Désarmés pour lutter contre le choléra

Un poster coloré pour la prévention du choléra en Haïti montre des dessins de personnages souriants qui se servent de l’eau du robinet, un homme utilisant de vraies latrines et des gens qui emmènent un garçon malade vers un centre de santé.



Mais ces outils essentiels pour combattre la maladie bactérienne infectieuse – qui, au 3 novembre, avait fait au moins 442 morts et contaminé plus de 6 742 personnes – manquent dans la plupart des communautés comme le village de Deslandes, situé dans la commune de Petite Rivière dans le département de l’Artibonite.



Il n’y a là qu’un seul puits pour 600 habitants et il fonctionne rarement ; le village n’a pas de toilettes et pour atteindre le centre médical le plus proche, il faut traverser une rivière. La plupart des gens utilisent l’eau du fleuve Artibonite, qu’on soupçonne d’être la source de l’épidémie, comme leur source principale d’eau pour la boisson, la toilette et la lessive.



« Tout le monde utilise le fleuve », a dit à IRIN une habitante, Melinda Sineas. « Mais le fleuve est dangereux maintenant ».



La dernière épidémie de choléra en Haïti remonte à plusieurs dizaines d’années, mais compte tenu des conditions déplorables de l’approvisionnement en eau potable et de l’assainissement, les maladies diarrhéiques sont courantes.



« Avec le manque d’infrastructures pour l’eau potable et l’assainissement en Haïti, il était difficile d’imaginer que nous n’aurions pas à faire face à une importante épidémie de diarrhée suite au séisme », a dit Joia Mukherjee, directrice médicale de Partners in Health (PIH), une ONG de Boston, aux Etats-Unis, qui travaille en Haïti depuis plus de 20 ans.



Haïti est l’un des rares pays au monde où la couverture des habitants des villes en matière d’assainissement a régressé entre 1990 et 2006, selon le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et l’Organisation mondiale de la santé.



Défécation en plein air


















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Les zones rurales comme Deslandes ne sont pas mieux loties. Les gens ont l’habitude de déféquer en plein air, une pratique d’autant plus dangereuse qu’on est en présence de choléra. Moins de 40 pour cent des Haïtiens ont accès à des toilettes, selon UNICEF-Haïti.



« Quand les gens tombent malades, ils se soulagent dans les bois comme nous le faisons tous », a dit à IRIN Ovid Floville, un habitant de Deslandes de 50 ans. « [Quand ils deviennent trop faibles] et ne tiennent plus debout, ils restent chez eux et tout leur corps est couvert de diarrhée ».



Il a dit aussi que les gens nettoyaient leur maison avec l’eau du fleuve. Les ONG ont amené du chlore et autres produits de nettoyage dans les villages voisins, mais Deslandes est isolé et difficile d’accès, a noté le pasteur local, Solomon Tomas.



« On parle beaucoup de prévention », a dit à IRIN Mme Mukherjee de PIH. « Mais ces [messages de] prévention sont faits dans contexte d’extrême privation. C’est très difficile pour les gens de se procurer les outils nécessaires pour prévenir l’infection ».



Toutefois, même en l’absence d’un système correct d’eau potable et d’assainissement, certaines mesures provisoires peuvent faire vraiment la différence, a-t-elle dit. « Il y a des choses qu’on peut faire même sans infrastructures adéquates [et qui sont efficaces] : par exemple, fournir du savon et des tablettes de purification de l’eau. Cela ne va pas totalement empêcher le problème, mais ces mesures valent vraiment la peine ».



Pas de soins médicaux sans bateau



Ce n’est pas seulement la prévention qui est difficile dans des endroits comme Deslandes, mais aussi le traitement. Alors que quelque 80 pour cent des cas de choléra se traitent avec succès grâce aux sels de réhydratation orale, on est obligé de se rendre dans un centre de santé si ce traitement n’est pas disponible sur place.



« Il existe un centre de santé dans [la ville de] La Chapelle, mais celui-ci ne peut accueillir tous les malades », a dit le pasteur M. Tomas. « Cela peut prendre deux à trois heures d’aller à l’hôpital ».














Photo: Allyn Gaestel/IRIN
Pour beaucoup de Haïtiens, le chemin est souvent bien long pour atteindre un centre de santé

Quand Smith Lorine, 47 ans, a commencé à vomir et à souffrir de diarrhée, sa famille et ses amis se sont inquiétés, car ils avaient vu, au cours des jours précédents, mourir beaucoup d’habitants de Deslandes présentant des symptômes similaires.



C’était le milieu de la nuit et M. Lorine et son fils ont d’abord dû réveiller le passeur. Après la traversée du fleuve en canoë, M. Lorine, qui vomissait toujours, a été transporté en moto jusqu’à l’hôpital de la ville la plus proche, Mirebalais.



« Je n’en pouvais plus, mais il fallait que je continue », a-t-il dit à IRIN.



Après avoir été soigné, M. Lorine a été renvoyé de l’hôpital chez lui avec deux gallons (entre sept et huit litres) d’eau purifiée. Quand il n’en aura plus, il a l’intention de retourner en chercher. Si l’hôpital arrête de fournir de l’eau, ce petit paysan n’aura plus qu’à en trouver lui-même.



« Je n’ai pas les moyens d’acheter de l’eau mais il va falloir que je trouve un moyen. Je ne veux plus jamais boire l’eau du fleuve ».



Dans les zones où le choléra est endémique, comme en Asie et en Afrique subsaharienne, certains peuvent être porteurs de la maladie sans tomber malades, a expliqué Mme Mukherjee. « Ici en Haïti [où les maladies diarrhéiques sont courantes], c’est un poids supplémentaire dans un [contexte] déjà fragile – je ne veux même pas parler ici de “système”, plutôt d’une absence totale d’infrastructures ».



En 2008, PIH et trois autres organismes ont publié un rapport sur le manque d’accès à l’eau potable, chronique en Haïti. Selon le rapport, ce manque « compte comme l’un des obstacles les plus considérables pour Haïti quand il s’agit de satisfaire aux standards les plus élémentaires des droits humains. Un héritage historique d’inégalités, une gouvernance sans pouvoir ou corrompue et des niveaux persistants d’extrême pauvreté ont tous contribué à l’incapacité intrinsèque du gouvernement haïtien à fournir de l’eau potable à sa population ».



Selon Mme Mukherjee, le développement d’un système d’eau potable et d’assainissement relève de la responsabilité du gouvernement. Depuis le séisme de janvier 2010, PIH s’inquiète du peu de fonds reçus par le gouvernement, a-t-elle dit. « Les infrastructures ne peuvent pas être mises en place par une ONG. Il est important d’aider le gouvernement à obtenir une partie des financements qui entrent dans le pays, c’est essentiel ».



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