutrition et la santé” étaient émaillés d’expressions du genre « penser de façon multi-sectorielle », « [dialogue] inter-sectoriel » et « briser les silos ».



Les participants ont souligné que « la nutrition et l’agriculture communiquent entre elles, ainsi que la nutrition et la santé », mais « la santé n’a jamais dit à l’agriculture ce dont elle avait besoin, » parce que les liens entre les trois secteurs semblent avoir été rompus.

 

Des vétérans de l’expertise en santé, en agriculture et en nutrition – et ils étaient un certain nombre parmi le millier de participants, responsables gouvernementaux, universitaires, travailleurs humanitaires, donateurs et représentants du secteur privé – ont fait remarquer que ces discussions dataient d’au moins trente ans.



Les symptômes de cette rupture sont apparus en 2007-2008 quand le monde a été secoué par la crise des prix alimentaires, a dit David Nabarro, le représentant spécial des Nations Unies pour la sécurité alimentaire et la nutrition. La crise, déclenchée par divers facteurs affectant à la fois le côté offre et le côté demande de la disponibilité des denrées alimentaires, a exposé au moins un milliard de personnes à la faim.



Selon John Hoddinott, chercheur à l’Institut International de recherche sur les politiques alimentaires (l’IFPRI), un think-tank américain qui organisait la conférence, le fait est que « l’agriculture, la santé et la nutrition sont intimement liées. »



L’agriculture est la principale source de calories et de nutriments dans le monde et dans les pays en développement, elle est souvent la source première des revenus personnels, car la plupart des gens sont des petits paysans ou des ouvriers agricoles.



Les liens entre nutrition et santé sont évidents. « L’état de santé est affecté par la consommation de denrées qui améliorent directement la santé ou ont sur elle un effet adverse. L’état nutritionnel affecte la santé ; ainsi une sévère carence en vitamine A peut provoquer la cécité, » a écrit M. Hoddinott, qui a élaboré un cadre conceptualisant ces liens.



Les femmes en ligne de mire



Per Pinstrup-Andersen, professeur à l’Université Cornell et lauréat du Prix de l’Alimentation 2001, essayant de recentrer le débat sur les questions à traiter, a mis l’accent sur l’importance de « l’accès à la nourriture, en particulier chez les pauvres, souvent les petits producteurs ou les ouvriers agricoles, qui sont dans la plupart des cas des femmes. »



La santé des femmes a été un élément central de la plupart des débats. Plusieurs intervenants ont souligné que le bon état de santé d’une femme conditionnait l’avenir de ses enfants, surtout de ses filles, mères de la génération suivante. La prospérité future du pays repose souvent sur les femmes, car non seulement l’agriculture crée la croissance économique, mais des enfants qui mangent bien ont plus de chances de mieux gagner leur vie plus tard.



Lawrence Haddad, directeur de l’Institut des études sur le développement de l’Université du Sussex, au Royaume-Uni, a cité des études montrant que les femmes étaient généralement désavantagées en cas de distribution d’intrants agricoles subventionnés et a suggéré d’expérimenter [l’effet] de quotas fondés sur le genre.



Cependant, Meera Shekhar, spécialiste en santé et nutrition bien connue de la Banque mondiale, a dit qu’encourager les femmes à participer aux travaux agricoles signifiait qu’elles devraient passer plus de temps dans les champs loin de leurs enfants, ce qui nécessitait des solutions innovantes et un engagement du gouvernement et de la société civile. « Il nous faut mettre en place un mouvement. »



Jay Naidoo, ancien ministre du cabinet de Nelson Mandela en Afrique du Sud, a dit que l’initiative devrait être portée par la société civile et par les organisations communautaires, qui selon lui n’étaient pas suffisamment représentées à la conférence.

Des initiatives locales



Diverses initiatives ont tenté de répondre à ces problèmes, comme Ibtada, une organisation non gouvernementale (ONG) qui travaille avec les femmes semi-nomades du nord-est du Rajasthan, une province essentiellement aride de l’Inde occidentale.



Dans ces communautés conservatrices marginalisées, les femmes n’avaient pas traditionnellement voix au chapitre, mais comme les pluies sont devenues de plus en plus irrégulières, beaucoup d’hommes ont été obligés de chercher du travail en ville, laissant les femmes s’occuper de leur troupeau et de leur petit lopin de terre.



Ibtada a persuadé les femmes de former des coopératives pour faire des cultures et vendre des chèvres, afin de compléter leurs revenus familiaux. « Nous avons le temps de nous occuper de nos enfants, mais si nous devons aller [au marché], les hommes acceptent de s’occuper d’eux, » a dit Uganti Yogi, l’une des bénéficiaires [du projet]. Les femmes ont gagné le respect de leur communauté parce qu’elles contribuent à part égale au revenu familial.



Des solutions simples



Purvi Mehta-Bhatt de l’Institut international de recherche sur l’élevage kenyan (ILRI), et Paul Sommers, responsable de l’agriculture à Save the Children, une ONG internationale, ont souligné que les décideurs et les universitaires compliquaient peut-être inutilement les choses ; il suffirait pour autonomiser les femmes de s’appuyer sur les services de vulgarisation agricole.









« On peut toujours trouver l’argent. Si la volonté et le dynamisme politiques sont là, alors tout est possible »

« Ça n’a pas besoin d’être compliqué, il suffit juste de dire aux agents de vulgarisation qu’il faut que les paysans cultivent tels ou tels légume, légumineuse ou fruit, parce que la communauté a besoin de tel ou tel nutriment en particulier, » a dit M. Sommers.



Pour Prabhu Pingali, directeur adjoint du développement agricole à la Fondation Bill et Melinda Gates, l’identification des besoins nutritionnels d’une communauté exige des données qui sont inexistantes dans la plupart des cas.



M. Haddad a noté que les donateurs avaient besoin que l’impact de l’agriculture sur la nutrition soit évalué avant de pouvoir injecter de l’argent [dans ce domaine], mais très peu d’évaluations sont disponibles.



« On peut toujours trouver l’argent. Si la volonté et le dynamisme politiques sont là, alors tout est possible, » a dit Bibi Giyose, Conseillère du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) en matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle.



Elle a cité l’exemple du Botswana, qui a réussi à diviser par deux ses taux de malnutrition pourtant très élevés, en menant une campagne agressive pour fournir aux petits enfants de la bouillie fortifiée et des repas aux enfants d’âge scolaire, sans aucun financement des donateurs.



Les experts ont dit qu’il était temps de rétablir les liens entre l’agriculture, la nutrition et la santé, et peut-être d’éduquer chaque secteur aux objectifs des deux autres.



Dans son discours de clôture, Shenggen Fan, le directeur général de l’IFPRI, a dit que la conférence avait beaucoup parlé de partage des expériences et d’amélioration des connaissances et qu’elle avait au moins permis de renouer le dialogue.



jk/he – og/amz