Les réfugiés irakiens – comment interpréter les statistiques

Des centaines de milliers d’Irakiens ont fui leur pays après l’explosion de violence sectaire qui a suivi la guerre de 2003 et le renversement de Saddam Hussein. Il est cependant difficile de déterminer le nombre exact de réfugiés, car celui-ci fluctue avec l’évolution des perceptions et l’état de la sécurité en Irak.

 

« Ce serait bien d’avoir une vision d’ensemble de la situation, mais les conditions spécifiques à la population réfugiée irakienne signifient que ce n’est pas le cas… bien que nous ayons une bonne idée du nombre de réfugiés enregistrés auprès de nous, » a dit Andrew Harper, directeur de l’Unité de soutien en Irak de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) à Genève.



Les gouvernements hôtes (principalement au Moyen-Orient) avaient à un certain moment estimé que plus de 2,5 millions d’Irakiens avaient fui pour se réfugier dans leur pays. Mais ce chiffre est aujourd’hui trop élevé, selon des experts non affiliés à l’UNHCR. Il peut être difficile de faire la distinction entre les réfugiés et les autres migrants, et de déduire le nombre de ceux qui sont rentrés en Irak définitivement.



L’UNHCR a enregistré un peu plus de 400 000 Irakiens depuis 2003, mais l’agence en a à présent 200 000 dans ses registres. De nouveaux réfugiés sont enregistrés chaque jour ; ils sont quelque 2 000 par mois en Syrie. Mais l’agence dit que ces chiffres ne sont pas définitifs.

 

« Beaucoup de réfugiés choisissent de ne pas se faire enregistrer auprès de nous, parce qu’il y a une sorte de stigmatisation à demander de l’aide ou parce qu’ils ne voient pas de raison de s’enregistrer à moins d’avoir besoin de nos services,” a dit M. Harper.



Actuellement, les pays hôtes affirment qu’il reste 1,5 million d’Irakiens sur leur territoire, alors que Refugees International, une organisation non gouvernementale basée aux États-Unis, pense qu’il ne reste plus que 500 000 Irakiens hors de leur pays.



Les raisons des divergences



Il est difficile de suivre la trace des réfugiés irakiens parce qu’ils résident presque exclusivement en milieu urbain, et non dans des camps, principalement en Syrie et en Jordanie. En juillet 2009, un rapport de l’UNHCR a exposé en détail les défis [soulevés par cette situation].



La mobilité des populations est un autre facteur, selon M. Harper. Beaucoup de familles sont séparées ou font l’aller et retour régulièrement entre la Syrie et l’Irak, pour aller voir de la famille, pour travailler ou pour évaluer la situation sur place.

Dans ce genre de situation, les gens sont plus difficiles à dénombrer et leur dossier peut-être désactivé par l’UNHCR s’ils sont absents pendant de longues périodes. Pour l’UNHCR, la mobilité est un facteur positif, car elle permet aux réfugiés de rester en contact avec leur pays et de se préparer à un retour final.



Les statistiques brutes peuvent être trompeuses



Les statistiques brutes, sans ventilation, peuvent être trompeuses, en raison des taux élevés de mobilité. Durant les derniers mois, un nombre relativement important de réfugiés a été enregistré en Syrie – à savoir, actuellement, 139 586 – mais ce chiffre masque le fait que chaque mois, certains réfugiés s’en vont et d’autres sont enregistrés. Quelque 32 200 dossiers ont été désactivés au cours des 10 premiers mois de 2010, 5 408 personnes ont été réinstallées autre part, 176 sont revenues en Irak avec le programme de rapatriement volontaire de l’UNHCR, et dans la même période, selon l’UNHCR, 18 719 ont été enregistrées.



Les méthodes statistiques peuvent également varier. « Beaucoup d’Irakiens se sont enfuis avant la guerre, » a dit Elizabeth Ferris, directrice de recherche et experte sur l’Irak à la Brookings Institution. « Il n’y a pas de consensus sur la période à prendre en compte pour dénombrer les personnes. »



Défis



Les incertitudes concernant les chiffres représentent un défi pour les agences humanitaires, mais l’UNHCR affirme fonder ses prévisions de personnel et de budget sur le nombre de réfugiés enregistrés auprès de l’agence.



Pour les experts, il peut être difficile aussi de prévoir les tendances. L’UNHCR a réinstallé plus de 50 000 réfugiés, surtout aux Etats-Unis, et aidé plus de 2 000 personnes à rentrer en Irak. Mais un nombre inconnu de personnes sont probablement rentrées de façon indépendante.

 

En Irak, l’Organisation international des migrations (l’OIM) enregistre les réfugiés de retour et les personnes déplacées à l’intérieur du pays (PDI). Selon elle, 130 000 réfugiés sont rentrés depuis 2007.



« Les agences se sont habituées à travailler avec des chiffres imprécis, » a dit Mme Harris, « mais ce n’est pas une bonne pratique de développer des programmes sur cette base. »



L’UNHCR conteste cet argument : « Nous avons des informations précises sur les réfugiés enregistrés et nous fondons nos programmes sur leurs besoins. Ces informations sont régulièrement mises à jour, » a dit Wafa Amr, porte-parole régionale de l’UNHCR.



Les agences ont mis au point des techniques innovantes pour répondre à ces défis. L’UNHCR déploie plus de 150 travailleurs sociaux de proximité rien qu’en Syrie pour aller dans les communautés identifier les réfugiés. Pour garantir la dignité des réfugiés et faire face aux défis posés par le fait que les réfugiés vivent en milieu urbain, l’UNHCR a rendu possibles les paiements en argent liquide dans des distributeurs automatiques de billets. L’UNHCR utilise les messages SMS pour alerter les réfugiés et le Programme alimentaire mondial des Nations Unies (PAM) a récemment mis en place un système de coupons alimentaires virtuels par SMS.

 

Les PDI

 

Malgré les incertitudes, il n’est pas prévu de réévaluation du nombre de réfugiés irakiens. « Il y a une crainte que les chiffres ne soient inférieurs et que cela n’ait un impact sur les gouvernements comme celui de la Syrie et de la Jordanie, parce que cela pourrait affecter le montant des fonds qui leurs sont alloués, » a dit Mme Ferris.

On en sait davantage sur les PDI, car les autorités irakiennes sont mieux en mesure de les suivre. L’UNHCR, Refugees International et Brookings s’accordent sur le chiffre de 1,5 million, dont 500 000 vivent dans des bidonvilles. Parmi les rapatriés enregistrés auprès de l’OIM, 86 pour cent sont des PDI, mais le nombre total de rapatriés est censé être peu élevé.



« Notre souci majeur est que le nombre d’Irakiens ayant besoin d’assistance va rester très conséquent en 2011, et probablement plus longtemps, » a dit Mme Amr.



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