La pénurie qui sévit attise la violence

Selon un nouveau rapport, les violences dues au manque de terres et de ressources en eau font plus de morts que la rébellion, le « terrorisme » et le sécessionnisme réunis.



Le Yémen est aux prises avec un mouvement sécessionniste de plus en plus violent dans le sud, des rébellions récurrentes dans le nord et des attentats commis régulièrement contre le gouvernement par Al-Qaïda dans la péninsule arabique, la branche locale d’Al-Qaïda. Alors que ces crises font la une des journaux et attirent l’attention des dirigeants occidentaux, les conflits sociaux dus à la pénurie de ressources représentent peut-être une menace plus insidieuse à long terme pour le pays, souligne le rapport Under Pressure: Social Violence over Land and Water in Yemen (Sous pression : les violences sociales au sujet de la terre et de l’eau au Yémen).



« Le Yémen est aujourd’hui en proie à un grand nombre de difficultés », a dit à IRIN Gavin Hales, chercheur principal du rapport. « Il est dommage que les violences sociales au sujet de la terre et de l’eau aient reçu relativement peu d’attention en dépit des impacts considérables qu’elles ont sur le développement socioéconomique de nombreux citoyens ordinaires du Yémen et des milliers de morts qu’elles causent chaque année ».



La plupart de ces violences ont lieu dans les zones rurales, sur lesquelles le gouvernement central a peu de contrôle, et coûtent la vie à plus de 4 000 personnes par an, selon le ministre de l’Intérieur, un chiffre qui ne comprend pas une grande proportion de cas jugés par la loi tribale.



La taille moyenne des propriétés foncières diminue face à une croissance démographique de trois pour cent par année et l’absence de système de cadastre fiable et détaillé ouvre la voie à des litiges fonciers de longue durée. Jusqu’à la moitié des affaires portées devant les tribunaux sont liées à la question des terres et nombre d’entre elles durent des années. Le système est aussi sujet à une corruption massive qui compromet encore davantage la crédibilité du gouvernement. Les affaires étant peu souvent portées devant la justice, la violence devient une option lorsque la médiation tribale échoue.



Eau



La pénurie d’eau au Yémen est peut-être la crise la plus redoutable à laquelle le pays est confronté. La disponibilité annuelle en eau par personne représente seulement deux pour cent de la moyenne mondiale et Sanaa pourrait être la première capitale du monde à être privée d’eau. L’origine du conflit actuel sur les ressources en eau remonte aux années 1970, a dit Gerhard Lichtenthaeler, consultant pour la Deutsche Geselischaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ), une entreprise de coopération internationale qui cherche à apaiser les conflits liés à l’eau.



À cette époque, les conflits concernaient les eaux de surface, mais des Yéménites de retour d’Arabie Saoudite et y ayant appris l’existence de la technologie des puits tubulaires ont commencé à creuser des puits au Yémen. « Dans un premier temps, ça a permis de résoudre les conflits, car vous aviez votre propre puits sur votre propre terrain. Jusqu’à ce que, 20 ans plus tard, les gens réalisent que cette eau n’allait bien entendu pas durer toujours ». Aujourd’hui, la construction d’un nouveau puits, notamment sur des terres en litige, peut provoquer des tensions entre tribus.



La question de savoir si la pénurie de terres et d’eau est la source des conflits ou seulement un élément déclencheur d’une grogne latente se pose toujours. « La pénurie et la gestion des ressources sont en effet les principaux moteurs de conflits dans de nombreuses régions », a dit M. Hales.



« Il est néanmoins important de reconnaître que [ces problèmes] sont liés à d’autres sujets de mécontentement comme la vengeance et la désaffection politique ». En 2009, « il y a eu des manifestations à Lahj et à Aden contre les interruptions des systèmes municipaux d’approvisionnement en eau et, bien sûr, [ces reproches] s’inscrivent dans des revendications plus générales », a-t-il dit, en faisant référence aux protestations des habitants du Sud qui se plaignent d’être marginalisés politiquement et économiquement par le gouvernement, principalement composé de citoyens du Nord.



Armes à feu



Les violences sociales dans cette république appauvrie sont exacerbées par la possession très répandue d’armes. Les statistiques fréquemment citées selon lesquelles le Yémen compterait 60 millions d’armes à feu ont été discréditées à plusieurs reprises, mais l’estimation plus réaliste de ce rapport, qui relève environ 11 millions d’armes à feu dans ce pays de 23 millions d’habitants, représente néanmoins l’un des taux les plus élevés du monde.



En raison de cette omniprésence des armes, les conflits liés aux ressources sont plus susceptibles de faire des morts. « Le gouvernement yéménite a pris des mesures importantes – en particulier depuis 2007 – pour restreindre le port d’arme dans les villes et diminuer la quantité d’armes sur le marché intérieur », a dit M. Hales.



Cependant, le manque de contrôle du gouvernement central sur les zones rurales rend politiquement difficile l’application de ce genre de mesures en dehors des villes, surtout si l’on tient compte du rôle important des armes dans la culture tribale. « C’est un domaine dans lequel les communautés locales pourraient s’aider elles-mêmes, en cherchant par exemple à rétablir les traditions de sécurité et garantir un accès sécurisé aux écoles, aux marchés et aux établissements de santé », a-t-il ajouté.



L’avis des chefs tribaux sur le rôle des armes dans les conflits est mitigé. « Le problème, ce n’est pas les armes à feu », a dit à IRIN le cheik Mohammed Al-Shaif, du gouvernorat d’Al-Jawf. « Le port d’arme fait partie de notre société et de notre culture. Ce ne sont pas les armes qui tuent les gens, c’est leur mentalité ».



Il a ajouté que malgré tout, les chefs tribaux pourraient être disposés à renoncer à leurs armes. « Les gens que je connais sont prêts à déposer les armes si on leur garantit qu’ils ne seront pas victimes de violences et que la loi sera respectée par tous. Les tribus sont prêtes à accepter la loi si elle est juste ».



Le cheik se plaint toutefois que les lois en matière d’armes à feu ne sont pas appliquées équitablement. « Par exemple, la loi interdisant le port d’arme n’a pas été appliquée de manière équitable. On a fait des exceptions pour les officiers de haut rang. Aussi, les riches qui possèdent plusieurs voitures ne sont pas contraints de s’arrêter aux postes de contrôle pour être fouillés ».



Le cheik a également fait écho à l’appel de M. Hales en faveur du rétablissement des traditions de sécurité. Il appelle en particulier à l’élimination des conflits tribaux dans la capitale, Sanaa. Le meurtre d’un chef tribal, un acte de représailles survenu à peine quelques heures plus tôt devant un restaurant bondé de Sanaa, ajoutait une certaine solennité à son discours.



Rareté des ressources



Le cheik Mohammed a laissé entendre qu’il serait prêt, avec certains de ses semblables, à accepter la volonté du gouvernement, même sur les terres tribales, s’ils avaient confiance dans le gouvernement central. « S’il y avait une intention réelle et sincère de la part du gouvernement de résoudre les problèmes sociaux de manière équitable, la loi serait respectée », a-t-il ajouté.



Alors que les décideurs américains examinent la possibilité d’accorder au Yémen un milliard de dollars pour aider le gouvernement à faire face aux menaces posées à sa sécurité, les analystes s’interrogent à savoir si la violence politique constitue le principal obstacle à long terme à la stabilité du Yémen.



« La violence sociale est la plus grande menace à long terme pour le Yémen », a dit Abdul-Ghani al-Iryani, un analyste politique yéménite. « On peut mettre fin relativement facilement à la violence politique et à la violence de l’État contre la population par l’intermédiaire d’un nouvel accord politique. Mais la rareté des ressources demeure un problème épineux qui ne peut être réglé par consensus politique et qui demande beaucoup plus d’efforts ».



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